« En France, le long combat pour la mémoire de l’esclavage »

C’est le titre d’un article du Monde qui commence ainsi :

« Avec la loi Taubira de 2001, la France était la première nation du monde à faire de la traite négrière un crime contre l’humanité. Ce texte a mis fin au silence qui régnait, depuis l’abolition de 1848, sur le passé esclavagiste du pays. La servitude reste cependant un sujet incandescent. »

Ma contribution :

Le discours sur l’esclavage a longtemps et est toujours repoussé, contourné, détourné par la mise en avant de notions morales, comme la repentance et ses corollaires de faute, de réécriture de l’histoire, de culpabilité, etc., par ceux qui n’ont pas envie de savoir et qui utilisent aussi l' »argument » du fait qu’il y eut des esclavagistes autres que les Européens. Les Arabes par exemple. Les Grecs anciens aussi pratiquaient l’esclavage sans que leurs philosophes ne posent la question de son principe. Et alors ? En quoi la pratique disons universelle de l’esclavage serait-elle une « raison » pour que nous, historiquement concernés en tant que Français et Européens (comme nous le sommes par les droits de l’homme définis en France il y plus de deux siècles), soyons dispensés de chercher à savoir quelle est cette spécificité humaine qui conduit des hommes à décider, un jour, que d’autres hommes ne sont pas/plus humains ?

Une réponse :

« Peut-être simplement parce que le peuple de France auquel vous faites allusion, commence à en avoir marre d’être le seul à être mis en accusation. Parce que vous n’êtes pas savoir que de ces accusations naissent des maccarthysmes, des inquisitions comme le wokenisme, l’indigénisme, et au final la déconstruction de ce que nous sommes. Disons que nous ne souhaitons plus être les seuls à être déconstruits. Assez est assez. »

La mienne

Qui accuse qui ? Quand elle n’est pas un prétexte, l’accusation visant la pratique historique de l’esclavage, si elle doit être rejetée,  est souvent pour ne pas dire toujours la conséquence du refus du dialogue sur cette question qui reste douloureuse pour beaucoup parce que ce travail d’explication n’a jamais été fait. Même chose pour le colonialisme. Ne pas accepter de considérer l’un et l’autre problèmes en tant qu' »objets », en tant que faits/événements, conduit à les maintenir dans le champ affectif des passions. Nous n’avons rien à gagner à détourner le regard. Loin de déconstruire quiconque – c’est le propre de l’esclavage – il s’agit au contraire de construire une relation apaisée avec les individus et les sociétés dont l’histoire a été marquée par l’esclavage.

Missiles israéliens

« Les bureaux de l’agence AP et d’Al-Jazira ont été pulvérisés par des missiles, samedi. L’armée israélienne a justifié la destruction en affirmant qu’elle visait « des moyens militaires » du Hamas, sans en apporter la preuve. Un responsable d’Al-Jazira a dénoncé « un crime de guerre ».( A la Une du Monde – 16.05.2021)

Ma contribution

Cette destruction est un signe – soulignant et rappelant la disproportion des forces – de la toute-puissance sans interdits autres que ceux qu’elle se fixe à elle-même. L’immeuble-émetteur d’informations visé, dont la fonction militaire n’est assurée que par la force qui l’attaque (cf. les armes de destructions massives), détruisant ainsi (à la différence de l’agression irakienne) toute possibilité de vérification, abritait donc l’agence nord-américaine Associated Press. Est-il excessif de voir dans cet acte visant un émetteur des Etats-Unis,  un message (conscient ou pas) envoyé, d’une part à J. Biden pour lui rappeler qui, pendant quatre ans, a beaucoup contribué à augmenter cette toute-puissance (sûre d’elle-même et dominatrice, pour reprendre les termes de De Gaulle), d’autre part à D. Trump, qui n’a plus la main sur l’AP, en guise de carte-postale emblématique d’une même conception du pouvoir ?

Cancel Culture

Cancel Culture est une expression née aux Etats-Unis qui se traduit par : culture de la suppression, de l’annulation.

Suppression, annulation de quoi exactement ?

Cette expression est née pendant le mandat de D. Trump et dans le contexte des affaires policières, particulièrement la mort, en mai 2020, de George Floyd, récemment jugée comme étant un meurtre.

Elle s’articule autour de la notion de race, de la discrimination raciale et elle peut s’exprimer sous les formes violentes que prend en général le discours binaire d’exclusion.

Ainsi, des personnes ont été licenciées au motif que leur acte ou leur écrit était sinon raciste, du moins qu’il ne soutenait pas le mouvement de protestation contre le suprématisme blanc, dont le Black Lives Matter (les vies noires comptent), mouvement  né en 2013, est aujourd’hui l’expression la plus connue.

En juin 2020, une pétition rédigée par cinq intellectuels fut publiée par la revue Harper’s. Elle mettait en garde contre ce que certains ont appelé un maccarthysme de gauche, Elle provoqua une violente polémique et fut traduite en six langues. (Le Monde la publia en juillet 2020)

Extrait : « Les forces illibérales gagnent du terrain partout dans le monde et trouvent un puissant allié en Donald Trump, qui représente une réelle menace contre la démocratie. Notre résistance ne devrait pas conduire au dogmatisme ou à la coercition. L’inclusion démocratique que nous appelons de nos vœux ne peut advenir que si nous refusons le climat d’intolérance général qui s’est installé de part et d’autre. L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité. La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture : intolérance à l’égard des opinions divergentes, goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme, tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. Nous défendons le principe d’un contre-discours solide et même caustique de toutes parts. (…) Quelles que soient les raisons invoquées [pour « des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies »], la conséquence en est qu’il est de plus en plus difficile de prendre la parole sans craindre des représailles. Nous en faisons déjà les frais, à en juger par l’aversion au risque qui se développe parmi les écrivains, les artistes et les journalistes, inhibés par la peur de perdre leur gagne-pain s’ils s’écartent du consensus ou même s’ils ne font pas preuve du zèle attendu pour se conformer.»

[Thomas Chatterton Williams, l’un des cinq auteurs, fut invité dans l’émission « Signe des temps » de Marc Weitzmann le 27 septembre 2020, rediffusée le dimanche 16.05.2021]

Je m’appuierai sur un exemple bien connu : le rejet d’une traductrice, pour le texte  The hill we climb (La colline que nous gravissons)  que la jeune poétesse (noire) Amanda Gorman déclama  lors de la prestation de serment de J. Biden, le 20 janvier 2021, au motif qu’elle était blanche.

La question est de savoir quelle est l’absurdité d’un tel rejet et ce qu’elle signifie.

Absurdité, parce que la maîtrise de la langue est censée suffire.

Autrement dit : du point de vue de la compréhension, donc de la traduction,  quel rapport entre l’objet (un poème écrit en anglais/américain) et la couleur de peau de celle qui l’a écrit ?

L’envie première est de répondre qu’il n’y a aucun rapport.

Cette réponse, qui renvoie donc à l’absurdité évoquée, présuppose que la couleur de peau n’a pas une importance déterminante dans le langage, en particulier dans le langage poétique : vous êtes blanc ou noir, vous écrivez, et ce que vous écrivez est « égal ».

Ce qui présuppose aussi que la couleur de peau n’a pas à voir avec une situation, donc que le langage, en tant que signe, ne dit rien de la place sociale de son auteur. En tout cas, rien qui empêcherait de le comprendre. En d’autres termes, un texte existe par lui-même, et peu importe la situation de son auteur.

Ce qui, appliqué à l’exemple, donne ceci : Amanda Gorman est une jeune femme qui est noire, elle vit dans un pays où le racisme était il y a quelques décennies motif de ségrégation, où il est encore très vivace, et cette situation n’a aucune influence déterminante sur la compréhension du poème qu’elle écrit. Dans ce cas, peu importe la couleur de peau du traducteur.

La thèse inverse soutiendra que seule une personne noire peut comprendre toutes les nuances du texte.

Mais, sauf à justifier l’idéologie raciste, il faut que cette traductrice ait vécu, comme l’auteur du poème, dans des conditions socio-idéologiques analogues… A moins d’objecter que, toutes choses égales, une personne de couleur, en particulier noire, où qu’elle soit, est objet d’un racisme auquel l’histoire des sociétés a conféré une dimension universelle : si je suis noir et si je vis dans un pays « blanc », quel qu’il soit,  je serai environné par le même racisme.

Là, est à mon sens le cœur du problème, aujourd’hui.

Je le formulerai ainsi : nous (les sociétés dans leur ensemble) sommes désormais confrontés à un idéal matériel, mais sans les intermédiaires qui permettaient jusqu’ici de repousser le problème qu’il pose.

Quand Martin Luther King expose son rêve (I had a dream) en 1963, il déroule devant les Afro-Américains un espace de conquête : celui de l’égalité des droits civiques. Autrement dit, l’abolition du racisme qui est revendiquée dans son discours, passe par l’intermédiaire de la lutte/revendication législative, par le droit.

Cet espace a été conquis. Ce qui subsiste, ce sont des comportements désormais non justifiés par un « non droit des Noirs » et qui relèvent donc de la justice. La reconnaissance du meurtre de G. Floyd et la condamnation de D. Chauvin indiquent qu’un pas a été franchi, non dans le droit, mais dans le dur de cet idéal matériel.

C’est cette confrontation directe avec ce qu’est objectivement l’humanité (ce que j’appelle idéal matériel pour le différencier du sens de l’idée pure que peut contenir le mot) à laquelle a été arrachée un pan important d’idéologie, en l’occurrence raciste.

Ce qui veut dire que la cancel culture et le woke (= éveil) qui l’accompagne (intersectionnalité, racialisation, décolonialisme…) sont un des deux éléments de la dialectique dont l’autre est le suprématisme blanc et ses dérivés idéologiques.

Elle vient donc se substituer au concept de classe : à la critique qui objecte que la classe sociale est plus déterminante que la race ou le sexe, il est possible d’objecter que le concept de classe ne fonctionne plus dans l’organisation atomisée des sociétés, autrement dit qu’a disparu sa fonction d’intermédiaire, comme a disparu celle de la revendication du droit.

Le privilège de classe ne peut donc plus dissimuler le privilège blanc.

Au-delà de ses démesures et de ses absurdités visant des personnes, la cancel culture tend à supprimer, à annuler les derniers refuges de la démesure et de l’absurdité du racisme toujours revendiqué jusqu’à la caricature par le suprématisme blanc incarné par D. Trump  et dissimulé dans le manteau patriotique « America First / America Great again ».

La confrontation est donc frontale.

S’il s’agit bien de la dialectique dont je parle, il est difficile de prédire dans quel sens se résoudra la contradiction.

Le pire est une guerre civile aux USA, une victoire de l’extrême-droite en France et dans les pays européens encore épargnés par le populisme.

Le meilleur : que nous tous, blancs, noirs, rouges, jaunes, en sortions nus.

« Répliques » et le docteur Sicard

Je n’écoute plus l’émission « Répliques » d’A. Finkielkraut depuis que son glissement vers la nostalgie s’est colorée de couleurs et de tonalités qui me sont insupportables. Il y a donc des années que j’éteins France Culture, le samedi à  9 h 00. Quelquefois, pourtant, selon le thème et les invités annoncés, il m’est arrivé d’attendre un moment, avant de tourner le bouton. Ce matin (15.05.2021) il devait être question de l’euthanasie et du suicide assisté. Un problème qui m’intéresse (cf. articles du 21 mars et du 9 avril). J’ai donc attendu jusqu’à la première intervention de l’invité, le professeur Sicard, qui fut, entre 1999 et 2008, président du Comité consultatif national d’éthique.

Alain Finkielkraut commence par rappeler l’article 1 de la proposition de loi qui n’a pu être discutée à l’assemblée à cause de l’obstruction du parti LR : dans des conditions de maladie, de souffrance, très détaillées, une personne pourrait « demander à bénéficier d’une aide active à mourir ».

Il pose ensuite à son invité la question suivante : « Si vous étiez un élu de la nation,  professeur Sicard, auriez-vous voté ce texte ? »

Voici la réponse textuelle : « Je ne l’aurais pas voté parce que la question est effectivement parfaitement légitime, mais lui donner une réponse légale, sans détour, sans complexité, c’est-à-dire apporte une réponse simpliste à une question complexe m’a toujours paru être un déni d’humanité. »

Outre la mauvaise foi annoncée par ce préambule (cf. les articles cités), la pensée réelle de ce monsieur est ici trahie par le rapport de causalité « Je ne l’aurais pas voté parce que la question est parfaitement légitime ». Une « syntaxe manquée », en quelque sorte, donc parfaitement réussie.

J’ai, avant d’éteindre le poste, envoyé cette remarque sur le site de l’émission :

« Il est curieux que cet homme qui insiste sur la complexité de la question ait accepté d’être le seul invité pour en parler. »

Le manifeste européen de Slavoj Zizek

L’analyse que propose le philosophe slovène (Le Monde du 14.05.2021) met en cause les  diverses idéologies (incarnées notamment par B.Johnson, V.Poutine, M. Salvini, V. Orban et aussi par « les racistes pro-immigration, les progressistes sud-américains… ») selon lesquelles la cause des maux serait « l’eurocentrisme », « l’individualisme européen » dont la pandémie, via la vaccination, souligne les carences.

Il répond ainsi : « Oui, l’Europe est un concept complexe traversé d’une foule de tensions, mais il nous faut faire un choix clair et simple : l’ « Europe » peut-elle encore être ce que Jacques Lacan appelait un « signifiant maître », un de ces mots capables de dire la lutte pour l’émancipation ? (…) Il ne fait aucun doute que c’est de l’intérieur que vient la menace la plus visible contre cette puissance émancipatrice, de ce nouveau populisme de droite qui entend détruire cet héritage émancipateur et pour qui ne doit exister qu’une Europe d’Etats-nations voués à préserver leur identité particulière. »

Après avoir rappelé les dérives, incarnées principalement par D. Trump (parlant  de Kamala Harris, l’ex-président déclara : « C’est une communiste. Elle n’est pas socialiste, elle est bien au-delà. Elle veut ouvrir les frontières pour laisser entrer les tueurs, les assassins, les violeurs dans notre pays »), il conclut :

« Devons-nous, pour autant, jeter toutes nos forces dans la résurrection de la démocratie libérale ? Non, car, à certains égards, Trump et Orban ont raison : la montée du nouveau populisme est un symptôme des failles du capitalisme libéral et démocratique, tels que Francis Fukuyama les avait théorisés avec sa Fin de l’histoire, en 1989. Avec Trump et ses acolytes, l’histoire a fait son grand retour et, pour sauver ce qui mérite de l’être dans la démocratie libérale, nous devons nous déplacer vers la gauche et vers ce qu’Orban, Trump et les autres décrivent sous le nom de « communisme ».

Ceux qui lisent le blog ne s’étonneront pas que je pointe ce qui me semble être la question essentielle, ignorée par S. Zizek via les deux qualificatifs « libéral et démocratique » appliqués au capitalisme.

Autrement dit, est absente l’idée-même que le capitalisme en tant que tel puisse être remis en cause… comme si le fiasco des expérimentations communistes jouait le rôle d’un interdit castrateur.

Absence d’autant plus remarquable que l’article commence par un rappel de l’incipit du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels dont S. Zizek propose un pastiche, remplaçant «spectre du communisme » par « spectre de l’eurocentrisme ».

La référence à Lacan pourrait laisser supposer que cette absence, introduite, si j’ose dire, par la référence au Manifeste,  est l’expression d’un lapsus.

Israël-Palestine… et deux dialogues

« Quatre jours après le début des affrontements entre Israël et le Hamas, l’escalade militaire ne faiblit pas, jeudi 13 mai. L’armée israélienne poursuit sa campagne de bombardements aériens sur Gaza après une nouvelle nuit de violences. Ces raids ont fait au total 83 morts, parmi lesquels 17 enfants, et près de 500 blessés, selon le Hamas.En Israël, 7 personnes ont été tuées, parmi lesquelles un enfant et un soldat, et des centaines ont été blessées dans les tirs de roquettes. » (A la Une du Monde – 13.05.2021)

 Ma contribution

Manifestement, l’Etat d’Israël ne  s’autorise pas à vivre sans être/se mettre en danger. D’où, après la violence de la création de l’Etat, le besoin de guerre permanente avec les Palestiniens. Sinon, comment comprendre une stratégie qui ne peut conduire qu’à l’affrontement et qui y réussit très bien depuis des décennies ? Parallèlement, les Palestiniens ne parviennent pas à constituer une unité fondée sur un discours politique susceptible d’imposer la reconnaissance d’un Etat palestinien. Le fait géopolitique absurde de Gaza est le signe  de ces deux problèmes existentiels dont les ultra-nationalistes/orthodoxes juifs et  le Hamas  sont les symptômes les plus aigus. La communauté internationale qui aurait les moyens d’imposer une cohabitation de deux Etats, alimente au contraire,  notamment via la politique états-unienne,  cette double pathologie. La question, dès lors, concerne la signification des bénéfices négatifs qu’en retirent les uns et les autres.

Une réponse…

« La signification des bénéfices négatifs qu’en retirent les uns et les autres. » Depuis 100 ans, les événements s’inscrivent dans la dynamique du projet israélien. D’abord un conflit pour créer un Etat israélien (impossible de créer un tel Etat sans déclencher une guerre) ensuite la guerre pour assurer la domination de cet Etat sur la région. Il y a donc une volonté de rejeter la population indigène (les Palestiniens) et une volonté de dominer la région. De Gaulle avait compris cette tendance quand, en novembre 1967, à propos de l’Etat israélien, il a parlé d’un « Etat guerrier résolu à s’agrandir ». Le problème est qu’en autorisant pour une durée indéterminée (et donc illimitée) l’Etat israélien à occuper les territoires conquis en 1967, la résolution 242 du CS de l’ONU l’a encouragé à perpétuer l’occupation et à s’agrandir. Les bénéfices négatifs sont jugés négligeables par les décideurs israéliens et occidentaux qui ont tous les pouvoirs. »

… et la mienne…

La question que je me pose concerne à la fois  la nature de ce qui avait incité De Gaulle à dire cela (et aussi « peuple d’élite sûr de lui-même et dominateur ») et ce qui conduit à un tel choix de vivre dans le conflit permanent. En d’autres termes, qu’est-ce qui empêche le peuple israélien de choisir une autre voie ? Rien (à part la tentative d’Yitzhak Rabin, assassiné par un Israélien dont je dirais qu’il représente cette pulsion problématique)  n’est entrepris pour tenter de  guérir les traumatismes des événements que vous rappelez, bien au contraire. Bref, comment un peuple peut-il accepter de vivre ainsi dans une telle insécurité et au prix de tels coûts, surtout humains (ce que j’appelle bénéfices négatifs) ? Ma question, d’ordre existentiel, vaut aussi pour les Palestiniens. On peut observer ce type de scénario chez des individus qui s’évertuent à se faire mal.

…suivie de sa réponse…

« Qu’est-ce qui empêche le peuple israélien de choisir une autre voie ? ». 1. La seule autre voie, c’est de modifier totalement le projet israélien, renoncer à l’exigence d’un « Etat juif », accepter de coexister avec les Palestiniens dans un Etat unitaire, égalitaire, non identitaire. En effet, c’est bien le projet israélien qui est à l’origine du conflit, ce projet a toujours traité les Palestiniens en ennemis (donc cercle vicieux), par ex. en s’alliant à l’occupant britannique (1917) qui était leur oppresseur. Il faut renoncer à l’exigence d’un « Etat juif » car un tel Etat ne peut que discriminer les non juifs comme un « Etat blanc » ne pourrait que discriminer les non blancs. Rabin a appliqué une stratégie de ghettoïsation des Palestiniens, son objectif était donc de les opprimer, pas de respecter leurs droits. 2. Tous les gouvernements occidentaux soutiennent aveuglément le projet israélien, les Israéliens ne voient donc aucune raison de changer de projet. »

… et de la mienne.

Vous établissez un « impossible » entre Etat Juif et Etat Arabe à partir d’un autre impossible entre Etat Blanc et Etat Noir qui me paraît infirmé par la coexistence entre des Etats qui ont de telles différences. Je pense plutôt qu’il y a dans l’histoire respective des uns et des autres  un interdit qu’ils ne veulent pas regarder. En quoi le mauvais qu’ils vivent  peut-il être préférable au bon que permettrait une coexistence ? Et que représente ce problème pour les Etats extérieurs ? C’est la pérennité de la situation qui me conduit à ce type de questionnement. Elle n’est sans doute pas la seule dans le monde, mais elle atteint un tel point de non-sens qu’elle est énigmatique.

Réponse d’un autre contributeur…

« Indépendamment de la flambée de violence actuelle, quelle différence entre les Aborigènes, les Amérindiens, les Ouïgours, les Rohingyas et les Palestiniens ? Sans oublier de nombreux autres peuples. ».

… et la mienne

Il faudrait examiner le processus de la colonisation israélienne, voir dans quelle mesure elle est inscrite  dans le projet initial.  La particularité de ce conflit est qu’il pourrait contenir et « signifier » la question enfouie de l’antisémitisme historique  toujours pas résolue. Il n’est à mon sens qu’une des expressions mortifères (racisme, esclavage, colonisation, xénophobie, discrimination dépréciative…  dont celle qui vise les Arabes) de la spécificité de notre espèce (le double discours biologique + conscience de notre fin)  que l’humanité ne parvient pas à aborder autrement que par des stratégies de contournement (d’où le rapport à l’objet sous l’angle capitaliste = accumulation > fantasme d’immortalité). Juifs et Arables pourraient bien être les acteurs d’une tragédie qui les/nous dépasse et qui joue le rôle d’une pseudo catharsis.

Meurtre du policier à Avignon

« Meurtre du policier Eric Masson à Avignon : le suspect mis en examen et écroué. Avec un autre jeune homme soupçonné d’être son complice, ils avaient été présentés à des juges d’instruction, mardi après-midi, quelques heures après l’hommage national présidé par le premier ministre. (…) Le jeune homme de 19 ans soupçonné d’avoir tiré sur le policier Eric Masson, tué à Avignon mercredi 5 mai, a été mis en examen, dans la soirée de mardi 11 mai, pour « homicide volontaire sur personne dépositaire de l’autorité publique », a annoncé Louis-Alain Lemaire, son avocat. Il a été placé en détention provisoire au centre pénitentiaire des Baumettes, à Marseille, a-t-il précisé. « Mon client conteste les faits et il n’est pas établi dans la procédure que l’auteur des tirs était au courant de la qualité de policier de la victime », a réagi l’avocat auprès de l’Agence France-Presse (AFP), en contestant la qualification retenue par les juges d’instruction chargés du dossier.) (A la Une du Monde – 12.04.2021)

Quelques réactions :

« Et il n’est pas établi dans la procédure que l’auteur des tirs était au courant de la qualité de policier de la victime « On comprend pourquoi tant d’avocats deviennent humoristes. »

« Un pauvre jeune obligé de dealer pour aider sa famille et d’avoir une arme sur lui pour protéger ses clients. Heureusement il a déjà un avocat ! »

Ma contribution :

L’ironie opposée aux allégations du suspect participe du même rapport à l’invraisemblable. Existe-t-il un seul criminel qui ne tente d’une manière ou d’une autre le déni du réel ? L’inverse présuppose la reconnaissance de sa responsabilité. Est-ce une pratique commune, j’entends pour le simple quotidien banal ? Passer de la loi du talion à celle du tribunal revient à entériner cet invariant humain dont l’avocat de la défense est une expression.

Une autre contribution :

« Un policier l’a reconnu, son complice a admis qu’ils étaient tous les 2 présents sur les lieux du crime, les 2 ont soudainement eu envie de partir en Espagne après s’être teint et coupé les cheveux… mais la mère du tireur présumé se répand sur les réseaux sociaux en disant que son fils est gentil et innocent. Y’a vraiment un problème de rapport à la vérité dans certaines communautés… »

Ma réponse :

Pourquoi « certaines communautés » ? Voyez-vous dans le long catalogue des faits divers  beaucoup de familles ou de proches de criminels qui acceptent spontanément la « vérité » et qui n’assurent pas que leur parent ou ami « ne peut pas » avoir commis un crime ? Sur quoi repose ce besoin de laisser croire que l’aveuglement que peut produire l’affection d’une mère pour son enfant est d’ordre communautaire ?

Militaires : le second manifeste et la question de l’anonymat

L’anonymat est la pratique actuelle des réseaux sociaux. Je participe (sous mon nom) aux discussions du Monde en tant qu’abonné. Régulièrement, je dis dans mes contributions mon désaccord avec l’autorisation et la pratique de l’anonymat quasiment générale : l’anonymat dans les réseaux sociaux conduit à une perversion du dialogue.

Signer de son nom témoigne du réel d’une présence déjà réduite par l’absence de voix et de regard et sans laquelle le dialogue, lui aussi réduit du fait des limites imposées par le journal, est très difficilement réalisable. De fait, la plupart des contributions, anonymes donc, sont des réactions épidermiques passionnelles, et les échanges d’idées sont plutôt rares.

Certains ont répondu à ma critique que leur situation professionnelle les contraignait à l’anonymat. Je pense plutôt que la levée de l’anonymat oblige au contrôle de la « pente naturelle » des affections vers le laisser-aller et la polémique. L’hypothèse d’une catharsis ne tient pas. Nous ne sommes pas au théâtre.

L’anonymat caractérise le second manifeste militaire.

Si le premier, rédigé par des militaires en retraite, était signé (cf. article du 29.04.2021), celui-ci, prétendument rédigé par des militaires en activité, ne l’est pas. Sa réalité n’est donc garantie que par le magazine qui le publie (Valeurs Actuelles) et dont la ligne éditoriale d’extrême-droite est connue.  Le fait que, dans un premier temps, le magazine ait tenté de faire croire que les visites sur le site (plus d’un million) étaient des signatures de soutien est un indicateur de la tromperie que permet le port du masque de l’anonymat, convenue quand il s’agit d’une fête, frauduleuse quand il s’agit d’information, comme ici.

Les auteurs du manifeste, s’il s’agit bien de ceux que l’on dit, avancent masqués dans une transgression qui n’invoque pas un cas de conscience justifié par quelque mission contraire à l’esprit de leur engagement dans l’armée, mais un diagnostic de délitement et de chaos déjà posé par « leurs aînés », comme ils les appellent, sans doute en référence subliminale à une « entrée dans la carrière » patriotique. Comme eux, ils évoquent la possibilité d’un putsch.

Les deux manifestes sont le signe d’une mise en cause de la République et l’anonymat du second, en soulignant leur contexte d’illégalité, ajoute une touche d’irréalité au rêve éveillé d’un noir scénario théâtral auquel la crise actuelle peut faire croire.

Candidatures de gauche (suite) et ailleurs.

Un autre commentaire à ma contribution (cf. article précédent) :

« Parmi les 450 partis politiques qui existent en France (source CNCC 2017), il n’en est pas un qui ne sente occuper « un créneau » comme vous dites. Pas un qui ne se sente légitime à défendre ses idées (et accessoirement à essayer de capter une partie des indemnités et subventions publiques). Est ce suffisant pour en conscience politiquement se présenter à tout prix ? Non. Sauf à ce que l’intérêt d’une faction passe avant le pays. En 2002, Taubira a dit qu’elle était prête à se retirer «Si on m’avait dit qu’il y avait un risque, si on avait discuté et si on m’avait convaincue, j’aurais pu me retirer.» L’erreur est donc bien celle ci : sous-estimer comme vous le faites la division de la gauche. La division c’est l’échec assuré. Roussel fera perdre non seulement Mélenchon mais toute la gauche. Macron n’a même pas à essayer de dynamiter la gauche comme il le fait à droite. Elle le fait toute seule. »

Ma réponse :

« La gauche se « dynamite » toute seule par les candidatures ? Ou bien en sont-elles surtout l’expression ? Ce que Ch. Taubira n’a pas mesuré, ce n’est pas le poids de sa candidature, mais le degré du manque de poids de celle de L. Jospin. C’est l’insuffisance de son discours et de ses actes qui l’a conduite à se présenter en pensant que son électorat pèserait « après ». Peu nombreux étaient ceux qui admettaient la faiblesse du discours de gauche de L. Jospin. Relisez ce qu’il disait de son programme « non socialiste » de son refus d’assumer son histoire trotskiste : signes quand même de dérobades confirmées par son action à Matignon. S’il y avait, aujourd’hui, un discours de gauche – il y en a un possible mais il touche à l’équation capitaliste (être = avoir plus) encore considérée comme taboue – la question des candidatures ne se poserait pas dans ces termes. Cf. 1981, mais l’espace imparti ne permet ni de développer ni de continuer la discussion. »

1981 : il y avait à gauche, F. Mitterrand, G. Marchais, A. Laguillier, M. Crépeau. Tous les sondages indiquaient que le second tour opposerait V. Giscard d’Estaing (J. Chirac était loin) et F. Mitterrand, et il ne faisait aucun doute non plus que G. Marchais et M. Crépeau appelleraient à voter pour lui. Autrement dit, les  candidatures communiste et radical de gauche venaient compléter le discours de gauche du candidat socialiste en ce sens qu’ils étaient  le rappel du programme commun entre les trois partis, abandonné depuis 1977.

                                                          ***  

Par ailleurs, sous le titre « Quatre ans après son échec à la présidentielle de 2017, Marine Le Pen reconstitue lentement son capital politique » Le Monde publie (10.05.2021) un article sur M. Le Pen qui souligne un paradoxe :

« Selon une étude Kantar Public pour « Le Monde » et Franceinfo, 42 % des sondés estiment que le RN ne représente plus un risque pour la démocratie. Mais le parti et sa candidate sont toujours jugés peu capables de gouverner. »

Ma contribution :

Le FN/RN, une des formes d’expression de nos peurs individuelles et collectives, ne dispose pas d’un capital « politique » mais électoral, et il ne propose pas des « idées » mais une exploitation de passions subies, en l’occurrence tristes. Ce sont ces passions qui gagnent un nombre important d’électeurs angoissés que séduisent les thèmes simplificateurs vieux comme le monde du danger de l’étranger/immigré et de la pureté originelle de la « patrie ».
Les sondages ne sont contradictoires que dans le sens où la figure de MLP ne correspond pas à la figure du « chef » que contient l’idéologie infantile produite par la peur existentielle chez l’adulte désemparé.

Cette contribution : « Après plus d’un an de restrictions de liberté à base de couvre feux et confinements, les français sont habitués à un pouvoir autoritaire, ce qui favorise Le Pen. Après plus d’un an de peurs du virus, de la pauvreté et de la délinquance; notre peuple a perdu la raison, et pourrait s’offrir à l’extrême droite. »

Une réponse : « Croyez-vous les Français si bêtes qu’ils ne puissent pas faire la distinction entre des restrictions de liberté pour des motifs sanitaires (que l’on soit d’accord ou non avec ces mesures ne change rien à l’affaire) et un régime autoritaire, restreignant les libertés pour des motifs idéologiques et de fausses solutions économiques et sociales ? La confusion intellectuelle mène au pire, il est dangereux de dire n’importe quoi sans réfléchir. »

La mienne :

Oui. Je ne dirais cependant pas  que « le peuple a perdu la raison », plutôt qu’E. Macron, depuis le tout début de la pandémie, s’est adressé à la « population » (addition d’individus)  et non au peuple, si on donne à ce mot la dimension politique qui inclut l’utilisation de la raison. De ce point de vue, E. Macron a pris de grands risques puisqu’il s’est placé sur le terrain de jeu électoral du FN/RN. L’avantage principal dont il dispose pour l’élection est la connaissance du système et une maîtrise du langage nettement supérieures à celles de MLP, comme l’a montré le débat de 2017. Deux éléments qui visent plutôt la raison et qui peuvent suffire… si la population est capable, dans sa majorité, d’être  « peuple » et d’oublier les discours présidentiels d’infantilisation.

Candidatures de gauche

« Présidentielle 2022 : Fabien Roussel, candidat pour le Parti communiste. Le secrétaire national du PCF a largement été désigné par les militants lors d’un vote, organisé du 7 au 9 mai. Cette décision est un coup dur pour Jean-Luc Mélenchon qui espérait le soutien du parti centenaire. »

Cette candidature, présentée dans l’article de la Une du Monde (10.05.2021), a suscité des réactions, le plus souvent ironiques et hostiles, qui lui reprochent de contribuer à affaiblir la gauche en refusant l’union.

Ma contribution :

Le nombre des candidatures n’est pas la cause de la défaite électorale à venir de la gauche (il ne l’a pas été dans le passé*) mais le révélateur d’un vide conceptuel : n’est pas identifié ce qui peut constituer un nouveau discours commun. F. Roussel et les communistes savent très bien qu’un succès électoral est impossible. Id. pour les autres.

Un an avant l’élection, le problème est constitué de ce que représentent E. Macron et M.Le Pen. Autrement dit : soit on considère que le FN/RN fait partie du champ politique [complexité du rapport de causalité] soit qu’il se situe dans le champ du passionnel [schématisation du rapport].

La crise multiforme peut inciter à abandonner le champ du politique pour se réfugier dans le passionnel qui donne l’illusion de trouver « la » réponse. Le choix électoral est là : politique ou pas. A gauche, il n’y a pas de discours politique actuellement audible parce que n’est pas (encore) définie une proposition de rechange possible du système capitaliste.

*La parenthèse avait pour but de susciter des réactions. En voici une :

« Le nombre des candidatures n’est pas la cause de la défaite électorale à venir de la gauche (il ne l’a pas été dans le passé)“… Fallait oser ! Bravo pour cette fulgurance. »

Ma réponse :

Je maintiens. Votre réaction me semble inverser le rapport cause/conséquence. Ce qui suscite une candidature est un créneau estimé possible d’accession dans le champ politique. Le nombre de ces créneaux n’est pas de l’ordre du hasard ou de la seule décision individuelle, mais le résultat d’une carence. On a souvent dit que la candidature de Christiane Taubira avait contribué à la défaite de Lionel Jospin. Je pense que la question est de savoir pourquoi elle a cru qu’elle disposait d’un créneau. Si vous relisez les déclarations politiques de L. Jospin, entre autres positions du candidat socialiste, vous trouverez un début de réponse.

                                                        ***

J’essaie d’expliquer dans mes contributions que les candidatures de gauche sont essentiellement déterminées par la teneur du discours sur le « commun » qui est l’ADN de la gauche. C’est à mon sens ce qui les différencie de la droite et de ses candidatures – et plus encore celles de l’extrême droite –  qui sont d’abord celles du « chef » et de sa relation avec la population qualifiée de « peuple ».

La question dépasse le champ du politique qui n’est au fond que l’expression des contradictions qui nous constituent. Elle fait partie de la problématique de l’exercice de notre liberté dans le rapport individu/commun. La « pente naturelle » conduit entre les bras du chef qui exonère des responsabilités.