Promenade digestive
Vous avez terminé ?
Oui.
Je vous propose de marcher avant la reprise.
On restera avec Rousseau pour les principales et les subordonnées ?
Est-ce une vraie question ?
Comment ça, une vraie question ?
Je m’interroge sur le ton sur lequel vous la posez, et en langage parlé plutôt qu’en langage écrit.
On est en train de marcher, non ?
Et si quelqu’un lisait ce que nous disions par-dessus nos épaules ?
Ah, d’accord. Bon, alors, la vraie question, ce serait quoi, à l’écrit ?
« Restera-t-on avec Rousseau « ? ou bien « Est-ce qu’on restera avec Rousseau ? »
Resteraton ! Je ne vous dis pas ce que j’y vois !
Resterons-nous ?
Ça fait un peu prout prout… La règle, c’est quoi ?
À l’écrit, vous devez inverser le sujet quand il est un pronom personnel (je, tu il, elle, nous, vous, ils, elles,ici : Resterons-nous ?), le pronom démonstratif « ce » (comment serait-ce à l’écrit) ou le pronom indéfini « on » (Restera-t-on ?), ou bien alors utiliser « est-ce que » (Est-ce que nous resterons ?).
Et à l’oral ?
C’est beaucoup moins strict, le ton peut suffire, mais tout dépend de la personne que vous interrogez. Vous ne questionnez pas de la même façon le président de la République comme vous me questionnez, parce qu’il est l’incarnation d’une institution essentielle et que cette institution est de l’ordre de l’écrit, et de l’écrit gravé dans le marbre. Cela dit, vous avez toujours intérêt à éviter les erreurs, surtout si vous parlez de sujets sensibles avec des personnes que vous ne connaissez pas.
Un président incognito, par exemple ?
Je pense au risque de déstabilisation.
Vous avez un exemple ?
Vous êtes invité à déjeuner. On vous a prévenu qu’il y aurait des gens que vous ne connaissez pas. On a tous plus ou moins connu ce genre de situation. Au début, vous discutez de choses et d’autres, c’est le round d’observation, avant les questions sérieuses.
Quand il y en a !
C’est vrai.
Donc, le simple avant le complexe ?
Si vous voulez. Le complexe, ici, ce sera celui des banlieues, des quartiers comme on dit, où vivent des jeunes qui en ont assez de se cogner la tête contre les murs et qui le font savoir.
La nuit a été agitée, c’est ce que vous voulez dire ?
Très agitée. La discussion devient de plus en plus animée, elle finit par aborder la question du racisme et, entre la poire et le fromage, quelqu’un met sur la table la question de la race. Le discours bien connu du genre « Je ne suis pas raciste mais… est-ce qu’on est vraiment sûr que les races n’existent pas ? ». Vous, vous savez que le mot race n’est qu’une étiquette idéologique… Hm ?… Il me semblait bien… Et vous prenez la parole. Seulement, vous êtes un passionné, vous vous laissez emporter par votre passion, et vous proclamez en secouant énergiquement votre index droit : « Il n’y a pas de races ! Non, il n’y en a pas ! Hier, il y avait à la radio une émission sur ce sujet et je me rappelle de ce que disait un biologiste … », et crac !
Quoi, crac ?
« Je me rappelle de » est incorrect. On se rappelle quelque chose et non de quelque chose. Je vous rassure, c’est une erreur fréquente.
Oui, bon, et alors ?
Alors, il y a au bout de la table une sorte de pisse-froid coincé qui n’a encore rien dit mais qui n’en pense pas moins, et qui vous reprend avec un petit sourire en coin : « Ne doit-on pas dire : je me rappelle ce que disait un biologiste, cher monsieur ? ». Vous, vous étiez tout entier dans votre argumentation, la passion, c’est ça, c’est elle qui a produit le relâchement qu’attendait notre tartuffe. Il saute alors sur l’occasion que vous lui offrez pour vous déstabiliser en focalisant l’attention sur la forme. Lui, il tient beaucoup à ce qu’il y ait des races, ça l’arrange, mais comme il n’y a aucun argument à opposer à part la performance des athlètes noirs sur les pistes des stades olympiques, il saisit au vol l’incorrection commise dans le feu de l’action pour la poser bien au milieu de la table, une manière de dire : est-ce que celui qui ne sait pas s’exprimer correctement peut dire des choses correctes ?
Dans votre histoire, le pisse-froid, il gagne ou il perd ?
Est-ce qu’il réussit à mettre les rieurs de son côté ? S’il relève l’erreur, c’est qu’il a senti qu’il pouvait le faire.
Ah… Alors, la tendance majoritaire est de son côté ?
Hm, hm.
Et…. Quand elle se passe, cette histoire ?
À votre avis ?
Vous ne voulez quand même pas dire… aujourd’hui ! Avec tout ce qu’on sait !
On a tous plus ou moins le rêve d’arrêter les aiguilles des horloges. Quand vous écrivez, vous vous situez hors du temps. Une lettre ou un livre, c’est pareil. À la différence de celle de l’oral, l’erreur d’écrit n’est pas acceptable, même la coquille. Si elle était admise, elle produirait une image insupportable de l’humanité. Pour exister, nous avons besoin de structures solides, comme nos jambes. L’erreur d’écrit est une perte d’équilibre. Voilà pourquoi on n’écrit pas comme on parle.
Dans votre exemple, l’existence des races, c’est quand même une erreur !
L’idéologie n’est jamais une erreur et elle n’en commet jamais… Mais je vois le maître préposé à la cloche qui regarde sa montre.
Vous vous rappelez la question que j’ai posée au début, à propos de « principal » et « subordonné » ?
Je m’en souviens. Je vous propose un autre auteur.
Lequel ?
Un poète. Arthur Rimbaud.
Un poète… pourquoi pas ? C’est un poète principal ou subordonné ?
Nous en reparlerons.