3 – les secondes définitions
Appuyons-nous sur l’origine des mots (étymologie) simple et complexe.
(Raclement de gorge) Hm… des mots latins, je suppose ?
Ah, je vois que vous avez retrouvé votre langue ! Je préfère ça. Oui, ce sont des mots d’origine latine : simple vient de semel (une seule fois) et de plicere (plier) : ce qui est simple est donc plié une seule fois, sans détours ; quant à complexe, il vient du verbe plectere (entrelacer, tresser) et de la préposition cum (avec) ; ce qui est complexe, donc entrelacé, tressé, c’est un ensemble d’éléments qui demandent à être… comme… embrassés par la pensée.
La phrase simple, sans détours, ça, je comprends, mais la complexe… non, je ne vois pas très bien… embrasser par la pensée…hm…
Quelqu’un dans vos bras : simple ou complexe ?
Hm… Je vois ce que vous voulez dire… Oui… Alors, si je vais au bout, finalement, le simple, est-ce que ça existe ?
Vous commencez à devenir philosophe avec vos questions. Si vous mettez en cause le simple, vous courez le risque d’être accusé de couper les cheveux en quatre et de chercher la difficulté là où elle n’est pas. Tout à fait entre nous, c’est une bonne question. Voici une réponse possible, celle de la Grammaire du français contemporain publiée par Larousse il y a quelques années déjà. Une grammaire de référence. Je précise quand même que les grammairiens ne sont pas tous d’accord, nous allons voir ça de plus près en avançant dans notre entretien. Voici la définition : « Quand une proposition, à elle seule, constitue une phrase, on dit qu’elle est indépendante ou que c’est une phrase simple. Les ensembles de propositions qui sont sur un plan d’égalité ou qui sont dans un rapport de dépendance constituent des phrases complexes. » Et cette Grammaire précise à propos de complexe : « qui se compose d’éléments différents, combinés d’une manière qui n’est pas immédiatement saisissable. » Bref, complexe évoque une certaine difficulté qui demande de l’attention.
D’accord. Votre Grammaire parle de propositions. Qu’est-ce que c’est ?
Elle explique qu’une proposition est une « Unité syntaxique élémentaire de la phrase, généralement construite autour d’un verbe. »
Et une unité syntaxique ?
Une unité est un élément qui forme un tout indissociable.
Ce ne serait pas possible de dire tout ça plus… simplement, enfin, autrement, juste pour voir ?
Je peux essayer si vous voulez.
Je veux, allez-y.
Je vous rappelle d’abord qu’une phrase est un message plus ou moins développé, selon ce qu’on a à dire.
Oui, ça, j’ai bien compris, c’est très clair.
Le message peut contenir une ou plusieurs informations. Je prends un exemple, vous allez voir, il est vraiment très simple : je suis dehors, il se met à pleuvoir, j’ouvre mon parapluie. Vous voyez ?
D’accord, c’est simple.
Je peux l’exprimer en disant, soit : Il pleut, j’ouvre mon parapluie, soit : J’ouvre mon parapluie, il pleut. Pour ma démonstration j’utiliserai l’une ou l’autre des deux constructions, peu importe, puisque ce qui m’intéresse c’est le rapport entre les deux événements. Ça va ?
Oui.
Bien. Si je vous dis : J’ouvre mon parapluie, je vous communique une seule information et si je vous dis : J’ouvre mon parapluie, il pleut, je vous en communique deux. Chacune des informations constitue ce qu’on appelle une proposition. La phrase du premier exemple est composée d’une seule proposition et la seconde de deux. C’est clair ?
Comme un ciel sans nuages.
Je peux encore dire : J’ouvre mon parapluie car il pleut ou J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut. Ces différentes organisations obéissent à des règles qui constituent ce que l’on appelle la syntaxe, c’est-à-dire « la partie de la grammaire qui décrit les règles par lesquelles les unités linguistiques se combinent en phrases. »
Syntaxe est encore un mot latin ?
Non, grec. Quand vous avez un y à l’intérieur d’un mot, il y a de fortes chances que ce mot vienne du grec ; syn signifie avec et taxe désigne l’organisation, l’ordre des choses.
Un taxi, ça vient de là ?
Oui. C’est un véhicule équipé d’un taximètre, un appareil qui mesure un certain ordre des choses, en l’occurrence une durée de transport. Une syntaxe est donc une mise en ordre, et, en grammaire, c’est la mise en ordre des constituants des propositions de la phrase.
Et vos exemples, là, ce sont des phrases simples ou complexes ?
Selon la grammaire citée, J’ouvre mon parapluie est une phrase simple puisqu’il y a une seule proposition, alors que les autres exemples sont des phrases complexes puisqu’elles contiennent chacune deux propositions.
Je comprends, c’est très clair.
Ah bon ? Vous comprenez que J’ouvre mon parapluie est simple et que J’ouvre mon parapluie, il pleut est complexe ?
Ben… c’est que dit votre Grammaire, non ?
C’est ce qu’elle dit, oui, mais vous ?
Quoi, moi ?
Oui, est-ce qu’en entendant, J’ouvre mon parapluie, il pleut vous vous dites : ah, oui, tiens, ça c’est complexe ?
Euh… non.
Ces deux informations, je les présente de manière identique ou pas ?
Identique.
Alors pourquoi parler de complexité ? Vous vous rappelez que complexe évoque une difficulté ? Et vous vous rappelez aussi la définition de cette Grammaire : est complexe ce « qui se compose d’éléments différents, combinés d’une manière qui n’est pas immédiatement saisissable. » ?
Oui.
Alors quand vous entendez J’ouvre mon parapluie, il pleut est-ce que la manière dont je présente les deux informations comporte une difficulté de compréhension ? Si je reprends la définition, est-ce que c’est immédiatement saisissable ou pas ?
Non, il n’y a pas de difficulté, oui c’est immédiatement saisissable.
C’est encore un exemple du décalage entre la grammaire officielle qu’on enseigne dans les écoles et le réel : la grammaire qui s’intéresse à la forme vous dit que la phrase est complexe et vous, qui vous intéressez au sens, vous comprenez qu’elle est simple.
Et vous, vous dites quoi ?
Je dis qu’il faut définir les notions simple et complexe à partir du sens, du réel du vivant, et non à partir des considérations de formes.
Alors qu’est-ce qui est simple et qu’est-ce qui est complexe selon vous ? Et votre réel du vivant, qu’est-ce que c’est exactement, vous pouvez le préciser ?
C’est le matin, vous avez bien dormi, pas le moindre mal de tête, d’estomac, de foie, d’intestin, de rate, vous vous sentez en pleine forme pour commencer la journée.
Et ?
A votre avis, c’est du simple ou du complexe ?
Ah, c’est ça ! Eh bien, je dirai que c’est du simple.
Et pourquoi ?
Parce que… non, je ne sais pas expliquer.
C’est simple parce qu’il y a une unité du vivant ; « être bien » signifie qu’il n’y a pas de dissociation des composants de ce que vous êtes ; tout fonctionne de manière harmonieuse, le discours de votre corps est un. Quand je vous dis J’ouvre mon parapluie, il pleut ou Il pleut, j’ouvre mon parapluie, je vous envoie chaque fois un message qui contient deux informations, deux propositions dont chacune représente de manière égale un élément du message qui se déroule sans heurt parce que j’ai choisi d’énumérer les deux informations en les juxtaposant. Je pourrais imaginer d’autres informations complémentaires et les accumuler ainsi indéfiniment sans que ma phrase ne cesse d’être simple pour autant.
Alors, quand je suis malade, le discours devient complexe ?
Malade, cela veut dire qu’il y a une rupture d’unité, qu’un ou plusieurs des composants de votre corps se manifestent en solo ; vous avez perdu la sensation d’unité et la souffrance d’un organe mobilise votre attention sur la complexité de ce que vous êtes. Ce qui était perçu comme simple, un, devient multiple, complexe dans le sens où vous percevez maintenant les rapports entre les composants de votre corps, vous les embrassez.
Alors une phrase complexe, c’est quoi ?
Prenons les trois phrases suivantes : J’ouvre mon parapluie, il pleut, J’ouvre mon parapluie car il pleut et J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut. Chacune d’elles est formée de deux propositions, juxtaposées dans la première, reliées par car dans la seconde et par parce que dans la troisième. Notre grammaire dit que ces trois phrases sont complexes parce qu’elles contiennent plus d’une proposition.
Et vous ?
Je dis d’abord, comme vous, qu’à première lecture J’ouvre mon parapluie, il pleut ne me paraît pas complexe, mais simple. Je constate ensuite que les deux autres phrases contiennent un mot de liaison différent, car et parce que qu’il faut définir. Après nous verrons si cette grammaire a raison d’appeler complexe des phrases dont les propositions sont juxtaposées ou reliées avec des mots de nature différente : car est une conjonction de coordination et parce que une conjonction de subordination.
Je les sens d’origine… latine, non ?
Vous sentez bien. Commençons par le premier : conjonction. C’est un mot composé de con-… qui est un dérivé de la préposition latine cum qui signifie avec, ensemble.
J’ai eu peur… Attendez, vous m’avez dit qu’en grec c’était syn, non ?
Oui. Les mots qui commencent par syn- (syntaxe, syndicat) ou sym- (sympathie, symbole) ou syl- (syllabe, syllogisme) sont d’origine grecque, ceux qui commencent par con– (connaissance, concurrent) ou com- (compagnon, combattant) ou col-(collègue, collection) ou co-(copain, coresponsable) ou cor- (corruption, correspondre) sont d’origine latine ; les uns et les autres indiquent que quelque chose se fait avec, ensemble. Une conjonction est donc un mot qui dans une phrases relie (jonction vient de jungere qui signifie joindre) deux éléments, deux mots ou deux propositions.
Et vous avez dit qu’il y a des conjonctions de coordination et des conjonctions de subordination ?
Oui. Je commence par les premières… de coordination. Co- d’abord…
Avec.
Oui. Et ordination qui vient du latin ordo (le rang, l’ordre, la ligne). Coordination signifie donc qu’on a organisé des choses ensemble. Il a été décidé qu’une conjonction de coordination relierait des éléments de même nature et de même importance. C’est le dénommé Claude Favre, seigneur de Vaugelas, un aristocrate grammairien du 17ème siècle qui l’a décidé. Donc, dans la phrase J’ouvre mon parapluie car il pleut, comme les deux propositions sont reliées par car qui est une conjonction de coordination, elles ont la même valeur : la grammaire de Vaugelas qui est encore enseignée aujourd’hui dit qu’elles sont indépendantes l’une de l’autre.
Pas vous ?
Une seconde. D’abord, la liste de ces conjonctions de coordination. Il y en a sept.
Oui, et je les connais par cœur : Mais où est donc Ornicar ?
C’est un procédé commode pour les mémoriser, à condition de ne pas oublier que « où » n’indique pas un lieu et s’écrit ou (= ou bien) et que « est » n’est pas le verbe être et s’écrit et ! Mais, ou, et, donc, or, ni, car…
Je le savais. Alors, ces propositions sont indépendantes ou pas ?
Attendez encore que je vous explique les conjonctions… de subordination.
Ordination, vous m’avez expliqué ce que ça veut dire, mais sub ?
Un mot latin qui signifie sous, en dessous. Une conjonction de subordination relie donc deux propositions dont la seconde est en dessous de la première.
En dessous ?
Elle dépend de la première, si vous préférez, un peu comme un subordonné peut dépendre de son chef. Je reprend l’exemple J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut ; parce que étant une conjonction de subordination, il pleut est donc une proposition dite subordonnée à J’ouvre mon parapluie qui est donc appelée proposition principale. Nous verrons cela plus en détail un peu plus loin.