Vous disiez que « Ma mère avait laissé des romans » est une information qui n’est pas indispensable ?
Oui… Mais j’ai comme l’impression qu’elle l’est.
Que se passe-t-il si, comme je l’indiquais, on pose la question du point de vue de Rousseau ? Autrement dit, pourquoi, alors qu’il écrit ses Confessions et qu’il raconte un épisode d’une grande importance pour la démarche qu’il entreprend, pourquoi aurait-il estimé nécessaire de fournir une information non nécessaire ? Un écrivain lit et relit ce qu’il écrit. S’il a laissé la phrase, c’est qu’elle est importante.
Bon. Admettons. Qu’est-ce que vous en déduisez ?
Vous avez suggéré plusieurs hypothèses : la mère a écrit les romans, ou elle les a achetés, elle est absente, en voyage, ou morte. La mère de Rousseau n’avait pas écrit les romans, elle les avait achetés et elle les avait laissés comme on laisse un héritage derrière soi, parce qu’elle était morte. Et morte dans des conditions très particulières : quelques jours après la naissance de son fils.
Ah… mais ça, je ne pouvais pas le savoir !
Je vous avais dit que je ne vous donnais pas d’information. Vous voyez pourquoi ? Si vous lisez ce passage, sans connaître le contexte, vous ne pouvez pas savoir que la mère de Rousseau est morte des suites de l’accouchement. Non. Mais ce qui peut susciter votre curiosité, c’est le comportement très surprenant du père et du fils ; et, sauf à tirer le tiroir aux étiquettes toutes prêtes, vous reconnaîtrez que toutes ces nuits blanches sont forcément le signe d’un problème grave. Sans doute un traumatisme qui explique l’originalité et surtout la démesure de cet apprentissage.
Traumatisme. Un mot latin ?
Grec. Trauma, désigne une blessure. Qu’en déduisez-vous ? demandiez-vous. Même si j’ignore la mort de la mère et les conditions de sa mort, et sans parler d’identifier l’origine de la blessure, je me demande s’il n’y a pas un rapport entre la démesure et cette information.
Vous voulez dire que la référence à la mère n’est pas anodine ?
Elle ne l’est jamais. Or, cette phrase, la grammaire officielle la définit comme simple, vous vous rappelez ? Je vous ai montré que, telle qu’elle est utilisée, c’est une notion sans intérêt et que le simple ou le complexe concerne la lecture que nous choisissons. Se borner à constater que la phrase ne contient qu’une proposition, donc une proposition indépendante, c’est faire une remarque technique juste, certes, mais juste technique ; une remarque qui ne débouche sur aucun sens et qui conduit à dire par exemple qu’elle ne donne qu’une information sans importance.
Vous ne faites pas de cadeau, hein !
Ne vous vexez pas. Tout le monde a le droit d’apprendre, et apprendre, suppose qu’on ne sait pas, donc autorise les approximations et les erreurs. Ainsi, moi, je ne sais pas faire les injections musculaires ou intraveineuses.
Je me demande si je dois être ou non traumatisé.
L’humour est un excellent remède, surtout quand on l’utilise contre soi-même. Et puis, vous allez voir que, dans votre lecture simple, vous n’êtes peut-être pas si loin de Rousseau que vous pourriez le penser maintenant.
Ah bon ? Comment ça ?
D’un côté, un comportement très étrange dont le père ne prend conscience que lorsqu’il est trop tard, au lever du jour. Bref, ils se couchent quand ils devraient se lever, mais cela le père ne l’a pas décidé (ce sont les hirondelles qui le réveillent, si j’ose dire) et en cela il n’est pas vraiment adulte, pas vraiment « raisonnable », dans le sens où il n’agit pas avec réflexion.
D’accord.
Comment comprendre ce comportement étonnant si l’information sur l’origine des livres est considérée comme un détail ? D’un côté, un surprenant rapport avec la lecture, de l’autre, le support de cette lecture : des livres, mais pas n’importe quels livres, des livres de la mère. Et la précision n’aurait pas d’importance parce que la phrase est une phrase simple ?
Vous voulez dire que l’absence de la mère est la cause du traumatisme et qu’elle explique la frénésie d’apprentissage de la lecture ?
Je veux dire que ce ne sont pas seulement des livres qui sont là, ouverts sur la table devant le père et le fils, c’est en réalité l’épouse-mère ; elle est là, avec eux, tout le temps de la lecture.
Arrêter de lire, c’est comme la faire disparaître ?
Lire ses livres, c’est la faire exister. Sans l’information adéquate, on ne peut évidemment pas se douter qu’elle est morte des suites de l’accouchement, mais la question du pourquoi ? conduit nécessairement à s’interroger sur le sens de cette phrase d’apparence simple. On peut alors concevoir que ces livres sont chargés d’une émotion égale à la passion et la démesure de leur lecture et qu’ils sont des objets de substitution ; ils sont manifestement une de nourriture sur laquelle le mari et le fils se jettent comme des affamés.
Et pourquoi Rousseau en a fait une phrase qui semble sans importance ?
Vous vous rappelez le point de départ ? Rousseau maîtrise sans conteste les techniques du langage ; mais est-ce qu’il maîtrise tout le sens de ce qu’il écrit ?
Et ?
Eh bien, je ne sais pas avec certitude s’il a écrit cette phrase en se rendant compte de son importance, c’est-à-dire du rapport avec le comportement de son père. Il l’a peut être écrite comme vous l’avez lue, sans la conscience de ce qu’elle expliquait.
Vous pensez vraiment ça ? Il l’aurait écrite inconsciemment ?
Je pencherais volontiers pour cette hypothèse, oui ; mais il n’est pas là pour confirmer ou infirmer, et s’il était là, peut-être ne saurait-il pas répondre. Vous savez, vous, pourquoi vous faites tel ou tel geste quand vous parlez, pourquoi vous utilisez souvent telle ou telle formule ? Une phrase se présente sous la main de l’écrivain ; il l’écrit, la lit, la relit, la laisse telle quelle ou la réécrit. Pourquoi ? Le sait-il toujours lui-même ? Le traumatisme provoqué chez Rousseau par la mort de sa mère ne peut être que très profond. Il sait qu’il ne l’a pas tuée, mais il sait qu’elle est morte des suites de sa naissance.
Et cette phrase qui n’a l’air de rien…
Seulement l’air. Celui qui vit un drame épouvantable n’articule pas de raisonnements et ne vous dit pas, au moment où il est en plein dedans, je souffre de manière effrayante parce que, étant donné que… Le mode d’expression ce sont les sanglots, des spasmes. On dit que les grandes douleurs sont muettes ; les constructions n’y ont pas leur place ; les cris, les hurlements, oui : la souffrance quand elle est extrême ne permet pas autre chose. Et puis, quand les cris ont fini de secouer le corps et que le temps a passé, vient le jour où les propositions indépendantes remplacent les pleurs du moment de la crise. Des juxtapositions de phrases comme il y eut des juxtapositions de cris. Rousseau ne nous fait pas un discours pour nous expliquer pourquoi ils lisent ainsi, son père et lui ; pas de discours sur ce point précis, non, mais un récit ; il n’explique pas, il raconte. « Ma mère avait laissé des romans » est de l’ordre du récit. Dire plus, expliquer, donc articuler avec des étant donné que, des parce que etc., ce serait basculer à nouveau dans l’insupportable émotion, réveiller trop fortement la douleur, ou alors, c’est également possible, en être complètement guéri, mais ce n’est pas ce qu’indique la suite du livre. La proposition indépendante qui raconte a le mérite d’aller vite, elle permet d’économiser la souffrance en ne disant que le minimum pour faire comprendre le maximum. Alors, en a-t-il conscience au moment où il l’écrit, où il la relit et la laisse comme ça ? On ne le saura jamais. Mais remarquez que s’il n’avait pas donné cette précision, le comportement du père et du fils lisant pendant des nuits entières resterait énigmatique.
C’est comme ça aussi qu’on peut comprendre pourquoi le père ne se conduit pas en adulte ?
Rousseau dit plus loin que son père voyait son épouse à travers lui et que c’est elle qu’il embrassait quand il le prenait dans ses bras. Lire, la nuit, dans un silence propice aux fantasmes, lire les livres de l’épouse avec le fils dont la naissance est liée à sa mort… vous voyez ? Maintenant, oui, vous pourriez parler de « dérangement », mais quel intérêt d’utiliser le mot si vous ne lui donnez pas un contenu précis ?
Je comprends… Je vous demandais tout à l’heure d’où vous vient cette question du pourquoi ? Tout le monde ne la pose pas. Et je ne parle pas seulement de ce texte de Rousseau. Alors ?
Plus tard. J’entends sonner la cloche. Il est l’heure d’aller déjeuner.