Sophocle : Antigone (24)

Eurydice (= « justice spacieuse »)  – épouse de Créon, mère d’Hémon –  sort du palais après que le Coryphée s’est demandé si c’est parce qu’elle a entendu le nom de son fils ou si c’est le hasard.

« Ô vous tous, habitants de la ville [= le Chœur, le Coryphée ], j’ai entendu vos discours alors que j’allais vers la porte pour aller, suppliante, invoquer la déesse Pallas. J’allais délier les courroies de la porte pour la tirer, mais un bruit de paroles d’un malheur pour l’un des miens frappe mes oreilles, de frayeur je tombe à la renverse dans les bras de mes servantes et je suis frappée de stupeur.   Quelle que soit la nouvelle, dites-la moi aussitôt. Car des malheurs n’étant pas inexpérimentée [= les malheurs, je sais ce que c’est], je l’entendrai. » (1183 > 1191)

Le Messager raconte qu’il a accompagné Créon d’abord vers l’endroit où était exposé le corps de Polynice, dévoré par les chiens, pour satisfaire au rituel des morts, « priant la divinité des routes [Hécatè] et Ploutôn [dieux des enfers] d’être bienveillants et de retenir leurs colères. » (1199 > 1200)

Sophocle fait ensuite préciser par le Messager tous les actes qu’ils ont accomplis : purifier le corps, couper des branches fraîches pour brûler ce qui reste du cadavre et dresser un tombeau « qui dresse son sommet » (1203), ce qui veut dire, beaucoup de temps.

Ce n’est qu’ensuite qu’ils se dirigent vers « la chambre nuptiale bâtie en pierres de la jeune fille, chambre creuse d’Hadès » (1204, 1205), et le Messager insiste à nouveau sur cet aspect morbide de la « chambre nuptiale qui n’a pas reçu les honneurs funèbres. » (1206, 1207)

Enfin, le Messager raconte les cris émis depuis le souterrain, puis la découverte – en lisant le récit, il est important de noter les choix de focale émotionnelle :

« Tout au fond du tombeau, nous la vîmes, elle, suspendue par le cou, attachée à un lien tissé en fil, et lui [Hémon] de tout son corps jeté sur elle et la tenant enlacée, déplorant la perte d’une épouse désormais dans les enfers, les actes de son père et la funeste couche nuptiale. Lui [Créon] quand il les voit tous les deux, s’étant tristement lamenté, s’avance vers lui, et ayant poussé des cris de douleur, appelle : « Ô infortuné, qu’as-tu fait ? Quelle pensée t’est venue ? Dans quel malheur t’es-tu perdu ? Sors, mon fils, je te le demande en suppliant ! » Mais l’enfant, jetant des regards avec des yeux sauvages, lui ayant craché au visage, ne répond rien, il tire son épée au double tranchant, mais il manque son père qui d’un bond prend la fuite ; ensuite le malheureux, irrité contre lui-même, dans l’état où il se trouve, ayant brandi son épée, en enfonce la moitié dans son flanc, et dans ses bras défaillants, encore conscient, il étreint la jeune fille ; respirant avec force, il émet un dernier souffle de gouttes de sang sur sa joue pâle. Est étendu un mort embrassant une morte, infortuné ayant obtenu en partage l’accomplissement de ses noces dans la demeure d’Hadès, ayant montré que chez les êtres humains, l’irréflexion est le plus grand mal pour l’homme auquel elle s’attache. »

Ce qui suscite l’émotion du spectateur – il faut entendre l’acteur – c’est le malheur épouvantable d’Hémon découvrant Antigone pendue, les cris du père, la haine et la fureur du fils, le coup d’épée manqué, la lame retournée, enfoncée, le dernier souffle, le sang.  

En revanche, rien, ou presque, sur Antigone à qui, si j’ose dire, Hémon vole la vedette. Reste l’image, juste évoquée, et, à part la «  joue pâle »  – en réalité elle  met en valeur le rouge du sang d’Hémon –   ce détail bizarre du « lien* tissé de fil** »  : *brochos désigne le lacet ou la corde d’étranglement, et mitôdès** (= tissé de fil)est apparemment un mot créé par Sophocle, ou alors très peu utilisé – le dictionnaire ne donne que cette référence. On ne peut donc pas traduire brochos par corde ou lacet. Je propose de faire de l’expression ce qu’a pu en faire le spectateur – je parle du spectateur attentif et curieux : la mettre dans un coin de la tête, pour plus tard. Comme le choix de la focale.

Eurydice rentre alors dans le palais sans dire un mot. Le Coryphée et le Messager essaient de se rassurer sur ses intentions, tout en reconnaissant qu’un tel silence est angoissant.

Créon revient alors pour la dernière séquence.

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