Au dialogue Clytemnestre / Oreste succède la dernière prestation – danse et chant – du Chœur (935 > 973) : 38 vers d’un discours singulier en regard de l’assassinat en cours.
« Elle est venue la justice avec le temps, qui punit durement les meurtres. Il est venu dans la maison d’Agamemnon le double lion, le double Arès*. (935 > 938) (…) Il est venu celui qui, à l’esprit rusé, est préoccupé dans un combat secret par le châtiment. » (946, 947)
Justice, Arès et Oreste, trois héros célébrés dans la tonalité de l’épopée, alors que l’acte héroïque est l’égorgement d’une mère par son fils.
Quel spectateur a envie de répondre à l’invitation « Poussez des cris de joie ! » (942) ?
*A la différence du Mars romain, Arès, personnification de la violence brutale est une divinité tenue à l’écart des cultes et qui n’est la divinité protectrice d’aucune cité. Ici, il représente le double assassinat d’Égisthe et Clytemnestre.
Si tout est bien qui finit bien veut persuader le Chœur, c’est que le double assassinat a été commandité par le dieu (Apollon Loxias), qu’il suffira donc du rituel de purification pour que s’éloignent les Érinyes et que tout soit définitivement réglé. La répétition de « On peut voir la lumière » (961 / 972) (= on voit le bout du tunnel) est un autre marqueur du discours d’auto-persuasion.
Les deux discours que prononce Oreste, debout devant les cadavres d’Égisthe et de sa mère que voient les spectateurs, répètent celui du Chœur : le premier (973 > 1006) est la justification de l’acte dont l’insistance pour convaincre signifie la même inadéquation que l’enthousiasme du Chœur ; dans le second, (1021 > 1043) Oreste explique que, selon la prescription de Loxias la purification du sang versé de sa mère lui sera acquise par le dépôt d’une branche d’olivier entouré d’une bandelette dans son sanctuaire de Delphes.
La fin de ce second discours change d’objet et de tonalité : après avoir demandé aux Argiens de témoigner pour lui le jour où Ménélas (frère d’Agamemnon et époux d’Hélène) rentrera de Troie, il conclut : « Et moi, [je serai] errant, banni de cette terre, vivant et mort, ayant laissé cette renommée ». Signe que, malgré toutes les explications et justifications, le mode de pensée du malheur illustré par le mythe ne fonctionne plus.
Après avoir fait tenir au Chœur la dernière parole lénifiante de déni [« Allons, tu as bien agi, que ta bouche ne soit pas attelée au joug de paroles mauvaises, toi qui as libéré l’entière Cité des Argiens en coupant avec bonheur la tête de deux serpents. » (1044 > 1047)] Eschyle en donne la représentation par le brusque dérèglement cérébral d’Oreste, des hallucinations manifestées en quatre temps séparés par autant de dénégations du Coryphée.
« Ah ! Des femmes captives ! Là ! Comme des Gorgones [trois sœurs, figures monstrueuses aux cheveux de serpents qui pétrifient celui qui les regarde – la plus connue est Méduse] vêtues de robes sombres, enlacées de serpents ! Je ne vais pas pouvoir rester. (1048 < 1050) (…) « Elles ne sont pas des imaginations de ces malheurs ! Oui, il est manifeste qu’elles sont les chiennes en colère de ma mère ! (1053,1054) (…) « Apollon tout puissant ! Voilà qu’elles se multiplient, et de leurs yeux coule goutte à goutte un sang abject ! (1057,1058) (…) Vous, vous ne les voyez pas, mais moi, oui, je les vois ! Je suis poursuivi et je ne vais plus pouvoir rester ! (1061,1062) »
C’est une interrogation du Coryphée qui termine la pièce. Après lui avoir fait rappeler le cycle des morts (les enfants d’Atrée, l’assassinat d’Agamemnon puis ceux d’Égisthe et Clytemnestre), Eschyle lui fait poser la question : « Où, se terminera, oui, où cessera, endormie, la colère d’Atè [= fatalité] ? » (1073 > 1076).
Il fournira la réponse dans les Euménides.
À suivre une synthèse de la pièce avant Électre de Sophocle.