Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (2)

Le drame annoncé sera la conséquence du drame précédent auquel viennent d’assister les spectateurs dans la première pièce– Agamemnon – et qui trouvera sa solution dans la troisième – Les Euménides –, les trois constituant la trilogie l’Orestie.

Dans Agamemnon, si Égisthe est présenté comme l’instigateur de l’assassinat d’Agamemnon, c’est Clytemnestre qui, d’une hache, le tue en même temps que Cassandre, la fille de Priam et d’Hécube, le couple royal de Troie, que son époux a ramenée avec lui et qui est sa maîtresse.

Au Chœur qui déplore sa mort, Clytemnestre rappelle le meurtre sacrificiel de sa fille Iphigénie par son père – condition imposée à Agamemnon par Artémis pour libérer les vents indispensables au départ de l’armée des Grecs – , et déclare qu’elle n’est ni la responsable de l’acte qui lui est reproché ni même l’épouse d’Agamemnon, mais que c’est le vengeur à la mémoire tenace du crime d’Atrée (il avait servi à manger à son frère ses propres enfants) qui a agi en se servant d’elle. (Agamemnon – 1497 > 1505)

C’est cette question de la vengeance sans fin que pose et résout la trilogie.

Comment les spectateurs Grecs considéraient-ils, comprenaient-ils les actes criminels commis par des personnages mythiques d’origine divine et sous l’injonction des dieux ?

Si la lutte pour le pouvoir, le meurtre du mari et de sa maîtresse par l’épouse avaient des résonances avec le réel politique et social, quelle réalité prenaient-ils dans le cadre originel des actes d’anthropophagie et du sacrifice de sa fille par son père ?

Est-ce qu’Agamemnon était « bon » parce qu’il était roi, chef de guerre et qu’il tuait sa fille sous la contrainte d’une divinité… mais une divinité qu’il avait antérieurement provoquée et qui le lui faisait payer ?

Est-ce que Clytemnestre qui vengeait sa fille était « mauvaise » parce qu’elle accusait son époux de ce sacrifice et qu’elle n’était pas le bras armé d’une divinité mais de son amant (Égisthe) ?

C’est ce dilemme que semble poser Eschyle dans le premier discours d’Électre (aria ou récitatif de 21 vers) et le dialogue qui suit avec le Coryphée.

La jeune fille, perturbée, demande au Chœur des Choéphores et au Coryphée quels mots elle doit prononcer, quelles personnes elle doit nommer pour que les libations qu’elle va verser sur la tombe d’Agamemnon soient acceptées.

Voici le dialogue que je traduis littéralement.

Électre : Quels amis nommer ?

Coryphée : Toi-même et quiconque a Égisthe en horreur.

Électre : Alors c’est pour moi et pour toi que j’adresserai ces prières ?

Coryphée : Toi-même, ayant compris ce que j’ai dit, indique-le maintenant.

Électre : Mais qui d’autre encore joindre à nous ?

Le Coryphée : Souviens-toi d’Oreste, même s’il est hors du pays.

Électre : C’est bien, tu m’as ramenée à la raison, c’est le plus important.

Coryphée : Maintenant, pensant aux coupables du meurtre.

Électre : Qu’en dis-tu ? enseigne-moi, guide-moi qui suis ignorante.

Coryphée : Que vienne pour eux, plutôt un dieu ou un mortel ?

Électre : Plutôt un juge ou un vengeur, dis-tu ?

Coryphée : Parlant sans détours, quelqu’un qui tue en représailles.

Électre : Et cela venant de moi, est-ce une marque de piété pour les dieux ?

Coryphée : Comment ne serait-il pas une marque de piété qu’un ennemi ne paie pas en retour pour ses crimes ? (110 < 123)

Tel quel, le texte a quelque chose de bancal en ce sens qu’il n’est pas une seconde vraisemblable qu’Électre ait besoin des Choéphores pour penser à son frère et que le processus est artificiel.

Ce qui, si j’ose dire, le remet sur ses pieds c’est le chant et la musique que nous n’avons pas. C’est en quoi il me paraît plus intéressant de ne pas « traduire » pour que le littéral puisse non pas faire émerger la musique mais produire une insatisfaction qui en soit l’évocation créatrice, en creux.

Ce qu’entendaient les spectateurs, c’était le beau chant de la vengeance désemparée.

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