Sophocle : Antigone (26 – conclusion – 1)

Deux mille cinq cents ans plus tard, la question se pose toujours : ce qui constitue la tragédie grecque, c’est quoi exactement ? Et si la question est toujours là,  c’est que nous savons, nous sentons que son objet est le tragique dont le théâtre grec n’est pas l’invention mais la représentation, la plus spectaculaire, du moins dans le cadre de la culture européenne, de ce qui constitue la spécificité humaine.

Les explications académiques savantes qui n’aiment rien tant que le savoir pour le savoir, tournent autour de cette question essentielle que le théâtre antique lui-même aborde avec un système de codes dont la fonction est encore discutée dans le cadre de la thèse d’Aristote qui sert de référence plus ou moins intouchable : dire que ce mode de représentation de la frayeur et de la pitié permet une catharsis (= purification) des passions que suscitent ces deux sentiments dans la vie ordinaire, a quelque chose de rassurant. Ah, bon, c’est ça ! Quel soulagement !

Seulement, si cela est vrai, il faut reconnaître que la valeur thérapeutique supposée – donc par procuration –  de ce théâtre est bien faible : Hitler aimait beaucoup Wagner qui avait développé le théâtre grec (en particulier celui d’Eschyle, juste avant Sophocle – j’y reviendrai) jusqu’à en faire l’œuvre d’art totale. Sous cet angle de déchargement salutaire, l’explication par la catharsis ressemble fort à contournement, sinon à un leurre.

Pour tenter d’expliquer la signification de la tragédie d’Antigone et donc, si je suis cohérent, de m’approcher de ce qu’est le tragique, je m’appuierai sur la lecture qu’en a proposé le philosophe et philologue allemand Heinz Wisman dans l’émission Les chemins de la philosophie diffusée sur France Culture le 28/04/2021 – elle est disponible en podcast.

Cette lecture est intéressante en ce sens que, si elle propose une critique pertinente des interprétations antérieures, elle est elle-même une de ces lectures inadéquates parce qu’elle ne respecte pas le texte.

Le problème posé dans cette émission, c’est que l’animatrice, Adèle van Reeth, ne connaissait pas suffisamment le texte et qu’elle a donc laissé passer des affirmations erronées.

Si je suis d’accord avec lui pour considérer que les explications « la femme contre l’homme, l’individu contre le pouvoir, la cité contre la tribu, tout cela ne suffit pas pour cerner la figure d’Antigone »  – je dirais, plus encore, qu’elles sont en-dehors de la problématique de la pièce –  si je partage le point de vue que le suicide d’Antigone est l’élément déterminant, je ne suis pas d’accord avec le sens qu’il lui donne, au prix du non-respect du texte.

« Vers la fin de la pièce, dit-il, elle considère qu’elle doit être maître de son propre destin, sortir de toutes les oppositions qui admettent des transactions. (…) Toutes les oppositions peuvent se négocier dans les transactions sauf le rapport à soi.  [Antigone est] quelqu’un qui fait de son existence le moyen de s’ériger en singularité indépassable dans un geste qui échappe à toutes les déterminations extérieures. Un souffle de folie s’empare de l’assistance qui est emportée par quelque chose qui dépasse complètement toutes les oppositions courantes dans lesquelles se débat l’Athénien lambda. »

Le « souffle de folie » qu’il évoque à propos du suicide d’Antigone n’existe pas dans la pièce, en ce sens que, dans le moment de grande intensité dramatique où il est annoncé, Sophocle ne met pas la focale émotionnelle sur l’acte lui-même, mais sur Hémon, au premier plan dans le récit du Messager, dans son rapport avec le corps de sa fiancée, avec son père et sur son suicide. À aucun moment ni par aucun mot relatif à la pendaison Sophocle ne sollicite « la terreur ou la pitié » du spectateur (cf. article 24) : elle ne fait souffler aucun « vent de folie ». La seule précision, je l’ai évoquée dans l’article, est celle du lien tissé en fil auquel le Messager dit seulement qu’elle est suspendue.

La lecture académique dira qu’il s’agit d’un effet de poésie ou, et c’est le cas de l’édition de référence, ne dira rien.

Sophocle choisit d’attirer l’attention sur autre chose qu’une simple corde ou un simple lacet (c’est bien le sens du nom brochos qu’il emploie) en ajoutant l’adjectif mitôdès (= tissé en fil) qui n’est pas du registre de la corde pour se pendre. Il y a là une focale qu’une lecture académique tirée par l’oreille pourrait expliquer par un problème de scansion (organisations de brèves et longues dans un vers), ou une fantaisie poétique sans importance, une manière de signaler les limites du dramaturge – ce ne serait pas la première fois –  plus préoccupé par la forme que par le sens.

Antigone pendue par un lien en fil tissé est une image-idée problématique, comme un éclair dans le bloc émotionnel du désarroi d’Hémon. Cette image-idée est là pour fixer dans la tête la question centrale du suicide d’Antigone.

Mon désaccord le plus profond porte sur la question de la transaction :

« Toutes les oppositions sont des transactions possibles. Il y a une chose qui échappe à toute transaction, c’est ce drame intime du rapport que j’entretiens avec ma propre mort. Et si je m’empare de ma propre mort au lieu de la subir de la part d’autrui, je ne peux plus accuser un autre d’être à l’origine, je suis « moi » à l’origine de ce qui m’arrive, du coup je suis de manière exaltée « moi ».

Pour moi, c’est exactement le contraire.

C’est ce que j’expliquerai dans le prochain et dernier article.

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