IVG et Constitution

L’Interruption Volontaire de Grossesse (avortement) est une décision qui résulte d’une agression (viol) ou d’un acte ressenti comme tel (grossesse non désirée, malformation du fœtus, mise en danger de la mère…) et qui conduit à un geste destructeur.

La Constitution est en revanche un acte constructeur en tant qu’il définit le cadre qui rend possible la vie en société.

Il serait donc plus pertinent d’y introduire le droit de disposer de son corps en précisant qu’il inclut celui de l’avortement.

Un tel intitulé aurait l’avantage de reconnaître en même temps le droit de disposer de sa vie, autrement dit le droit à l’euthanasie.

Bison futé en campagne électorale

Que présuppose Bison futé lorsqu’il conseille d’éviter les départs en vacances tel ou tel jour, dans telle ou telle plage horaire ?

Qu’il ne sera écouté que par une petite minorité de voyageurs ; s’il l’était par la majorité, le problème ne ferait que se déplacer, indéfiniment.

Autrement dit, cet organisme n’existe que pour ceux – minoritaires – qui sont supposés faire appel à autre chose qu’à l’irrépressible besoin du plus grand nombre de partir en vacances à la première heure et quel que soit le prix à payer, donc inaccessible à la raison, puisque, s’il l’était, soit le problème n’existerait pas, soit il serait reporté à l’infini.

Même type de problème pour les élections et ce qu’on appelle « campagne électorale » (cf. articles des 29 mars et 6 avril 2021).

J’écoutais ce matin sur France Culture un journaliste dire que le résultat du RN au second tour des législatives était d’autant plus inattendu que Marine Le Pen avait tardé à se mettre en campagne après les présidentielles.

Que présuppose cet argument ? Qu’un grand nombre d’électeurs décident de leur vote non en fonction de choix de type philosophique, politique, éthique… mais en fonction de la campagne électorale (tracts, affiches…). Les spécialistes expliquent que les transferts de voix entre le premier et le second tour ont défié tous les pronostics, ce qui est un élément d’explication du résultat surprenant du RN.

Qu’est-ce qui peut expliquer un changements de vote radical ?

Le journal de 13 h 00 de France Inter du mardi 21 juin, diffusait un reportage sur le département de l’Eure dont quatre circonscriptions sur les cinq ont basculé de la majorité présidentielle vers le RN, la cinquième ayant été gagnée par un candidat de la Nupes. Un électeur qui se présente comme « foncièrement de gauche » et dit avoir voté lors d’élections antérieures pour faire barrage au RN, explique que, cette fois, il a voté au second tour des législatives pour le candidat RN pour faire barrage au candidat d’Ensemble.

Le problème que pose cette explication est celui de la nature de la raison qui l’a conduit à ce changement radical. Autrement dit : faire barrage au RN dans des élections antérieures alors que cette formation n’avait pas disposé du pouvoir, ne pouvait se justifier que par le risque d’un danger à venir – et c’est bien ce qui constitue la formation de ce qu’on appelle, à tort, de mon point de vue (cf. article du 17.06 Pas une voix au RN ou…) le Front républicain.

Or, ce danger a disparu derrière la raison invoquée pour ce changement radical de vote : empêcher E. Macron de continuer une politique avec laquelle il était en complet désaccord l’a amené à voter, dans le cadre du duel du second tout, pour le RN contre le candidat Ensemble. A aucun moment il ne dit avoir envisager le vote blanc.

Vu les résultats, il n’est pas le seul à avoir fait ce choix.

Bison futé et la campagne électorale ont ceci en commun qu’ils présupposent un inamovible : l’homme est ainsi fait qu’il est surtout sensible à ses pulsions, à ses émotions, que ce soit pour partir en vacances ou pour voter.

Plus exactement, le départ précipité vers les bouchons routiers des vacances répond à un « ça ne m’arrivera pas à moi », « je passerai à travers », ou, au contraire, s’enrichit de l’excitation provoquée par le sentiment de participer à une aventure individuelle (chacun dans sa voiture) et collective (tous ensemble dans les ralentissements). Quant à la propagande électorale, elle apporte une réponse à un désir plus ou moins enfoui qui a besoin d’un support pour trouver sa justification.

La différence entre les deux, est que le bouchon routier est transitoire alors que le vote crée une réalité nouvelle durable.

Ses 89 députés mettent le RN dans une situation idéale : il n’a pas le pouvoir – rien ne pourra être mis à son débit – et il dispose désormais d’une caisse de résonance formidable avec, pour point de mire, la présidentielle de 2027.

Son installation dans la Chambre des députés renforce son apparence de parti politique.

Quelle que soit la stratégie du président dans l’immédiat (chercher d’hypothétiques alliances conjoncturelles) et le moyen terme (dissolution de l’assemblée en cas d’impasse), difficile d’imaginer – vu le rapport des forces à gauche – ce qui pourrait enrayer la progression du RN.

La nature de la raison qui conduit à ce changement radical de vote s’apparente à ce qui pousse à sauter dans l’abîme.

En d’autres termes, le jeu de l’apprenti-sorcier.

Intuition (suite)

Si elle avait pressenti l’effondrement du parti présidentiel, mon intuition s’était fourvoyée sur le chemin de gauche, ignorant l’importance de celui d’extrême-droite que, me dit-elle comme pour s’excuser, n’avaient soupçonnée ni les sondages, ni les journalistes ni même ceux qui s’y étaient engagés et qui en étaient les premiers surpris.

Ce n’est pas une raison, lui répondis-je : il y avait l’abstention, (plus de la moitié des inscrits), le résultat inédit du RN au premier tour de la présidentielle – il n’allait tout de même pas s’évaporer – la surdité et l’aveuglement du président réélu qui proposait une commission en réponse aux besoins bien identifiés de l’hôpital – entre autres services publics – et qui exprimait un désarroi pathétique devant son avion en partance pour la Roumanie. A se demander quelle est sa perception du réel. Et à gauche, une union sans autre colonne vertébrale que les diatribes d’un tribun dont la plus grande satisfaction est, dit-il, la chute de la majorité présidentielle. Comme projet d’alternative, ce qui apparaît comme un règlements de comptes est un peu court, non ?

Tu ne voulais pas regarder, n’est-ce pas ?

Pas jusque-là.

Intuition

Il est 9 h 00. Nous sommes le dimanche 19 juin 2022. Les bureaux de vote pour le second tour des élections législatives sont ouverts depuis une heure.

Voici mon intuition – connaissance du troisième genre, dirait Spinoza, mon philosophe de prédilection : ce soir, la Nupes sera majoritaire.

Problème : ses promesses/engagements économiques et sociaux ne s’inscrivent pas dans un discours d’alternative au système lui-même. Autrement dit, le conflit avec le président – il sera d’ordre passionnel – s’inscrira dans la seule problématique de la gestion du système. S’il ne parvient pas à accoucher du discours d’alternative – dans leur diversité et avec la grande disparité du rapport des forces internes, les composants de la Nupes n’ont pas la même philosophie politique – il risque d’ouvrir les portes du pouvoir au RN qui brandira plus haut la bannière de l’Identité Nationale Française et dont j’ai tenté d’expliquer par ailleurs qu’il ne situe pas dans le champ du politique, mais de la pathologie collective.

Reste à savoir si cette intuition est bien de l’ordre de la connaissance du troisième genre.

Pas une voix au RN ou mettre dans l’urne le bulletin de X ou Y 

Pas une voix n’implique par forcément le vote. Mettre dans l’urne le bulletin de X ou Y avec qui l’on n’est pas d’accord est plus précis. La Une du Monde de ce 17 juin 2022 indique quelles sont les indications données par les candidats de gauche éliminés au premier tour et qui se répartissent entre ces deux expressions.

Ma contribution

Mettre le bulletin Macron dans l’urne au 2ème tour n’est pas égal à voter pour lui. Idem pour les législatives. La confusion tient au fait que la notion de Front Républicain n’est pas adéquate parce qu’elle présuppose que le RN est un parti politique antirépublicain. Le problème devient autre si l’on considère que le RN n’est pas un parti politique, mais l’expression électorale d’une pathologie collective de plus en plus aiguë. Ce qui le constitue essentiellement est le concept d’identité nationale qui ne trouve un écho électoral que parce que nous traversons (depuis une trentaine d’années) une série de crises (économique, sanitaire, climatique…) qui finissent par s’agréger en une crise existentielle. Une crise d’autant plus grave que toute solution de remplacement du capitalisme (E. Macron en est l’incarnation actuelle) a disparu. D’où cette alliance à gauche, problématique à cause de la disparité des forces et de l’absence d’une alternative au système (cf. Programme commun de la gauche en 1972).

S’abstenir

S’abstenir, c’est se tenir à l’écart. Plus de la moitié des électeurs se sont tenus à l’écart du vote ce dimanche 12 juin 2022, particulièrement ceux qui habitent dans ce qu’on appelle les « quartiers », et parmi eux, les plus jeunes.

Dans un rapport à première vue paradoxal avec cette abstention, l’importance du mécontentement que soulignent les analystes (par exemple la journaliste Salomé Saqué et le sociologue Jean Viard, dans la Matinale de France Culture du 13).

Si je suis insatisfait de mes conditions de vie, si je pense que la cause se trouve dans la mauvaise gestion politique, pourquoi n’irai-je pas voter pour un député, un parti qui proposent du changement ?

Parce que l’élection du député n’a pas d’effet immédiat ? Parce que je pense qu’il est surtout intéressé par sa carrière et que ses promesses électorales ne sont qu’un leurre pour récupérer ma voix ? Parce que, quelque soit leur camp, ils sont tous pareils ?

Si ces arguments sont fondés, comment expliquer que l’abstention à ce niveau ne soit pas une constante ?

A regarder le tableau des absentions aux législatives depuis 1958, les taux les plus bas (20% et moins) concernent les élections qui se sont déroulées entre1967 et 1981, notamment en 1978 (16,8% au premier tour, 15,1 au second).

Après 1981, l’abstention ne fait que croître.

Ce qui caractérise cette période est une union de la gauche (Parti Communiste, Parti Socialiste et Mouvement des Radicaux de Gauche) fondée sur la possibilité d’une alternative de type socialiste au système capitaliste. Les luttes internes entre PC et PS sont perçues comme normales, en tout cas elles ne remettent pas en cause le projet.

Depuis ce qu’on appelle le tournant de 1983, cette idée d’une alternative a disparu.

L’abstention pour l’élection présidentielle évolue à peu près de la même façon avec quelques particularismes : jusqu’en 1995, elle est en dessous de 20%, avec l’exception du second tour de 1969 (31,1%) : Jacques Duclos, le candidat du PC, avait manqué de peu la qualification pour le second tour, et le parti avait appelé à ne pas choisir entre les deux candidats de la droite, G. Pompidou et A. Poher, « bonnet blanc et blanc bonnet ».

La cause essentielle de l’abstention me semble donc être l’absence de perspective de changement du système.

C’est en effet faire un procès d’intelligence que de considérer les électeurs naïfs au point de croire que l’élection – du président comme celle du député – va résoudre les difficultés manifestées par le mécontentement dont le mouvement des gilets jaunes est la dernière illustration.

Le mécontentement est la forme, parfois aiguë, que peut prendre l’insatisfaction qui caractérise notre espèce (cf. les articles : Etat des lieux – septembre/novembre 2020).

S’il n’y a pas de perspective d’alternative, même utopique, si ceux que j’élis ne se différencient que dans les modes de gestion du système par des promesses dont je sais qu’elles font partie du jeu politique réduit au jeu électoral, pourquoi ne me tiendrai-je pas à l’écart de ce qui n’est qu’une comédie ?

Parce que, je suis embarqué (cf. Pascal).

Mais pour en avoir la conscience et en connaître le sens, il me faut des outils de savoir qui ne sont distribués que de manière sélective.

Autrement dit, l’abstention est le produit d’une autre abstention qui touche à ce savoir.

COMMUN (11) – Fin

Dans le projet communiste, disais-je un peu plus haut,  le commun est centré sur l’objet qui conditionne l’existence : les biens de consommations, donc leur production, le logement, les moyens de paiement, de se déplacer, de s’instruire, de se cultiver, de se soigner etc.

Seulement, me demandais-je, pourquoi l’idée centrale du projet communiste de promouvoir la propriété commune des moyens de production comme condition l’égalité d’accès à ces objets a-t-elle toujours suscité autant de violences, de conflits, d’incompréhension ?

A Rome, par exemple,  au deuxième siècle avant notre ère. Tiberius Gracchus avait été élu tribun de la plèbe, c’est-à-dire porte-parole des citoyens qui ne faisaient pas partie de l’aristocratie – lui-même en était membre – politiquement représentée par le Sénat. La fonction tribunitienne ne disposait d’aucun pouvoir de décision, mais permettait de faire des propositions que le soutien populaire pouvait faire aboutir. Tiberius avait donc proposé une réorganisation de la propriété terrienne fondée sur le principe d’égalité. Il fut assassiné, son corps fut jeté dans le Tibre et deux à trois cents de ses partisans furent massacrés.

Pourquoi cette proposition destinée à améliorer les conditions de vie de la plèbe ne l’avait-elle pas mobilisée pour créer un rapport de force favorable ?

Les aristocrates étant minoritaires, il fallait nécessairement admettre que la plus grande partie du peuple n’était pas, sinon d’accord avec cette redéfinition du commun, du moins pas suffisamment concernée pour s’unir contre le Sénat très hostile à la proposition du tribun. Dans le passé, en effet,  la plèbe, unie, s’était retirée sur l’Aventin en signe de sécession pour des revendications qui avaient été satisfaites.

Il s’agissait pour moi d’une énigme dont la cause n’avait rien de conjoncturel puisqu’elle traversait les siècles et concernait encore la période moderne où s’était constitué un parti communiste.

Pourquoi ceux qui travaillaient dans les manufactures et les mines du 19ème siècle, les grandes usines et encore les mines du 20ème siècle, n’étaient-ils pas majoritairement d’accord pour que l’outil de production soit nationalisé et devienne ainsi commun ? Si, dans les années 60/70, un nombre important d’ouvriers votaient pour le parti communiste, la majorité refusait son projet politique. Comme le montrait l’exemple de Tiberius Gracchus, la réponse ne se trouvait ni dans la théorie de Marx ni dans l’expérimentation soviétique.

L’idée de modifier le commun et de lui donner la priorité sur l’individu était très ancienne, et elle pouvait prendre des formes surprenantes ; ainsi Platon, dans le cinquième livre de sa République, proposait un système dans lequel il n’y aurait plus de familles, où les femmes et les enfants seraient mis en commun et où c’est l’état qui déciderait des accouplements. Socrate qui est le porte-parole de Platon dans le dialogue précisait quand même qu’il était peu probable que ce système voie le jour.

Si la préoccupation de réorganiser le commun et si les rejets qu’elle suscite n’étaient pas liés à une période historique, où et dans quoi s’enracinaient-ils ?

L’article 8 de cette thématique – présenté sous la forme d’un conte – et les réflexions grammaticales de l’article 10 redisent en la soulignant la théorie développée dans la série d’articles intitulée Etats des lieux : essai sur ce que nous sommes, publiée entre septembre et novembre 2020.

Marx se trompait quand il disait que les prolétaires n’avaient rien à perdre que leurs chaines. Ce qu’ils ont à perdre, eux et tous les autres, est le verbe avoir incarné dans l’objet possédé, plus globalement dans la propriété dont seul le discours politique militant différencie les divers objets. Et c’est sans doute cela son erreur : il n’y a pas de différence essentielle entre posséder dix mètres carrés de terrain devant sa porte et des milliers d’hectares, entre posséder un établi dans son garage et une entreprise où travaillent des milliers d’ouvriers.

Toucher à la propriété la plus vaste et la plus exploiteuse du travail, c’est toucher au carré de pelouse et à l’étau de l’établi. L’erreur des révolutionnaires se trouve dans la méconnaissance de ce qui conduit au besoin de dire « j’ai » et qui peut se réaliser dans toutes les démesures imaginables.

Si la grammaire officielle a tant de peine à définir, donc à enseigner sujet et objet dans la signification des messages (cf. article précédent) plus ou moins importants que nous émettons en permanence, c’est pour la même raison : sortir le sujet de l’ambiguïté, expliquer ce qu’est l’objet, autrement dit en finir avec la substitution du repérage à l’analyse, conduit nécessairement à remettre en cause la substitution du verbe avoir au verbe être pour ce qui concerne le corps.

Cette remise en cause est refusée parce qu’elle révèlerait les stratégies de contournement, de déni, de ruse que nous inventons pour tenter d’occulter le réel redoutable et têtu de notre être corporel périssable.

De ce point de vue, la liste des catastrophes dont l’être humain est la cause – des guerres au changement climatique en passant par les famines, les meurtres de masse…  –  incite à dire que l’humanité n’a rien à perdre à décider de ne plus marcher sur la tête, comme le disait Marx à propos de Hegel.

Dans les limites que lui assignent les stratégies de contournement, la philosophie nous permet de prendre conscience du sens de son existence-même : se demander avec Hegel ce qu’est ici, pour peu qu’on ne se laisse pas prendre pas l’addiction de l’intellect fonctionnant en vase clos, conduit à examiner la validité des outils qu’elle utilise (ce qu’on appelle épistémologie) en regard de la dure simplicité de notre spécificité de mortels conscients de l’être depuis le début.

Autrement dit, il m’importe de comprendre pourquoi je me préoccupe de savoir ce qu’est ici (cf. Article Commun 5) parce qu’en comprenant que je ne peux savoir ce qu’il est en soi, je comprends en même temps que ce questionnement est la métaphore d’un autre questionnement dont l’ambiguïté réside dans la confusion entre mourir et mort.

Au fait  : l’article Joinville-le-Pont (publié en novembre 2020 à propos duquel j’ai publié un Joinville-le-Pont 2 le 27 avril dernier) continue d’attirer un nombre de lecteurs (les précisions qu’ils donnent concernant le mode d’accès ne m’explique toujours pas ce qui les incite à aller voir ce qui touche à cette commune du Val-de-Marne… ?) beaucoup plus important que les articles COMMUN.

Entre autres.

Cataracte

Le mot vient du verbe grec katarassô (briser, se répandre), kata indiquant un mouvement de haut en bas – catastrophe nous rappelle que ce qui tombe du ciel n’est pas toujours heureux.

Le mot a été choisi en médecine pour désigner l’opacification du cristallin de l’œil qui fait penser à un voile qui tombe.

En principe l’opération qui remplace le cristallin par un implant est anodine, même si ce que fait la main (chirurgie vient des mots grecs cheir, la main et ergon, travail)  est parfois sujet à caution.

Je m’explique.

Cataracte désigne aussi une chute d’eau. Une des plus célèbres est celle du Niagara, cours d’eau de la région des grands lacs américains et titre du film réalisé en 1953 par Henry Hathaway.

Marilyn Monroe qui interprète un des rôles principaux y acquit une notoriété qui ne s’explique pas seulement par son talent d’actrice.

Au début du film, on la voit, filmée de dos, en train de marcher.

Et là, on comprend pourquoi on a formé l’expression chute de reins, bien que les reins n’aient rien à voir. Pas plus du reste que la gorge dans ce qui la soutient.

Si les mains de l’homme qui a parcouru la chute de reins finit par serrer la gorge (la vraie), ce n’est pas parce qu’il serait atteint de la cataracte, non, c’est tout au contraire parce qu’un voile s’est levé sur le comportement de son épouse.

Mais anaracte (ana est le contraire de cata) n’existe pas.   

COMMUN (10)

Si le langage est l’expression de qui nous sommes, individus et sociétés, examiner le discours de son enseignement renseigne sur la manière dont est abordée à l’école la question existentielle propre à l’espèce humaine.

Les modalités de fonctionnement de l’institution scolaire, le discours global d’enseignement qu’elle diffuse, à savoir la manière d’aborder ou d’esquiver les problèmes liés au savoir et à sa transmission, sont plus ou moins directement et consciemment dictés par la société. Tel est le contexte dans lequel le professeur construit son propre discours en accord ou en rupture relatifs avec les choix de nature idéologique et politique variables qui définissent le cadre de l’institution et de l’enseignement. C’est la nécessaire diversité de ces discours qui constitue l’école de la République, et c’est sous cet angle que je poursuis l’analyse.

Le sens étymologique de sujet (« mis sous, soumis ») correspond à celui du sujet du roi, au sujet d’examen… mais quel rapport a-t-il avec le sens du sujet grammatical ? Dans l’exemple Pierre lit, mange, court etc. en quoi Pierre (analysé comme sujet actif du verbe) serait-il soumis à un élément d’information de la phrase ? Même question pour le sujet existentiel, philosophique (« Je pense donc je suis ») doté de la conscience des déterminismes, de responsabilité, de liberté.  

Dans son dictionnaire de référence, Littré (19ème siècle) fournit cette explication : « Le mot auquel le verbe se rapporte » : une explication qui, d’une part, ne dit rien de ce qu’est le sujet,  d’autre part, le définit comme l’exact contraire de la sujétion étymologique. La Grammaire du Français contemporain (Larousse – 20ème siècle)propose  « support grammatical du verbe » qui est tout sauf une explication de sens.

Ce type de difficulté sinon entretenue du moins non résolue, conduit à la formule scolaire que tous les élèves connaissent par cœur : « le sujet est ce qui répond à la question qui est-ce qui  » Si la réponse obtenue est toujours juste, la question n’est qu’un procédé de repérage qui n’explique pas – on ne sait pas ce qu’est le sujet – pas plus que celui du complément d’objet, « ce qui répond à la question quoi ? ou qui ? », avec la différence que lui ne garantit pas une réponse exacte, en particulier quand la question est posée mécaniquement, ce que favorise l’absence d’explication (ex : mon voisin est mécanicien).

La Grammaire de Larousse propose une explication « savante » que je vous laisse apprécier : « Si le groupe verbal est accompagné d’un complément sur lequel passe (c’est le sens du mot transition) l’action verbale, la construction est dite transitive (…) Elle est transitive à un objet (objet direct) quand le verbe engage l’objet directement, sans préposition et sans pose. »

Le jeu des questions conduit à la confusion entre la forme et le sens. Ainsi, les notions de direct, d’indirect, et de second à propos de l’objet. C’est également vrai pour les temps : pourquoi appeler « je suis venu » passé-composé (forme) et « j’étais venu » plus-que-parfait (sens) alors que le parfait n’existe pas en français, et qu’il s’agit, là aussi, d’une forme composée du passé ? Si on voulait obliger à apprendre sans comprendre, on ne s’y prendrait pas autrement.

Tout cela – et il est possible de détricoter ainsi l’ensemble de l’enseignement grammatical – pose la question de l’intérêt d’une démarche globale fondée sur ce qui s’apparente à des « trucs », des procédés artificiels masqués par du langage savant qui conduisent épisodiquement à dire que la langue française est compliquée, qu’on devrait « simplifier » et l’orthographe et la grammaire. Un exemple de fausse complication : la longue règle d’accord du participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir, apprise et récitée par cœur comme une loi arbitraire, s’explique pourtant très bien : j’ai vu de beaux tableaux/ de belles sculptures : au moment où je lis vu, j’en ignore l’objet donc il n’y a pas d’accord pertinent possible ; en revanche : les tableaux que j’ai vus sont beaux // les sculptures que j’ai vues sont belles :  au moment où je lis vu,  j’en connais l’objet = tableaux / sculptures > vus /vues.

Les élèves que nous avons été se souviennent de ce type discours grammatical formel qui apparaît, à juste titre, déconnecté du contenu réel du langage.

J’en viens à la manière dont est analysé ce qu’on appelle « compléments d’objet ».

1 – Pierre raconte ses vacances à Paul.

2 – Pierre parle de ses vacances à Paul.

Dans 1,  ses vacances est analysé comme complément d’objet direct (quoi ?)

Dans 2, de ses vacances est analysé comme complément d’objet indirect (de quoi ?)

Dans 1 et 2,  à Paul est analysé comme complément d’objet second (à qui ?)

Voilà le discours de l’école historique : l’élève retient donc que la différence entre l’objet direct et l’objet indirect est l’absence ou la présence d’une préposition.

Ce qui ne correspond pas au sens de ce qui est dit.

Dans 1, vacances renseigne sur le contenu de l’action (raconte).

En revanche, dans 2, vacances ne renseigne pas sur le contenu de l’action : parler de signifie en effet tenir un discours (voilà l’objet, contenu dans le verbe parler) à propos de quelque chose, ici, les vacances qui est donc une relation à l’objet.

Dans 1 et 2 Paul ne renseigne pas non plus sur le contenu de l’action mais sur le destinataire.

L’analyse scolaire dit donc que les deux verbes signifient la même chose et que la différence d’objet tient à la préposition de… alors qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’une préposition (=placé devant) mais d’un élément constitutif du verbe qui serait donc plutôt une postposition.

On peut multiplier les exemples d’approximation.

D’une manière générale, le discours académique grammatical tend à opacifier l’explication du langage : l’auteur de L’enseignement à l’hôpital a constaté que, dans le discours d’analyse, le mot « complément » résonne pour les élèves comme un signe vide de sens… un sens qu’il retrouve quand il devient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, à savoir complément d’information. Ce qui présuppose une définition du mot phrase, qui est tout sauf « ce qui commence par une majuscule et se termine par un point » ou « un ensemble de mot qui ont un sens » etc. mais un message, envoyé par le corps (le pouce de l’auto-stoppeur, les battements des mains des spectateurs etc.) ou la parole, par un simple mot (bonjour, merci etc.) et, en passant par la période proustienne, jusqu’à l’infini puisqu’il est toujours possible d’ajouter un complément d’information.

La manière dont l’enseignement de la grammaire traite sujet et objet signifie leur complexité dans le rapport individu/commun.

(à suivre)

COMMUN (9)

Aborder la problématique du commun humain commence par son identification.

Et d’abord, cette question : qu’est-ce qui conduit l’homme à se préoccuper en permanence de la gestion de ce commun ? Ou, si l’on préfère, qu’est ce qui empêche la construction d’un commun humain stable, pérenne, qui, une fois pour toutes, donne satisfaction à tous, comme la ruche ou la fourmilière qui ignorent les corpus théoriques réformistes ou révolutionnaires ?

Question d’autant plus importante que cette préoccupation est rarement paisible parce qu’elle touche à la possession.

La propriété privée apparaît en effet comme la clé de voûte de l’édifice humain et vouloir modifier le rapport privé/commun dans le champ théorique ou politique (Platon, Tiberius Gracchus, Rousseau, Proudhon, Marx…) suscite le plus souvent sinon toujours des réactions passionnelles. 

Elle touche à l’objet matériel.

La religion l’exclut en présentant le désir lié à la possession comme méprisable (cf. le riche, le chameau et le chas de l’aiguille) puisqu’il concerne le corps et ses jouissances alors que l’essentiel est la nourriture spirituelle de l’âme immatérielle.

Le discours profane rejoint le discours religieux par un tour de passe-passe idéologique en assurant que l’argent ne fait pas le bonheur.

L’objet matériel et sa possession sont au contraire au cœur du projet révolutionnaire communiste qui se construit à partir des rapports de production et de la place qu’y occupe le travailleur à émanciper.

La religion et le projet communiste se rejoignent sur le rejet du sujet/individu en tant qu’expression complexe de désir et d’inconscient. Pour le catholicisme le prêtre dans son confessionnal est là pour régler les problèmes que le projet communiste taxe de nombrilisme bourgeois.

Pour la religion historique, le rapport de l’individu au roi est analogue de ce qu’il est à Dieu, il correspond au sens étymologique de « sujet » : placé dessous, soumis

Dans le projet communiste, le sujet est évacué, évidemment en tant que soumis, mais encore en tant qu’individu de désirs de conflits personnels puisqu’il est défini par sa place dans les rapports de classes eux-mêmes déterminés par les rapports de production. Le déni de l’importance de la vie de l’esprit va jusqu’à la stupidité : « Le pape, combien de divisions ? » demandait Staline.

Parvenu à ce point de ma réflexion, il m’apparut (pour ceux qui l’auraient oublié, il s’agit quand même aussi d’un récit) nécessaire de faire un crochet par la grammaire, avec le risque de susciter une réaction peu enthousiaste. Les souvenirs laissés par l’enseignement de la grammaire sont rarement réjouissants.

Il n’est donc pas inutile (là, il s’agirait plutôt d’un discours) de rappeler que la grammaire (les règles qui régissent le langage) n’est pas inventée par les grammairiens, mais par la gorge le nez, la langue musculeuse et la bouche des gens qui traversent les siècles en même temps que les pays et les continents. Comme il faut bien un jour ou l’autre faire le point et rédiger un code de « bonne conduite » (ce n’est pas vrai que pour le langage), surviennent alors des spécialistes appelés grammairiens qui ont pour mission de formuler ces règles… dans un langage qui demande souvent une traduction… traduction faite par d’autres spécialistes en pédagogie… dont le langage lui-même n’est pas toujours sans susciter quelques réactions d’étonnement, au moins : même s’il faut faire la part du canular qui suivit, certains « pédagogistes » très sérieux du début du siècle émirent par exemple l’idée de nommer le ballon de jeu, celui de la cour de récréation dans lequel les écoliers donnent des coups de pieds, « référentiel bondissant ». Signe parmi d’autres d’un besoin de confidentialité, d’arcanes pour ce qui touche au savoir.

Pour ceux qu’intéresse cette problématique particulière, je signale deux livres qui l’abordent : le premier, qui analyse le rapport entre la maladie et l’enseignement (L’enseignement à l’hôpital ou La leucémie et le complément d’objet direct – L’Harmattan) fait le constat du fiasco de l’enseignement de la grammaire, le second (La grammaire en questions – Edilivre) propose une réflexion sur le langage utilisé pour l’enseignement de la grammaire.

Le complément d’objet est à mon sens un point essentiel de la problématique du commun, précisément parce qu’il concerne le rapport au sujet et il est une illustration de l’idéologie de ce que j’appelle le discours global d’enseignement, ou, si l’on préfère, le signe d’un refus du savoir.

Ainsi, parmi les centaines d’élèves/individus (de la classe de sixième à la classe terminale) auxquels l’auteur des livres ci-dessus a enseigné dans les services de pédiatrie pendant douze ans, il n’en pas rencontré un seul qui sache expliquer ce qu’est un mode de conjugaison, De même, la quasi-totalité lui définissait le complément d’objet direct par « ce qui répond à la question quoi ? ou qui ? » parce que c’est ainsi qu’on le leur avait enseigné, alors. Il paraitrait que c’est encore le cas, mais l’auteur n’en croit rien, parce qu’en ce temps-là, il n’était pas rare qu’on préfère les formules toutes faites à l’analyse. Il paraitrait que c’est encore le cas, pas seulement à l’école, mais un peu partout, même en politique, mais il n’en croit toujours rien. Du reste, le verbe croire… Pour ceux qui s’intéressent au sens et à l’utilisation de ce verbe (croire, à, en, que…), je signale, du même auteur, La notre fondamentale et les harmoniques, toujours chez Edilivre.   

L’objet, disais-je. Donc, forcément, le sujet.

(à suivre)