Meurtre du policier à Avignon

« Meurtre du policier Eric Masson à Avignon : le suspect mis en examen et écroué. Avec un autre jeune homme soupçonné d’être son complice, ils avaient été présentés à des juges d’instruction, mardi après-midi, quelques heures après l’hommage national présidé par le premier ministre. (…) Le jeune homme de 19 ans soupçonné d’avoir tiré sur le policier Eric Masson, tué à Avignon mercredi 5 mai, a été mis en examen, dans la soirée de mardi 11 mai, pour « homicide volontaire sur personne dépositaire de l’autorité publique », a annoncé Louis-Alain Lemaire, son avocat. Il a été placé en détention provisoire au centre pénitentiaire des Baumettes, à Marseille, a-t-il précisé. « Mon client conteste les faits et il n’est pas établi dans la procédure que l’auteur des tirs était au courant de la qualité de policier de la victime », a réagi l’avocat auprès de l’Agence France-Presse (AFP), en contestant la qualification retenue par les juges d’instruction chargés du dossier.) (A la Une du Monde – 12.04.2021)

Quelques réactions :

« Et il n’est pas établi dans la procédure que l’auteur des tirs était au courant de la qualité de policier de la victime « On comprend pourquoi tant d’avocats deviennent humoristes. »

« Un pauvre jeune obligé de dealer pour aider sa famille et d’avoir une arme sur lui pour protéger ses clients. Heureusement il a déjà un avocat ! »

Ma contribution :

L’ironie opposée aux allégations du suspect participe du même rapport à l’invraisemblable. Existe-t-il un seul criminel qui ne tente d’une manière ou d’une autre le déni du réel ? L’inverse présuppose la reconnaissance de sa responsabilité. Est-ce une pratique commune, j’entends pour le simple quotidien banal ? Passer de la loi du talion à celle du tribunal revient à entériner cet invariant humain dont l’avocat de la défense est une expression.

Une autre contribution :

« Un policier l’a reconnu, son complice a admis qu’ils étaient tous les 2 présents sur les lieux du crime, les 2 ont soudainement eu envie de partir en Espagne après s’être teint et coupé les cheveux… mais la mère du tireur présumé se répand sur les réseaux sociaux en disant que son fils est gentil et innocent. Y’a vraiment un problème de rapport à la vérité dans certaines communautés… »

Ma réponse :

Pourquoi « certaines communautés » ? Voyez-vous dans le long catalogue des faits divers  beaucoup de familles ou de proches de criminels qui acceptent spontanément la « vérité » et qui n’assurent pas que leur parent ou ami « ne peut pas » avoir commis un crime ? Sur quoi repose ce besoin de laisser croire que l’aveuglement que peut produire l’affection d’une mère pour son enfant est d’ordre communautaire ?

Militaires : le second manifeste et la question de l’anonymat

L’anonymat est la pratique actuelle des réseaux sociaux. Je participe (sous mon nom) aux discussions du Monde en tant qu’abonné. Régulièrement, je dis dans mes contributions mon désaccord avec l’autorisation et la pratique de l’anonymat quasiment générale : l’anonymat dans les réseaux sociaux conduit à une perversion du dialogue.

Signer de son nom témoigne du réel d’une présence déjà réduite par l’absence de voix et de regard et sans laquelle le dialogue, lui aussi réduit du fait des limites imposées par le journal, est très difficilement réalisable. De fait, la plupart des contributions, anonymes donc, sont des réactions épidermiques passionnelles, et les échanges d’idées sont plutôt rares.

Certains ont répondu à ma critique que leur situation professionnelle les contraignait à l’anonymat. Je pense plutôt que la levée de l’anonymat oblige au contrôle de la « pente naturelle » des affections vers le laisser-aller et la polémique. L’hypothèse d’une catharsis ne tient pas. Nous ne sommes pas au théâtre.

L’anonymat caractérise le second manifeste militaire.

Si le premier, rédigé par des militaires en retraite, était signé (cf. article du 29.04.2021), celui-ci, prétendument rédigé par des militaires en activité, ne l’est pas. Sa réalité n’est donc garantie que par le magazine qui le publie (Valeurs Actuelles) et dont la ligne éditoriale d’extrême-droite est connue.  Le fait que, dans un premier temps, le magazine ait tenté de faire croire que les visites sur le site (plus d’un million) étaient des signatures de soutien est un indicateur de la tromperie que permet le port du masque de l’anonymat, convenue quand il s’agit d’une fête, frauduleuse quand il s’agit d’information, comme ici.

Les auteurs du manifeste, s’il s’agit bien de ceux que l’on dit, avancent masqués dans une transgression qui n’invoque pas un cas de conscience justifié par quelque mission contraire à l’esprit de leur engagement dans l’armée, mais un diagnostic de délitement et de chaos déjà posé par « leurs aînés », comme ils les appellent, sans doute en référence subliminale à une « entrée dans la carrière » patriotique. Comme eux, ils évoquent la possibilité d’un putsch.

Les deux manifestes sont le signe d’une mise en cause de la République et l’anonymat du second, en soulignant leur contexte d’illégalité, ajoute une touche d’irréalité au rêve éveillé d’un noir scénario théâtral auquel la crise actuelle peut faire croire.

Candidatures de gauche (suite) et ailleurs.

Un autre commentaire à ma contribution (cf. article précédent) :

« Parmi les 450 partis politiques qui existent en France (source CNCC 2017), il n’en est pas un qui ne sente occuper « un créneau » comme vous dites. Pas un qui ne se sente légitime à défendre ses idées (et accessoirement à essayer de capter une partie des indemnités et subventions publiques). Est ce suffisant pour en conscience politiquement se présenter à tout prix ? Non. Sauf à ce que l’intérêt d’une faction passe avant le pays. En 2002, Taubira a dit qu’elle était prête à se retirer «Si on m’avait dit qu’il y avait un risque, si on avait discuté et si on m’avait convaincue, j’aurais pu me retirer.» L’erreur est donc bien celle ci : sous-estimer comme vous le faites la division de la gauche. La division c’est l’échec assuré. Roussel fera perdre non seulement Mélenchon mais toute la gauche. Macron n’a même pas à essayer de dynamiter la gauche comme il le fait à droite. Elle le fait toute seule. »

Ma réponse :

« La gauche se « dynamite » toute seule par les candidatures ? Ou bien en sont-elles surtout l’expression ? Ce que Ch. Taubira n’a pas mesuré, ce n’est pas le poids de sa candidature, mais le degré du manque de poids de celle de L. Jospin. C’est l’insuffisance de son discours et de ses actes qui l’a conduite à se présenter en pensant que son électorat pèserait « après ». Peu nombreux étaient ceux qui admettaient la faiblesse du discours de gauche de L. Jospin. Relisez ce qu’il disait de son programme « non socialiste » de son refus d’assumer son histoire trotskiste : signes quand même de dérobades confirmées par son action à Matignon. S’il y avait, aujourd’hui, un discours de gauche – il y en a un possible mais il touche à l’équation capitaliste (être = avoir plus) encore considérée comme taboue – la question des candidatures ne se poserait pas dans ces termes. Cf. 1981, mais l’espace imparti ne permet ni de développer ni de continuer la discussion. »

1981 : il y avait à gauche, F. Mitterrand, G. Marchais, A. Laguillier, M. Crépeau. Tous les sondages indiquaient que le second tour opposerait V. Giscard d’Estaing (J. Chirac était loin) et F. Mitterrand, et il ne faisait aucun doute non plus que G. Marchais et M. Crépeau appelleraient à voter pour lui. Autrement dit, les  candidatures communiste et radical de gauche venaient compléter le discours de gauche du candidat socialiste en ce sens qu’ils étaient  le rappel du programme commun entre les trois partis, abandonné depuis 1977.

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Par ailleurs, sous le titre « Quatre ans après son échec à la présidentielle de 2017, Marine Le Pen reconstitue lentement son capital politique » Le Monde publie (10.05.2021) un article sur M. Le Pen qui souligne un paradoxe :

« Selon une étude Kantar Public pour « Le Monde » et Franceinfo, 42 % des sondés estiment que le RN ne représente plus un risque pour la démocratie. Mais le parti et sa candidate sont toujours jugés peu capables de gouverner. »

Ma contribution :

Le FN/RN, une des formes d’expression de nos peurs individuelles et collectives, ne dispose pas d’un capital « politique » mais électoral, et il ne propose pas des « idées » mais une exploitation de passions subies, en l’occurrence tristes. Ce sont ces passions qui gagnent un nombre important d’électeurs angoissés que séduisent les thèmes simplificateurs vieux comme le monde du danger de l’étranger/immigré et de la pureté originelle de la « patrie ».
Les sondages ne sont contradictoires que dans le sens où la figure de MLP ne correspond pas à la figure du « chef » que contient l’idéologie infantile produite par la peur existentielle chez l’adulte désemparé.

Cette contribution : « Après plus d’un an de restrictions de liberté à base de couvre feux et confinements, les français sont habitués à un pouvoir autoritaire, ce qui favorise Le Pen. Après plus d’un an de peurs du virus, de la pauvreté et de la délinquance; notre peuple a perdu la raison, et pourrait s’offrir à l’extrême droite. »

Une réponse : « Croyez-vous les Français si bêtes qu’ils ne puissent pas faire la distinction entre des restrictions de liberté pour des motifs sanitaires (que l’on soit d’accord ou non avec ces mesures ne change rien à l’affaire) et un régime autoritaire, restreignant les libertés pour des motifs idéologiques et de fausses solutions économiques et sociales ? La confusion intellectuelle mène au pire, il est dangereux de dire n’importe quoi sans réfléchir. »

La mienne :

Oui. Je ne dirais cependant pas  que « le peuple a perdu la raison », plutôt qu’E. Macron, depuis le tout début de la pandémie, s’est adressé à la « population » (addition d’individus)  et non au peuple, si on donne à ce mot la dimension politique qui inclut l’utilisation de la raison. De ce point de vue, E. Macron a pris de grands risques puisqu’il s’est placé sur le terrain de jeu électoral du FN/RN. L’avantage principal dont il dispose pour l’élection est la connaissance du système et une maîtrise du langage nettement supérieures à celles de MLP, comme l’a montré le débat de 2017. Deux éléments qui visent plutôt la raison et qui peuvent suffire… si la population est capable, dans sa majorité, d’être  « peuple » et d’oublier les discours présidentiels d’infantilisation.

Candidatures de gauche

« Présidentielle 2022 : Fabien Roussel, candidat pour le Parti communiste. Le secrétaire national du PCF a largement été désigné par les militants lors d’un vote, organisé du 7 au 9 mai. Cette décision est un coup dur pour Jean-Luc Mélenchon qui espérait le soutien du parti centenaire. »

Cette candidature, présentée dans l’article de la Une du Monde (10.05.2021), a suscité des réactions, le plus souvent ironiques et hostiles, qui lui reprochent de contribuer à affaiblir la gauche en refusant l’union.

Ma contribution :

Le nombre des candidatures n’est pas la cause de la défaite électorale à venir de la gauche (il ne l’a pas été dans le passé*) mais le révélateur d’un vide conceptuel : n’est pas identifié ce qui peut constituer un nouveau discours commun. F. Roussel et les communistes savent très bien qu’un succès électoral est impossible. Id. pour les autres.

Un an avant l’élection, le problème est constitué de ce que représentent E. Macron et M.Le Pen. Autrement dit : soit on considère que le FN/RN fait partie du champ politique [complexité du rapport de causalité] soit qu’il se situe dans le champ du passionnel [schématisation du rapport].

La crise multiforme peut inciter à abandonner le champ du politique pour se réfugier dans le passionnel qui donne l’illusion de trouver « la » réponse. Le choix électoral est là : politique ou pas. A gauche, il n’y a pas de discours politique actuellement audible parce que n’est pas (encore) définie une proposition de rechange possible du système capitaliste.

*La parenthèse avait pour but de susciter des réactions. En voici une :

« Le nombre des candidatures n’est pas la cause de la défaite électorale à venir de la gauche (il ne l’a pas été dans le passé)“… Fallait oser ! Bravo pour cette fulgurance. »

Ma réponse :

Je maintiens. Votre réaction me semble inverser le rapport cause/conséquence. Ce qui suscite une candidature est un créneau estimé possible d’accession dans le champ politique. Le nombre de ces créneaux n’est pas de l’ordre du hasard ou de la seule décision individuelle, mais le résultat d’une carence. On a souvent dit que la candidature de Christiane Taubira avait contribué à la défaite de Lionel Jospin. Je pense que la question est de savoir pourquoi elle a cru qu’elle disposait d’un créneau. Si vous relisez les déclarations politiques de L. Jospin, entre autres positions du candidat socialiste, vous trouverez un début de réponse.

                                                        ***

J’essaie d’expliquer dans mes contributions que les candidatures de gauche sont essentiellement déterminées par la teneur du discours sur le « commun » qui est l’ADN de la gauche. C’est à mon sens ce qui les différencie de la droite et de ses candidatures – et plus encore celles de l’extrême droite –  qui sont d’abord celles du « chef » et de sa relation avec la population qualifiée de « peuple ».

La question dépasse le champ du politique qui n’est au fond que l’expression des contradictions qui nous constituent. Elle fait partie de la problématique de l’exercice de notre liberté dans le rapport individu/commun. La « pente naturelle » conduit entre les bras du chef qui exonère des responsabilités.

10 mai 1981, 10 mai 2021

« Emmanuel Macron ne célébrera pas l’anniversaire de l’élection de François Mitterrand le 10 mai. Contrairement à ce qu’il avait envisagé en lançant l’année Mitterrand, en 2021, le chef de l’Etat laissera la célébration des quarante ans de l’élection de l’ancien président aux socialistes. (…) Un hommage sous le boisseau. Après l’année de Gaulle en 2020, et les révérences appuyées à trois de ses prédécesseurs, Georges Pompidou, Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing, Emmanuel Macron avait prévu de célébrer en grande pompe l’année François Mitterrand. Trois dates avaient été surlignées dans le calendrier : le 8 janvier, pour les vingt-cinq ans de la mort du premier président socialiste de la Ve République ; le 10 mai, qui correspond aux quarante ans de son élection, en 1981 ; et le 9 octobre, anniversaire de la suppression de la peine de mort, la même année. Mais si le chef de l’Etat s’est rendu discrètement à Jarnac (Charente), le 8 janvier, pour un hommage silencieux, il ne célébrera finalement pas la victoire de l’ancien héraut de l’union de la gauche. Un véritable virage sur l’aile, au moment où le locataire de l’Elysée entend avant tout fracturer la droite à son profit en vue de l’élection présidentielle de 2022. » (A la Une du Monde – 08.05.2021)

Ma contribution.

L’élection de F. Mitterrand fut la réalisation d’un irréel associée à un mythe, à savoir une victoire électorale de la gauche (encore un peu révolutionnaire) à la présidentielle, après 23 ans de domination de la droite. Sa personne fut donc confondue avec le « miracle » du 10 mai 1981, ce qui permet de comprendre la mise à l’arrière-plan des contradictions de l’homme que tout le monde connaît. Avec les cohabitations qui ont suivi les désillusions, il incarna la dimension sensible, affective même (on l’appelait « tonton ») du mythe, opposée à l’expression du capitalisme que représentèrent J. Chirac puis E. Balladur. Aujourd’hui, l’absence d’un discours de gauche plonge celui de 1981 dans l’oubli et l’impensable. F. Mitterrand est désormais dépouillé du mythe qui l’a fait élire et qui n’existe plus. Seul subsiste le souvenir, plus ou moins vague, qu’il a pu en incarner un. Autrement dit, il est nu.

La question des brevets

La question de la levée des brevets des vaccins est un des signes de la contradiction entre privé/individu<>public/commun. La problématique n’est pas abordée sur le fond, ce qui explique les imbroglios du traitement d’un seul symptôme. Si la levée de la propriété intellectuelle du brevet répond à la nécessité du commun révélé par la pandémie, elle se heurte à la difficulté de la production du vaccin qui suppose des procédures/infrastructures très pointues, et qui, elle aussi, touche actuellement au privé.

La contradiction est intéressante d’abord dans le sens où elle permettra peut-être de relancer le débat, de nature politique, sur le « commun », par un autre biais que la référence aux expérimentations communistes dont le fiasco amplifie  les réactions historiques de rejet. Ensuite par le fait que l’initiative vient du pays sans doute le plus hostile à l’idée de « commun ». Même si la problématique qui la sous-tend  n’est pas explicitée (comment peut-elle l’être aux USA sans accusation de « communisme » ?) ce qui compte c’est qu’elle constitue un fait/événement.

Napoléon

La manière dont est traitée la commémoration est en soi un problème : tous les discours que j’ai entendus, pour ou contre, s’appuient sur l’a priori implicite selon lequel tout s’explique par l’homme/individu. Le rétablissement de l’esclavage par Napoléon serait à inscrire dans la « part d’ombre » du personnage, le code civil dans sa part de lumière.

Comment se sortir de ce qui est présenté comme un dilemme ?

Pourquoi Napoléon Bonaparte qui n’est pas connu pour avoir été un théoricien raciste et qui avait libéré les esclaves en Egypte, aurait-il été partisan du rétablissement de l’esclavage pour des raisons psychologiques ou morales ou idéologiques ?

Il suffit de se renseigner sur les conditions dans lesquelles la Martinique est devenue française pour comprendre que maintenir ou rétablir l’esclavage dans les Antilles répondait à des impératifs de politique internationale et d’économie.

Le débat ainsi réduit à la responsabilité de l’individu permet d’évacuer les données objectives, économiques donc, et ce qui leur donne une telle importance.

Il contient la question du libre-arbitre dont l’affirmation conduit, volontairement ou pas, à pervertir les concepts de liberté et de responsabilité. C’est à quoi servent les débats-polémiques comme celui que nous connaissons  qui évitent de parler de l’équation capitaliste et de ses applications économiques et industrielles.  

L’assassinat à Mérignac d’une femme par son mari

Voici le titre de l’article du journal :

« C’était une belle personne » : à Mérignac, l’émotion après la mort de Chahinez Boutaa, brûlée vive par son mari.

Sous-titre :

Son conjoint, interpellé quelques instants après les faits, a été placé en garde à vue pour assassinat. Il avait déjà été condamné pour des violences conjugales en 2015 et en 2020. » (A la Une du Monde -06.05.2021)

Ma contribution concernant le titre   :

REDACTION : Une fois encore, le titre dénote une tendance au racolage émotionnel. Faire état des réactions sensibles des uns et des autres à l’intérieur de l’article participe du travail d’information, en utiliser une comme titre, plutôt de la presse à sensations. Est-ce que la rédaction pourrait dire quelques mots sur cette pratique, souvent mise en cause par les abonnés, qui ne correspond pas à l’éthique historique du Monde, du moins jusqu’à une date relativement récente ?

Précision : Je lis Le Monde depuis des décennies et je me souviens de sa présentation, jadis, plutôt austère et sans photographies. Des articles de fond, des éditoriaux, écrits à travers le prisme d’une éthique clairement définie (disons, une subjectivité questionnée),  qui sollicitaient d’abord la pensée. Peu à peu, la ligne éditoriale s’est infléchie vers la dimension émotionnelle, notamment des faits divers, en même temps que la publication, le samedi, d’un magasine sur papier glacé remarquable surtout par les publicités qui expliquent sans doute sa raison d’être.

J’y vois un signe, parmi d’autres, du désarroi qui s’explique à mon sens par la disparition, depuis la fin des années 80, d’une hypothèse de rechange du système capitaliste qui permettait une démarche dialectique enrichie par l’ambivalence des solutions proposées et expérimentées.

Une contribution, sur l’affaire elle-même

« Mais on ne peut rien faire du tout ! la solution ce serait d’arrêter l’arrivée de ce genre d’individu en provenance de pays arriérés, ou au minimum ne permettre que l’arrivée de titulaires de visa, ce qui signifie une étude du dossier et de la personne, au lieu de l’open bar actuel. Mais vous imaginez le tollé ! ce serait « le retour des heures les plus sombres de notre histoire ». Donc comme il faut bien donner l’impression de faire quelque chose : discours avec coups de menton « nous ne permettrons pas ! ca ne va pas se passer comme ca ! » + une loi histoire de faire sérieux et c’est reparti pour un tour. »

Ma réponse :

La simple consultation de la liste des assassinats de femmes par leur conjoint vous permettrait de constater que le concept de « pays arriéré » ne permet pas de rendre compte de la réalité de ces faits divers dramatiques. Le machisme et ses dérivés violents ne sont pas réductibles à un type de pays ou de religion. Ce qui pose un problème dans votre commentaire, c’est cette simplification qui vous conduit ensuite à invoquer le procès d’intention qu’on ne manquerait pas de vous faire, dites-vous. Qu’avez-vous à perdre à proposer une analyse plutôt qu’une simple réaction passionnelle présentée comme un argumentaire ? C’est cette confusion qui ferme la porte au dialogue.

« Total » et la Birmanie

« Birmanie : comment Total finance les généraux à travers des comptes offshore Selon des documents consultés par « Le Monde », le groupe français a mis en place un système de partage des revenus avec la junte, en passant par les Bermudes.

Depuis le coup d’Etat en Birmanie, le 1er février, la pression monte sur le groupe Total. Et pour cause : le pétrolier français exploite depuis 1998 un gisement de gaz au large des côtes birmanes. Les militants prodémocratie demandent aux groupes étrangers, en particulier Total et l’américain Chevron, de suspendre leurs activités pour cesser d’apporter un soutien financier à la junte – ce dont se défend le PDG de Total, Patrick Pouyanné, qui affirme simplement s’acquitter de ses obligations auprès de l’Etat birman.

Des documents internes, auxquels Le Monde a eu accès, racontent une autre version de l’histoire. Ils mettent en lumière le montage financier autour du gazoduc sous-marin de 346 km qui relie le gisement de Yadana à la Thaïlande. Ce tuyau ne se contente pas de transporter du gaz : il est le cœur d’un système où des centaines de millions de dollars provenant des ventes du gaz sont détournées des caisses de l’Etat birman vers la Myanmar Oil and Gas Enterprise (MOGE), une entreprise publique à la gestion opaque, contrôlée par les militaires. » (La Une du Monde – 04.05.2021)

Nombre de commentateurs s’indignent. Comme celui-ci : « Depuis le temps que cette entreprise a du sang sur les mains. Je ne comprends même pas comment des gens peuvent encore bosser pour cette boîte et se regarder dans la glace. Et je parle des salariés français, pas des personnes exploitées dans les pays sous-développés où Total est implanté. »

Ma contribution :

Porter un jugement d’ordre moral sur le comportement d’une entreprise capitaliste implique qu’il y aurait un rapport entre capitalisme et morale. L’accumulation à tout prix de capitaux, entre autres objets, qui peut aller jusqu’à la pathologie, n’a rien à voir avec le bien ou le mal mais avec l’idée qu’on se fait de l’existence humaine – personne ne trouve scandaleuse l’exploitation de la gazelle par le lion. L’entreprise industrielle apparue fin du 18ème siècle est la forme de production la plus aboutie de l’équation être = avoir plus qui nous constitue tous (collections en tout genre, loto, qui veut gagner des millions, entre autres). La question est de savoir comment et dans quelle mesure elle peut être modifiée. Sauf si on estime qu’elle est de l’ordre d’une intangible fatalité et que, les choses étant ce qu’elles sont, l’homme étant ce qu’il est, le monde allant comme il va etc., il est nettement préférable que le lion soit français.

Réponse du pseudo Rabajoi (1)

« L’accumulation à tout prix de capitaux(…) n’a rien à voir avec le bien ou le mal mais avec l’idée qu’on se fait de l’existence humaine ». Pardon, mais… la morale n’aurait-elle pas tout de même un tout petit peu quelque chose à voir justement avec « l’idée qu’on se fait de l’existence humaine »? Et ce « monde allant comme il va » n’a- t-il pas fini par écorner « l’intangible fatalité » du sacro-saint secret bancaire suisse qui n’avait pourtant « rien à voir avec le bien ou le mal« ?

Ma réponse (1)

Pour ce qui concerne la définition de l' »être » je dirais qu’il s’agit d’éthique (de l’ordre de la philosophie) et non de morale. L’histoire nous donne maints exemples de guerres et de massacres justifiés par des valeurs morales. Ceux qui procèdent aux ajustements (la levée du secret bancaire que vous évoquez, par exemple) le font non selon ce qui est bien ou mal (ces valeurs préexistent et depuis longtemps aux décisions) mais parce qu’ils y sont obligés, éventuellement par une contestation qui, elle, peut se revendiquer d’une morale. Une morale inadéquate si on juge du résultat : le plus souvent, ces ajustements consistent à trouver le moyen le plus adéquat pour reconstituer le schéma devenu trop visible et inacceptable. Ce qui change n’est que marginal. Je ne juge pas ce fonctionnement, j’essaie de l’expliquer par ce qui me semble être une cause liée à la spécificité de notre condition.

Sa réponse (2)

J’emploie le terme de morale au sens que lui donne Comte Sponville, « ce que JE m’interdis » et non au sens d’un ensemble de règles qu’un groupe humain cherche plus ou moins ouvertement à imposer. Elle n’a donc pas d’intérêt (j’allais dire « de classe » ) à chercher à « reconstituer un schéma trop visible ». Mais le débat sur la différence entre éthique et morale est sans fin !

Ma réponse (2)

Le schéma (dans le cadre des ajustements) était celui du système financier. Quant à la différence entre morale et éthique, je me réfère à l’Ethique de Spinoza : un mode d’emploi de vivre  hors les références morales et religieuses, qui substitue le bon et le mauvais au bien et au mal. Ce qui conduit notamment à ceci : je ne choisis pas une chose parce qu’elle est bonne mais  c’est parce que je la choisis qu’elle est bonne. Ce qui pose la question du choix lié à ce qui me « convient » (augmentation de la puissance de vie). Le « je » m’interdis – négatif, donc – me fait penser à une morale inspirée de la religion chrétienne, peut-être janséniste. Je préfère renverser en « ce que je m’autorise » selon le critère de la « convenance ». De ce point de vue, il n’y pas de rapport entre morale et capitalisme, produit de l’équation évoquée dans la contribution. Ce qu’on fait de l’équation ressortit donc à une éthique susceptible de rendre vain le principe d’accumulation de l’objet. Entre autres.

Alliance LR-LREM en région PACA (Provence-Alpes-Côte-d’Azur)

« L’alliance entre la droite et les macronistes en région PACA divise Les Républicains. Si LR a immédiatement retiré son investiture à Renaud Muselier, l’annonce d’une liste commune avec LRM en Provence-Alpes-Côte d’Azur aggrave les tensions au sein du parti, pris en étau entre LRM et le RN en vue de 2022. » (A la Une du Monde – 03.05.2021)

Extrait : « Dans un communiqué publié dimanche après-midi, LR a immédiatement retiré son investiture à Renaud Muselier. Une réponse ferme que beaucoup attendaient. « La peur de perdre des uns, ajoutée au cynisme des autres, n’a jamais fondé une ligne politique. Le premier tour doit être celui de la clarté et de la fidélité à ses convictions, ses engagements et ses alliés naturels », écrit ainsi Christian Jacob, le patron du parti, qui a toujours précisé ne pas vouloir d’alliance avec le mouvement présidentiel au premier tour. (…) Xavier Bertrand, candidat (LR) à sa propre succession dans Les Hauts-de-France est convaincu que cette alliance ne ferait que renforcer l’extrême droite, dont le candidat Thierry Mariani est un ancien ministre de Nicolas Sarkozy. « Chers militants, élus et sympathisants LR, allez-vous laisser Emmanuel Macron présider votre commission d’investiture ? Venez travailler avec nous et défendre vos convictions à nos côtés, autour de Thierry Mariani, Jean-Paul Garraud et de La Droite populaire [mouvement fondé par Thierry Mariani] », a d’ailleurs tweeté le vice-président du Rassemblement national, Jordan Bardella. »

Ma contribution.

L’alliance locale LR-LREM – en deçà des calculs – est un moment du processus politique général commencé à la fin des années 80 et dont l’élection de 2017 a été un moment majeur : les critères historiques de distinction politique ne fonctionnent plus parce que l’idée-même d’une alternative (attirante ou repoussante, peu importe) au capitalisme n’existe plus. C’est à mon sens la cause de la crise existentielle que nous vivons (+ climat + virus). Nous sommes donc en face du choix suivant : soit la politique gestionnaire du système (sans différences essentielles entre LR et LREM) avec la recherche d’une alternative de gauche nécessairement « autre » (avec le paramètre de l’écologie qui ne peut pas être d’ordre politique partisan mais une exigence transversale) que celle du discours actuel (LFI, PS, PCF) désormais inadéquat, soit l’abandon du politique pour le passionnel (FN/RN). Autrement dit, le choix entre la gouvernance par la raison ou par les affects subis.