Wokisme : le colloque de la Sorbonne

Extraits d’une tribune d’Elisabeth Roudinesco, publiée dans Le Monde du vendredi 21.01.2022.

« Les 7 et 8 janvier s’est tenu dans le plus bel amphithéâtre de la Sorbonne un colloque intitulé « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ». Une bonne soixantaine d’universitaires issus de toutes les disciplines y avaient été conviés par Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, avec pour partenaires le Comité Laïcité République, l’Observatoire du décolonialisme (en la personne de son rédacteur en chef, Xavier-Laurent Salvador) et Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale.

Répartis en trois sections et douze tables rondes, les intervenants disposaient de huit à vingt minutes pour exprimer leur hostilité à la « pensée woke », considérée comme l’instrument d’une destruction de la civilisation occidentale. Plusieurs s’étaient récusés au dernier moment pour cause de maladie. (…) Ils ont au contraire [plutôt que d’analyser les dérives du concept « déconstruction »] choisi de participer, pendant deux jours, à une sorte de banquet totémique, au cours duquel ont été voués aux gémonies les meilleurs penseurs de la seconde moitié du XXsiècle, dont les œuvres, devenues classiques, sont traduites et étudiées dans le monde entier : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Roland Barthes, Jean-François Lyotard. (…) A l’exception de Mathieu Bock-Côté – soutien d’Eric Zemmour –, ces intervenants ne sont pas d’extrême droite, ils n’ont pas réhabilité la France de Vichy. Mais ils se sentent les victimes d’une pensée (le wokisme) dont ils ne parviennent pas à endiguer les méfaits : « C’est fichu », disent-ils en chœur. Et c’est au nom de cette attitude réactionnaire, inspirée par une époque tourmentée, qu’ils ont réussi à former un collectif destiné à combattre le passé sans avoir à penser ni le présent, qui les révulse, ni l’avenir, qu’ils se représentent comme un cauchemar peuplé de monstres. (…) »

Je partage l’analyse d’E. Roudinesco qui me semble avoir changé de point de vue sur cette question.

Ma contribution

De quoi s’agit-il ? Non de constater seulement – ce n’est pas nouveau – que s’appeler Pierre ou Moussa, avoir un épiderme rose ou noir, être homme ou femme, hétéro ou homo  etc., ne vous met pas sur la même ligne de départ (pour une location, un prêt, un emploi, dans la rue etc.), mais d’en faire l’élément d’une dialectique, et pour Pierre et pour Moussa ; en d’autres termes, reconnaître l’identité conceptuelle de l’un et l’autre, ce qui revient à dire que la résolution de  la contradiction Pierre/Moussa  ne laissera intacts ni l’un ni l’autre. Même si le wokisme n’est pas toujours le signe de la conscience de l’enjeu (cf. ses outrances qui sont les réponses à des outrances opposées) la problématique est bien de déconstruire les modèles de références historiques positives (Pierre…) ou négatives (Moussa…). Et, sauf à désirer la catastrophe, il faut souhaiter que le colloque de la Sorbonne soit  une des dernières batailles d’arrière-garde de l’enkystement de Pierre et du rose.

Gustave Flaubert (8)

Ce qu’il recherche et apprécie durant ce long voyage de 18 mois ce sont, d’une part,  les paysages, l’espace, le climat et le mode de vie du sud, un ailleurs  oriental ensoleillé dont il confiera depuis Rome à Louis Bouilhet (9.04.1851)  qu’il en a « un désir effréné » dont il devient « fou » ; d’autre part, les vestiges de l’antiquité, égyptienne, grecque et romaine.

Extrait d’une lettre envoyée depuis Le Caire à sa mère, le 14.12.1849 : 

«  Nous avons fait cette semaine une petite excursion de six jours à Gizeh, aux Pyramides, à Sakkarah et à Memphis. (…) Voilà donc six jours que nous avons passés à peu près entièrement dans le désert, couchant sous la tente, vivant avec les Bédouins (lesquels sont très gais et les meilleurs gens du monde), mangeant des tourterelles, buvant du lait de buffle, et entendant la nuit glapir ces vieux chacals, que nous voyons le soir et le matin galoper entre les monticules de sable voisins. J’adore le désert ; l’ai y est sec et vif comme celui des bords de la mer ; rapprochement d’autant plus juste qu’en passant la langue sur sa moustache, on se sale le palais ; on y respire à pleins poumons. »

Autre extrait d’une lettre écrite depuis Athènes, à Louis Bouilhet, le 19.12.1850 : 

«  C’en est donc fini de l’Orient. Adieu, mosquées ; adieu femmes voilées ; adieu, bons Turcs dans les cafés, qui, tout  en fumant vos chibouks, vous curez les ongles des pieds avec les doigts de vos mains ! Quand reverrai-je les négresses suivant leur maîtresse au bain ? Dans un grand mouchoir de couleur elles portent le linge pour changer. Elles marchent en remuant leurs grosses hanches et font traîner sur les pavés leurs babouches jaunes, qui claquent sous la semelle à chaque mouvement du pied. Quand reverrai-je un palmier ? Quand remonterai-je à dromadaire ? »

Passion pour la nature quand elle est restée « naturelle » (le désert particulièrement) ; passion aussi pour l’antiquité.

De la même lettre à sa mère :

« Nous sommes arrivés au bas de la colline où se trouvent les Pyramides, il y aujourd’hui huit jours, à quatre heures du soir. C’est là que commence le désert. Ç’a été plus fort que moi, j’ai lancé mon cheval à fond de train. Maxime [Du Camp] m’a imité, et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela (qui est indescriptible, il faudrait dix pages, et quelle pages !) la tête m’a un moment tourné, et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j’écris. Au coucher du soleil, le sphinx et les trois Pyramides toutes roses semblaient noyés dans la lumière. ; le vieux monstre nous regardait d’un air terrifiant et immobile. Jamais je n’oublierai cette singulière impression. »

Depuis Rome,  il précisera à Ernest Chevalier (9.04.1851) : 

«  La vue du Sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie, et si je ne me suis pas tué là, c’est que mon cheval ou Dieu ne l’ont pas positivement voulu. »

Enfin, depuis Athènes, à sa mère (26.12.1850) :

« Et puis les ruines ! Les ruines ! Quelles ruines ! Quels hommes que ces Grecs ! Quels artistes ! Nous lisons, nous prenons des notes. Quant à moi, je suis dans un état olympien, j’aspire l’antique à plein cerveau. La vue du Parthénon  est une des choses qui m’ont le plus profondément pénétré de ma vie. »

Dithyrambique  pour ce qu’il aime,  sans concession pour ce qu’il n’aime pas.

– Alexandrie : « Alexandrie m’emmerde. C’est plein d’Européens, on ne voie que bottes et chapeaux, il me semble que je suis à la porte de Paris, moins Paris. » (à Louis Bouilhet, depuis le Caire, 27.06.1850)

– Rome (à Louis Bouilhet – 9.04. 1851) :

« Ma première impression a été défavorable. J’ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air-prêtre emmiasme d’ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste. (…) L’antique subsiste dans la campagne, inculte, vide, maudite comme le désert avec ses grands morceaux d’aqueduc et ses troupeaux de bœufs à large envergure. Ça, c’est vraiment beau, et du beau antique rêvé. (…) Ce qu’ils ont fait du Colisée les malheureux ! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l’arène douze chapelles ! Mais comme tableaux, comme statues, comme XVIème siècle, Rome est le plus splendide musée qu’il y ait au monde. »

En mai de la même année, au même :

 «  J’en suis fâché mais Saint-Pierre m’emmerde. Cela me semble un art dénué de but. C’est glacial d’ennui et de pompe. (…) J’aime mieux le grec, j’aime mieux le gothique, j’aime mieux la plus petite mosquée avec son minaret lancé dans l’air comme un grand cri. Quand on se promène dans le Vatican, on se sent en revanche pénétré de respect pour les papes. Quels messieurs ! Comme ils se sont arrangé leur maison ! Il y a eu de ces gaillards-là qui étaient vraiment des gens de goût. Si tu me demandes ce que j’ai vu de plus beau à Rome, d’abord la chapelle Sixtine de Michel-Ange est quelque chose d’inouï, comme serait un Homère shakespearien, un mélange d’antique et de moyen âge, je ne sais quoi. (…) Je suis amoureux de la Vierge de Murillo de la galerie Corsini. Sa tête me poursuit et ses yeux passent et repassent devant moi, comme deux lanternes dansantes. »

– Venise, d’où  il écrit, le 30.05.1851, à Maxime Du Camp qui était rentré : «  Pauvre (dans le sens flaubertien) Venise ! J’ai le cœur navré, ce diable de pays m’a bouleversé. Je n’en ai pas dormi la première nuit. (…) Les quelques heures que j’ai passées là ont été en gondole, en Titien et en Véronèse. En peinture, je ne connais rien qui soit au-dessus de L’Assomption du premier. Si je restais un peu longtemps ici j’aurais peur de devenir amoureux de la Vierge (littéral). »

– Jérusalem : Une des lettres les plus intéressantes est celle qu’il envoie à Louis Bouilhet  le 20.08.1850 [il a déjà écrit à sa mère, le 9.08.1850 : « Jérusalem est d’une tristesse immense. Ça a un grand charme. La malédiction de Dieu semble planer sur cette ville on l’on ne marche que sur des merdes et où l’on ne voit que des ruines. »]

Voici l’essentiel de cette lettre, qui permet de préciser « la problématique Flaubert »   :

 « J’ai arrêté mon cheval que j’avais lancé en avant des autres et j’ai regardé la ville sainte, tout étonné de la voir. Ça m’a semblé très propre et les murailles en bien meilleur état que je ne m’y attendais. Puis j’ai pensé au Christ que j’ai vu monter sur le mont des Oliviers. Il avait une robe bleue, et la sueur perlait sur ses tempes. J’ai pensé aussi à son entrée, à Jérusalem avec de grands cris, des palmes vertes, etc., la fresque de Flandrin que nous avons vue  ensemble à Saint-Germain-des-Prés, la veille de mon départ.(…) Jérusalem est un charnier entouré de murailles. Tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions dans les églises : (idée forte). Il y a quantité de merdes et de ruines. Le Juif polonais avec son bonnet de peau de renard glisse en silence le long des murs délabrés, à l’ombre desquels le soldat turc engourdi roule, tout en fumant, son chapelet musulman. Les Arméniens maudissent les Grecs, lesquels détestent les Latins, qui excommunient les Coptes. Tout cela est encore plus triste que grotesque. (…) Le Saint-Sépulcre est l’agglomération de toutes les malédictions possibles. Dans un si petit espace, il y a une église arménienne, une grecque, une latine, une copte. Tout cela s’injuriant, se maudissant du fond de l’âme, et empiétant sur le voisin à propos de chandeliers, de tapis et de tableaux, quels tableaux ! (…) Comme art, il n’y a rien que d’archi-pitoyable dans toutes les églises et couvents d’ici. (…) Et puis, et surtout, c’est que tout cela n’est pas vrai. Tout cela ment, tout cela ment. Après ma première visite au Saint-Sépulcre, je suis revenu à l’hôtel lassé, ennuyé jusque dans la moelle des os, J’ai pris un saint Matthieu et j’ai lu avec un épanouissement de cœur virginal le discours sur la montagne. [« Heureux les pauvres en esprit car le royaume de Dieu est à eux » etc. Matthieu, 5,3]. Ça a calmé toutes les froides aigreurs qui m’étaient survenues là-bas. On a fait tout ce qu’on a pu pour rendre les saints lieux ridicules. C’est putain en diable : l’hypocrisie, la cupidité, la falsification et l’impudence, oui, pas de sainteté, va te faire foutre. [Il raconte qu’un prêtre lui a donné une rose qu’il a arrosée d’eau de fleur d’oranger avant de la poser sur la pierre] Je ne sais alors quelle amertume tendre m’est venue. J’ai pensée aux âmes dévotes qu’un pareil cadeau et dans un tel lieu eût délectées et combien c’était perdu pour moi. Je n’ai pas pleuré sur ma sécheresse ni rien regretté, mais j’ai éprouvé ce sentiment étrange  que deux hommes  comme nous éprouvent lorsqu’ils sont tout seuls au coin de leur feu et que, creusant de toutes les forces de leur âme ce vieux gouffre représenté par le mot amour, ils se figurent ce que ce serait… si c’était possible. Non, je n’ai été là ni voltairien, ni méphistophélique, ni sadiste. J’étais au contraire très simple. (…) Mais en revanche, c’est un crâne [terme qu’il utilise fréquemment pour signifier une qualité remarquable]  pays, un pays rude et grandiose qui va de niveau avec la Bible. Montagnes, ciel, costumes, tout me semble énorme. »

Et, dans cette même lettre, un peu plus loin :

«  A Beyrouth, nous avons fait la connaissance d’un brave garçon, Camille Rogier, le directeur des postes du lieu. C’est un peintre de Paris, un de la clique Gautier [Théophile Gautier avec lequel il aura des relations très amicales], qui vit là en orientalisant. Cette rencontre intelligent nous a fait plaisir.  Il a une jolie maison, un joli cuisinier, un vit énorme auprès duquel le tien est une broquette. Quand il était à Constantinople, la réputation s’en était répandue et les Turcs venaient exprès, le matin, pour le voir (textuel). Il nous a donné une matinée de tendrons. J’ai foutu trois femmes et tiré quatre coups – dont trois avant le déjeuner, le quatrième après le dessert.(…) J’ai du reste révolté les femmes turques par mon cynisme, en me lavant la pine devant la société. Ce qui n’empêche pas qu’elles [les femmes de cette société] ne reçoivent très bien le postillon (…) Ce qui vous prouve, mon cher monsieur, que partout les femmes sont femmes ; on a beau dire, l’éducation ni la religion n’y font rien. Ça couvre seulement, un peu, ça cache, ça cache, voilà tout. (…) Ces dames étaient des femmes de la société, comme on dirait chez nous, et qui par l’entremise de la bonne maquerelle faisaient des passes pour leur plaisir et aussi pour un peu d’argent. »

Le contraste manifesté dans la même lettre, donc dans le même temps, entre l’homme, « esthétique » ému du saint-sépulcre et la « bête » de Beyrouth (qui rappelle celle d’Egypte) évoque sa relation avec Louise Colet, en particulier la violence des critiques de certains de ses écrits.

Voici un extrait d’une lettre écrite le 20 aout 1853 : «  J’ai corrigé tous tes Contes. Il n’y en a qu’un auquel je n’ai pas touché, et qui ne me semble pas retouchable, c’est Richesse oblige. Franchement, il est détestable de fond et de forme, et le pis est qu’il est très ennuyeux. Mille choses y blessent la délicatesse. Je crois que le meilleur est de l’enterrer. » Délicatesse, dit-il….

Le lendemain, il lui enverra une très longue lettre  ou l’on trouve, juxtaposés :

– «  Oui, je soutiens qu’il faut faire dans son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tête n’ont rien de commun.(…)

« L’Art est assez vaste pour occuper  tout un homme. En distraire quelque chose est presque un crime, c’est un vol fait à l’Idée, un manque au devoir. Mais on est faible, la chair est molle et le cœur, comme un rameau chargé de pluie, ressemble aux secousses de soi. » (…)

– «  Toi, je t’aime comme je n’ai jamais aimé et comme je n’aimerai pas. Tu es et resteras seule, et sans comparaison avec nulle autre. C’est quelque chose de mélangé et de profond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. »

 (à suivre)

PS. Quand je pense à ma (re)lecture du soir de Balzac (actuellement Illusions perdues) – je le dis comme ça vient – je me réjouis à l’idée de retrouver l’humanité… intégrale. Oui, je préciserai. Un peu plus tard.

Vincent Bolloré au sénat

A la Une du Monde – 20.01.2022 : « Auditionné par les sénateurs à l’occasion d’une commission d’enquête sur la concentration dans les médias, l’homme d’affaires breton s’est efforcé de minimiser la place qu’occupe son groupe dans le secteur. « Je réponds à titre individuel, je n’ai aucun titre », a commencé par assurer l’industriel breton, tel un promeneur entré au Sénat par courtoisie, ou parce que la lumière était allumée. Il s’en est fallu de peu qu’on doute de l’intérêt qu’il y avait, pour les parlementaires, d’entendre le patron d’un groupe de presse (Prisma, et bientôt Le JDD et Paris Match, du groupe Lagardère), de radio (Europe 1, également chez Lagardère), de télévision (Canal+), de cinéma et d’édition qui, de toute évidence avait décidé de livrer des vérités alternatives sur son propre compte.Interrogé sur la nature de ses intentions à la tête de son groupe, le presque septuagénaire, en costume gris perle, s’est défendu de toute entreprise politique ou idéologique. Se présentant comme un « démocrate-chrétien », attaché à la liberté d’expression – au point de citer la phrase sempiternellement prêtée à Voltaire (« Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous ayez le droit de le dire ») pour revendiquer l’accueil réservé par CNews à Eric Zemmour, il a également démenti le fait que celle-ci soit une chaîne d’opinion. « Ça n’a pas d’intérêt », a-t-il assuré, alors que les émissions accueillent surtout des chroniqueurs classés à droite, voire à l’extrême droite. »

Ma contribution :

Voltaire : «  Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

L’autre : Merci !  

Un autre : C’est une belle formule, en effet. Mais, dites-moi, Voltaire, si ce qu’il dit et avec quoi vous ne serez certainement pas d’accord est de vous interdire  de vous exprimer, voire de vous supprimer, vous battrez-vous jusqu’à votre mort ?

Gustave Flaubert (7)

Bête…

« Chaque jour tu m’étonnes, et je finis par croire que je suis bête, car j’éprouve des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion, mine d’or que tu m’ouvres pour ma contemplation solitaire. Et moi aussi je t’aime. Lis-le donc, ce mot dont tu es avide et que je répète pourtant à chaque ligne. Mais chacun, tu sais, pense, jouit, aime, vit enfin selon sa nature. Nous n’avons tous qu’une cage plus ou moins grande, où toute notre âme se meut et se tourne ; tout cela est une affaire de proportion. » (à Louise Colet, à une date non précisée de 1847).

La métaphore de la cage vient souligner la dimension animale, irréductible même  (ou surtout ?) dans la relation amoureuse.

Pendant son voyage de 18 mois, les destinataires principaux de sa correspondance sont sa mère qu’il l’appelle le plus souvent « pauvre vieille » « pauvre vieille adorée » « pauvre chérie »  (il expliquera à Louise Colet, elle aussi « pauvre », que l’adjectif n’est pas à prendre dans un sens dépréciatif) et à qui il raconte le « convenable » – et son ami Louis Bouilhet à qui il confie tout le reste, notamment ce qui est de l’ordre de la bête.

En voici quelques exemples :

« Avant-hier nous fûmes chez une femme qui nous en fit baiser deux autres. L’appartement délabré et percé à tous les vents était éclairé par une veilleuse, on voyait un palmier par la fenêtre sans carreaux et les deux femmes turques avaient des vêtements de soie brochés d’or. C’est ici qu’on s’entend en contrastes, des choses splendides reluisent dans la poussière. J’ai baisé sur une natte où l’on se regarde sans pouvoir parler. Le regard est doublé par la curiosité et l’ébahissement. J’ai peu joui du reste, ayant la tête par trop excitée. Ces cons rasés font un drôle d’effet. Elles avaient du reste des chairs dures comme du bronze et la mienne possédait un admirable fessier. » (Le Caire – 1.12.1849)

J’ai baisé des filles de Nubie qui avaient des colliers de piastres d’or leur descendant jusque sur les cuisses, et qui portaient sur leur ventre noir des ceintures de perles de couleur. En se frottant contre elles, ça vous fait froid au ventre. Et leur danse, sacré nom de Dieu !!! » (au même – 03.1850)

«  De retour à Bénisouëf, nous avons tiré un coup (ainsi qu’à Siout) dans une hutte si basse qu’il fallait ramper pour y entrer. On ne pouvait s’y tenir que courbé ou à genoux. On baisait sur une natte de paille, entre quatre murs de limon du Nil sous un toit de bottes de roseaux, à la lumière d’une lampe posée dans l’épaisseur de la muraille. »  (id.)

«  Dans ce même quartier de Galata [Athènes], nous avons été* un jour dans un sale broc pour baiser des négresses. Elles étaient si ignobles que le cœur m’en a failli. J’allais m’en aller quand la maîtresse du lieu a fait signe  à mon drogman [guide] et l’on m’a conduit dans une chambre  à part, très propre. Il y avait là, cachée derrière les rideaux et au lit, une toute jeune fille de seize à dix-sept ans, blanche, brune, corsage de soie serré aux hanches, extrémités fines, figure douce et boudeuse. C’était la fille même de Madame, réservée exprès pour les grandes circonstances. Elle faisait des façons, on l’a forcée de rester avec moi. Mais quand nous avons été couchés ensemble et que mon index était déjà dans son vagin (…) je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or, comme je possède encore à la base du gland une induration  [en novembre 1850, il avait «  gobé à Beyrouth sept chancres [ulcères], lesquels ont fini par se réunir en deux puis en un. (…) Chaque soir et matin je pansais mon malheureux vit.  Enfin cela s’est guerry. Dans deux ou trois jours la cicatrice sera fermée ] et que j’avais peur qu’elle ne s’en aperçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, que c’était des procédés à révolter un galant homme, et je me suis en allé, au fond très embêté de n’avoir pas tiré un si joli coup, et très humilié de me sentir avec un vit in-présentable. » (Athènes 12.1850)

Après son retour, il rassurera Louise Colet à qui il avait raconté la relation un peu moins bestiale avec la  courtisane Ruchuck-Hânem et  qui devait quand même se poser quelques questions avec cette « explication » (mars 1853) : « Pour Ruchuck-Hânem, ah ! rassure-toi et rectifie en même temps tes idées orientales. Sois convaincue qu’elle n’a rien éprouvé du tout ; au moral, j’en réponds, et au physique même, j’en doute fort. (…) La femme orientale est une machine, et rien de plus ; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d’occupations où tourne son existence. Quant à la jouissance physique, elle-même doit être fort légère puisqu’on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d’icelle,. Et c’est là ce qui la rend, cette femme, si poétique à un certain point de vue, c’est qu’elle rentre absolument dans la nature. »

Il a décrit cette relation à Louis Bouilhet  (mars 1850) en ces termes :

«  C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait de crânes plis de chair sur son ventre. (…) Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. (…) En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, un tas de vieux souvenirs…(…) Quant aux coups, ils ont été très bons. Le troisième surtout a été féroce, et le dernier sentimental.  Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »

Il la reverra en juin :   « A Enèh, j’ai revu Ruchuk-Hânem. Ç’a été triste. Je l’ai trouvée changée. Elle avait été malade. J’ai tiré un coup seulement. (…) Je l’ai regardé longtemps, afin de bien garder son image dans ma tête. Quand je suis parti, nous lui avons dit que nous reviendrions le lendemain et nous ne sommes pas revenus. Du reste, j’ai bien savouré l’amertume de tout cela ; c’est le principal ; ça m’a été  aux entrailles. A Kénè, j’ai baisé une belle bougresse qui m’aimait beaucoup et me faisait signe que j’avais de beaux yeux.(…) Et une autre grosse cochonne sur laquelle j’ai beaucoup joui et qui empoisonnait le beurre. »

Voilà pour la bête.

(à suivre)

  • Flaubert n’écrit jamais « je suis allé » mais « j’ai été…  » à Trouville, par exemple.

La grève, le ministre de l’Education Nationale et l’école

Scénario habituel : les syndicats des personnels de l’EN revendiquent telle ou telle amélioration, de salaire, de conditions de travail etc. Le ministre, qui utilise les divisions syndicales (reflet des divisions idéologiques et politiques), répond par la langue de bois et, si la grève est décidée, escompte une faible mobilisation. Si les syndicats ne sont pas unis, si les parents ne soutiennent pas le mouvement, les grévistes ne sont pas assez nombreux, rien ne bouge et se pose, une nouvelle fois, la question de l’utilité de la grève.

Celle, réussie, du 13 janvier a permis l’ouverture d’ un dialogue avec le gouvernement, non parce que tous les syndicats d’enseignants étaient unis,  non parce que ceux des chefs d’établissement et des inspecteurs du primaire appelaient eux aussi à cesser le travail, non parce que la principale fédération de parents d’élèves soutenait le mouvement, mais parce que la rareté de cette unanimité a révélé que les difficultés liées aux contraintes administratives de la pandémie étaient non la cause, mais la goutte d’eau de trop.

La question est de savoir quelle sera la suite sociopolitique de cette action dont la réussite se mesure aussi par la relégation au second plan du ministre de l’Education Nationale des négociations conduites – c’est rarissime – par le premier ministre.

« Je ne suis pas parfait, je fais des erreurs » a confessé le ministre qui a précisé « Cela a été un moment de bonnes discussions pour avancer sur des points concrets. »

Il est remarquable – ce n’est pas nouveau –  que l’indiscutable justesse invoquée avant le jour de la grève devienne une indiscutable erreur après.

Il ne s’agit pas, essentiellement, de perfection ou d’erreur d’un ministre,  mais de choix politique.

Ce choix est largement influencé par ces données économiques et idéologiques : outre que la grève des enseignants non seulement ne perturbe directement aucune production mais encore crée des difficultés pour les parents des élèves, elle apparaît contradictoire avec une prétendue « vocation » dont la dimension divine n’est pas si éloignée et la connotation sacerdotale pas complètement évacuée (id. pour les soignants).

Le pouvoir politique joue sur cette corde doublée de celle, criarde, des « profs toujours en vacances », dont l’importance du travail est confondue avec les heures d’enseignement et dont le statut de fonctionnaire garantit la pérennité de l’emploi.

Si les conditions d’enseignement ne sont pas homogènes selon les régions, les quartiers, les types d’établissement, ce qui me semble constituer le cœur  du problème commun  – en corollaire avec les conditions matérielles  – est ce que j’appelle le discours général d’enseignement, en d’autres termes,  ce que l’école dit du rapport au savoir.

Vu l’explosion de la population scolaire (primaire dans les années 50, secondaire dans les années 70/80, supérieure aujourd’hui), le changement du discours général – obsolète –  passe par la formation permanente de l’enseignant, portant sur des savoirs différents de celui qu’il a acquis et qu’il enseigne,  les mieux à même de prendre en compte la complexité du discours social, autrement dit de faire résonner les harmoniques de ce savoir premier.

Mais cette formation permanente n’a jamais été et n’est toujours  pas institutionnalisée, moins parce qu’elle suppose des moyens matériels (il faut financer la formation) que parce qu’elle est un facteur de déstabilisation.

Elle ne dépend donc que des investissements personnels de l’individu qui peut très bien se résigner à « fonctionner », à ses risques et périls et à ceux du public auquel il s’adresse.

La sclérose du discours d’enseignement ne constitue pas un phénomène nouveau, mais elle se distingue du chahut (aussi vieux que l’institution, il visait des individus) en ce sens qu’elle aboutit à l’affaiblissement de ce que certains nomment « l’autorité de l’école » (et de l’autorité tout court) , en réalité  l’adéquation (aujourd’hui disparue) du discours historique d’enseignement aux diverses populations scolaires préparées pour l’entendre. L’école ne joue pratiquement plus le rôle d’ascenseur social ni de correcteur des inégalités qu’elle jouait ou était censée  jouer dans le passé.

Les agressions contre les élus

Près de 2000 agressions de tous ordres contre des élus ont été recensées en 2021. Une hausse de 200% par rapport à 1999. Soixante depuis le début de 2022.

Il ne s’agit donc pas d’actes explicables par l’individu seul, mais par la collectivité.

Si l’on prend l’exemple américain de l’envahissement du Capitole, les conditions mêmes dans lesquelles se déroule l’enquête (obstructions du parti républicain) indiquent que l’émeute est le signe d’un projet collectif, plus ou moins conscient et délibéré, plus ou moins important, d’un renversement des institutions. Autrement dit, les conditions sont sur le point d’être réunies. Sinon, comment expliquer la possibilité du discours d’un président incitant ses partisans à marcher sur le Capitole pour empêcher la validation d’une élection qu’il a perdue ?

En France, les bonnets rouges, puis les gilets jaunes, puis les conflits générés par les décisions relatives à la pandémie, puis la possibilité de la candidature d’E. Zemmour et son lien avec V. Bolloré qui étend la main sur une partie importante  des médias, sont les signes d’un projet collectif de même type.

La déclaration irresponsable d’E. Macron (« J’ai très envie d’emmerder les non-vaccinés » – 4 janvier 2022) est, en-deçà de son aspect puéril de cour de récréation, signifiante de la dimension monarchique du pouvoir. Le roi ne dit pas autre chose que « j’ai ou je n’ai pas envie » pour justifier ces décisions.

C’est cela qui est de moins en moins supportable pour les strates individuelles et collectives énervées par l’infantilisation et dont les réactions passionnelles sont de moins en moins contrôlées par la raison.

L’élu peut être le fusible tant qu’il reste l’exception d’agression.

Pour comprendre ce qui rend insupportable une infantilisation qui n’est pas nouvelle, il faut se rapporter à la perception, nouvelle, elle,  du tragique de plus en plus révélé par l’échec des utopies des deux paradis religieux et politique de contournements, et la menace du changement climatique associée aux dysfonctionnements planétaires multiples qui renvoie au principe de l’équation capitaliste.

Gustave Flaubert (6)

Plus j’avance dans la lecture de la correspondance et plus la problématique se précise : d’un côté, une philosophie de la vie, insensible et hostile à tout investissement social, qui se traduit sous la forme d’un « individualisme » (je reviendrai sur le terme) qui lui vaudra l’accusation d’égoïsme ; de l’autre, une œuvre littéraire qui illustre cette philosophie : et, pour finir, la société qui décide d’inscrire au programme des lycées et des universités cette œuvre proclamant la vanité de tout engagement social, sinon de toute société humaine. On peut toujours s’en sortir en invoquant, faute d’identification plus précise, ce que Flaubert appelle le style, l’Art. Ce qui justifierait l’intérêt porté à l’œuvre de Flaubert, ce serait l’écriture en soi. Une « explication » qui n’explique rien.

Quelques exemples de cette philosophie :

« L’idéal de l’Etat, selon les socialistes, n’est-il pas une espèce de vaste monstre, absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces cœurs  étroits :  il faut tout régler, tout refaire, reconstituer sur d’autres bases etc. » (à Louis de Cormenin – le 7.06. 1844)

« J’ai assisté à un banquet réformiste ! [L’opposition à Louis-Philippe  organisait des banquets républicains] Quel goût ! quelle  cuisine ! quels vins ! et quels discours ! Rien ne m’a plus donné un absolu mépris du succès, à considérer à quel prix on l’obtient. Je restais froid et avec des nausées de dégoût au milieu de l’enthousiasme patriotique qu’excitaient « le timon de l’Etat, l’abîme où nous courons, l’honneur de notre pavillon, l’ombre de nos étendards, la fraternité des peuples » et autres galettes de cette farine. Et après cette séance de neuf heures passées devant du dindon froid, du cochon de lait et dans la compagnie de mon serrurier qui me tapait sur l’épaule aux beaux endroits, je m’en suis revenu gelé jusque dans les entrailles. Quelque triste opinion que l’on ait des hommes, l’amertume vous vient au cœur quand s’étant devant vous des bêtises aussi délirantes. » (à Ernest Chevalier –décembre 1847)

« J’ai lu à Jérusalem un livre socialiste (Essai de philosophie positive, par Auguste Comte). Il m’a été prêté par une catholique enragé, qui a voulu à toute force me le faire lire afin que je visse combien…etc. J’en ai feuilleté quelques pages : c’est assommant de bêtise. » (à Louis Bouilhet, le 4.09.1850 depuis Damas)

Cette aversion pour le social, surtout érigé en doctrine, se double d’une revendication « aristocratique » : le mot est à comprendre non dans le sens du pouvoir aristocratique, mais de l’accession au meilleur (sens du mot grec aristos) via l’Art.

En voici une illustration :

«  Eh bien, oui, je deviens aristocrate, aristocrate enragé ! Sans que j’aie, Dieu merci, jamais souffert des hommes et que la vie, pour moi, n’ait pas manqué de coussins où je me calais dans les coins, en oubliant les autres, je déteste fort mes semblables et ne me sens pas leur semblable. C’est peut-être un monstrueux orgueil, mais le diable m’emporte si ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux. Je suis sûr d’ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles : elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l’Univers ? La lumière qui brille dans mon œil a peut-être été prise au foyer de quelque planète encore inconnue, distante d’un milliard de lieus du ventre où le fœtus de mon père s’est formé. Et si les atomes sont infinis et qu’ils passent ainsi dans les Formes comme un fleuve perpétuel  roulant entre ses rives, les Pensées, qui donc les retient, qui les lie ? A force quelque fois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entr’humaines ne sont pas plus intenses. » (à Louise Colet -26.05. 1853)

Lettre intéressante en ce sens qu’elle vide l’accusation d’égoïsme souvent lancée par ceux (dont Louise Colet) qui ne comprennent pas ce dont il parle  et dont il n’a pas forcément la claire conscience.

« J’ai une pensée qu’il faut que je te dise : je suis sûr que tu me crois égoïste. Tu t’en affliges et tu en es convaincue. Est-ce parce que j’en ai l’air ? Là-dessus, tu sais, chacun s’illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d’autres. Qui sait ? Et puis, c’est encore là un mot qu’on jette à la tête de son voisin sans savoir ce qu’on veut dire. Qui ne l’est pas, égoïste, d’une façon plus ou moins large ? Depuis le crétin qui ne donnerait pas un sou pour racheter le genre humain, jusqu’à celui qui se jette sous la glace pour sauver un inconnu, est-ce que tous, tant que nous sommes, nous ne cherchons pas suivant nos instincts divers la satisfaction de notre nature ? Saint Vincent de Paul obéissait à un appétit de charité, comme Caligula à un appétit de cruauté. »

La démarche explicative qui exclut toute référence à la morale est d’ordre philosophique. Voici la suite de la lettre :

« Quant à l’égoïsme ordinaire, tel qu’on l’entend, quoiqu’il me répugne démesurément à l’esprit, j’avoue que, si je pouvais l’acheter, je donnerais tout pour l’avoir. Etre bête, égoïste et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux ; mais si la première nous manque, tout est perdu ». (à Louise Colet – 13.08.1846)

« Etre bête » ou, être une bête ?

E. Zemmour et l’école des années 50

« Eric Zemmour a présenté « l’école que nous voulons », des propositions qui tiennent sur une petite double page, qui visent explicitement un retour à la communale des années 1950. Il a commenté trois tableaux, tirés de la direction de l’évaluation du ministère de l’éducation nationale, pour prouver que, « depuis trente ans, le niveau de nos élèves du primaire en français et en mathématiques a chuté ». « C’est une vraie catastrophe ! », s’est indigné le candidat, alors que « dans les années 1970, 1980, 1990, tous les médias bien-pensants, le journal Le Monde en tête, disaient “le niveau monte”».( A la Une du Monde – 11.01.2022)

Ses propositions vont du port de la blouse au rétablissement du certificat d’études en passant par la restauration de l’enseignement du latin et du grec dans le premier cycle et la suppression du collège unique.

Ma contribution :

L’invocation des fondamentaux mythifiés est une caractéristique du discours d’extrême-droite. Le procédé est simple et simpliste : dresser la liste des dysfonctionnements (réels) et préconiser le retour à un avant qui est mieux parce qu’il est l’avant. Ce type de discours repose sur le principe de l’immuable/figé qui renvoie à une forme d’essentialisation d’un type d’homme et de société qui n’ont jamais existé que dans les reconstructions nostalgiques. Les dysfonctionnements de l’école ne sont pas liés à une contingence qu’il suffirait de gommer pour retrouver un prétendu absolu, ils sont le produit des dénis du système dont l’extrême-droite est, de manière cyclique, l’expression pathologique.

Gustave Flaubert (5)

Pour commencer à approcher ce que peuvent être ce rien et le type d’expression (style) adapté, j’ai relu le réquisitoire de l’avocat impérial (Ernest Pinard) et la plaidoirie de l’avocat de Flaubert (Jules Sénard) qui conclurent le procès intenté à Flaubert après la publication (en feuilleton) dans la Revue de Paris de Madame Bovary. Flaubert qui aimait les calembours sourira peut-être si je dis que Pinard fut vain.

Motif de l’accusation : offenses à la morale publique et à la religion.

L’avocat impérial s’ingénia à trouver dans le livre des extraits qui prouvaient que l’accusation était fondée et l’avocat de la défense en refit l’explication contextualisée pour soutenir la thèse d’une visée moralisatrice du roman.

Le tribunal dont les attendus du jugement rejoignaient clairement le réquisitoire (Flaubert et l’éditeur y étaient sévèrement blâmés) prononça pourtant un acquittement, le 7 février 1857. La famille Flaubert était très connue en Normandie : le père, Achille Flaubert, avait été un chirurgien-chef renommé à l’hôpital de Rouen, son fils aîné – Achille, lui aussi –  lui avait succédé, et il semblerait que Napoléon III soit intervenu par crainte d’un revers électoral aux législatives dans cette région. Toujours est-il que Gustave, perturbé par le procès, a joué sur cette corde.

Voici un extrait d’une lettre qu’il écrivit à son frère Achille le 3 janvier 1857 : «  Tout ce que tu fais [Gustave lui avait demandé de faire jouer ses relations] est très bien. L’important était et est encore de faire peser sur Paris par Rouen. Les renseignements sur la position influente que notre père et que toi a eue et as à Rouen sont tout ce qu’il y a de meilleur ; on avait cru s’attaquer à un pauvre bougre, et quand on vu d’abord que j’avais de quoi vivre, on a commencé à ouvrir les yeux. Il faut qu’on sache au ministère de l’Intérieur que nous sommes, à Rouen, ce qui s’appelle une famille, c’est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays, et qu’en m’attaquant, pour immoralité surtout, on blessera beaucoup de monde. J’attends de grands effets de la lettre du préfet au ministère de l’Intérieur. Je te dis que c’est une affaire politique. [Dans une lettre datée du 1er janvier il lui avait écrit « Mon affaire est une affaire politique, parce qu’on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pouvoir.  »]

L’hypothèse des calculs politiciens n’épuise pas la question de la censure bien réelle : Baudelaire, qui ne bénéficiait pas de la même notoriété familiale, sera poursuivi, après la publication des Fleurs du Mal, pour les mêmes motifs, et condamné par le même tribunal six mois plus tard, après un réquisitoire du même avocat impérial. La condamnation ne sera annulée qu’en 1949.

L’accusateur et le défenseur de Flaubert font le même contresens. De bonne foi, si j’ose dire, pour E. Pinard, par habileté pour J. Sénard qui ne pouvait pas plaider autre chose qu’une intention moralisatrice de l’auteur pour avoir une petite chance d’être entendu.

La morale (dans le sens : ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu’il faut faire et ne pas faire) n’a rien à voir ni avec Madame Bovary, ni avec L’Education Sentimentale, ni avec Bouvard et Pécuchet

Cet extrait de la lettre du 24 avril 1852 à Louise Colet donne une idée de la nature de ce qu’entreprend Flaubert (ici, l’écriture de Madame Bovary) : 

« J’ai fait, depuis que tu ne m’as vu, vingt-cinq pages net [en six semaines] (…) Je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n’y vois que du feu. Je crois pourtant qu’elles se tiennent debout. Tu me parles de tes découragements ; si tu pouvais voir les miens !  Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps de fatigue, et comment ma tête ne s’en va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure et où je n’ai rien pour me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d’impuissance, mais est continuelle. J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelque fois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui. Je me hais et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après, tout est changé ; le cœur me bat de joie. Mercredi dernier, j’ai été obligé de me lever pour aller chercher mon mouchoir de poche ; les larmes me coulaient sur la figure. Je m’étais attendri sur moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l’émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et de la satisfaction de l’avoir trouvée. (…) J’ai entrevu quelquefois (dans les grands jours de soleil), à la lueur d’un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l’âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. »

Ecrire, donc : des signes tracés à l’encre sur du papier par un homme qui s’enferme des jours et des jours, sans sortir, sans voir quiconque, qui crie ce qu’il écrit au prix de souffrances à la fois physiques et psychiques, dont la vie est pratiquement dépouillée de relations sociales, presque du corps lui-même, une vie en quelque sorte résumée et réduite au geste de la main qui tient la plume : 

« J’ai cru (…) que l’alcool et le bordel inspiraient. (…) Si je suis, sous le rapport vénérien, un homme si sage, c’est que j’ai passé de bonne heure par une débauche supérieure à mon âge et intentionnellement, afin de savoir. Il y a peu de femmes que, de tête au moins, je n’ai déshabillées jusqu’au talon. J’ai travaillé la chair en artiste et je la connais. Je me charge de faire des livres à en mettre en rut les plus froids. Quant à l’amour, ç’a été le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je n’ai pas donné à l’art pur, au métier en soi, a été là ; et le cœur que j’étudiais, c’était le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui m’entrait dans la chair ! Bovary (dans une certaine mesure, dans la mesure bourgeoise, autant que je l’ai pu, afin que ce fût plus général et humain) sera sous ce rapport la somme de ma science psychologique et  n’aura une valeur originale que par ce côté. En aura-t-il ? Dieu le veuille ! » (à Louise Colet – 26.06.1852)

Que cherche-t-il exactement ?

Certainement pas la gloire. Etre reconnu ne l’intéresse pas.

Gagner de l’argent ?

Il y a là un problème intéressant : Gustave est le cinquième enfant, né après un frère de huit ans son aîné et trois autres morts en bas âge. Le père a porté toute son attention sur le fils aîné à qui il a donné son prénom et qui a suivi la même voie que lui. Si Gustave n’a pas été « considéré » de la même manière par son père, il a bénéficié du « sens de la famille », à savoir une maison à Croisset qu’il habitera toute sa vie, et une rente qui lui permettra de vivre sans avoir besoin d’un emploi, jusqu’aux premiers revenus que lui procurera la publication de Madame Bovary. (Il a trente-six ans).

Il est sans doute, de tous les écrivains, celui qui est le plus étranger non seulement à tout engagement, mais surtout à toute préoccupation sociale.

Il exècre la politique, en particulier le mot socialisme.

(à suivre)

Gustave Flaubert (4)

1 – Première période de la correspondance (réf. édition des œuvres complètes du Club de l’Honnête Homme) : depuis sa première lettre –  à sa grand-mère (le 1er janvier 1830 – il a 9 ans) jusqu’à la lettre de rupture avec Louise Colet (le 6 mars 1855 – il a 34 ans) en passant par celles de son voyage (Egypte, Moyen-Orient, Grèce, Italie) du 29 octobre 1849 au début de juin 1851).

Au total : 595 lettres identifiées.

Je les ai lues avec l’intention de chercher un rapport de signification avec la singularité de l’œuvre.  

D’un côté, un corpus de textes privés non destinés à être publiés, de l’autre un  corpus littéraire écrit en vue de la publication.

En quoi l’un peut-il aider à identifier l’objet de l’autre ?

Dit autrement : en quoi les confidences de la personne à ses correspondants peuvent-elle nous aider à comprendre ce dont l’auteur nous parle en s’excluant de l’œuvre littéraire qu’il écrit. Impersonnalité, tel est en effet le maître-mot de la philosophie de l’auteur : être absent de son œuvre.

La dernière phrase de la première Education sentimentale [« Ici, l’auteur passe son habit noir et salue la compagnie. »] indique clairement qu’il n’est pas encore parvenu au « style » qu’il recherche et qu’il est obligé de dire explicitement ce qu’il saura plus tard exprimer sans le dire.

De quoi s’agit-il ? Essentiellement, du rien.

Voici ce qu’il explique à Louise Colet, dans une lettre datée du 16.01.1852 :

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies.(…) C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiomes, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses. »

On ignore la réponse de Louise Colet. Flaubert a brûlé toutes les lettres qu’elle lui avait écrites. Pour autant, les siennes sont significatives du malentendu sur lequel reposa leur relation. Si une rencontre de temps en temps convenait à Gustave qui vivait à Croisset, Louise, qui vivait à Paris, ne cessait d’en vouloir toujours plus et elle avait de l’amour une conception disons « classique » alors que lui voyait dans le présent de l’attirance amoureuse le filigrane du désenchantement propre à toute relation.

En témoigne cet extrait d’une très longue lettre qu’il lui écrivit le 6 août 1846, un mois après leur première rencontre :

« Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d’où vient ma réserver à ajouter « pour toujours ». Pourquoi ? C’est que je devine l’avenir, moi ; c’est que sans cesse l’antithèse se dresse devant mes yeux. Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d’une femme nue me fait rêver à son squelette. C’est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent triste, et que les spectacles tristes m’affectent peu. Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au-dehors ; une lecture m’émeut plus qu’un malheur réel. (…) D’autres seraient fiers de l’amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l’aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu’en ses replis les plus intimes. Mais cela me fait défaillir le cœur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés ; car je me dis : elle m’aime ; et moi, qui l’aime aussi, je ne l’aime pas assez. Si elle ne m’avait pas connu, je lui aurais épargné toutes les larmes qu’elle verse ! (…) Tu crois que tu m’aimerais toujours, enfant. Toujours ! quelle présomption dans une bouche humaine !  Tu as aimé déjà, n’est-ce pas ? [Louise était mariée] Comme moi ; souviens-toi qu’autrefois aussi tu as dit : toujours. Mais je te rudoie, je te chagrine. Tu sais que j’ai les caresses féroces. N’importe, j’aime mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l’exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage…Qui sait ? Tu me remercieras peut-être plus tard d’avoir eu le courage de n’être pas plus tendre. »

Ce manque de tendresse se retrouve dans les critiques qu’il lui fait de son travail littéraire. Louise recevait des écrivains chez elle, et elle écrivait, principalement de la poésie dont elle lui soumettait les ébauches.

Exemple : « Quel cas dois-je faire de ta critique louangeuse à mon endroit, quand je considère que dans tes propres œuvres tu te méprends si étrangement ? Et si c’était encore pour soutenir des excentricités, des traits originaux ! Passe encore. Mais non ! ce sont toujours des banalités que tu défends, des niaiseries qui noient ta pensée, de mauvaises assonances, des tournures banales. Tu t’acharnes à des misères. » (11.03.1853)

Ou encore : « J’ai corrigé tous tes Contes. Il n’y en a qu’un auquel je n’ai pas touché, et qui ne me semble pas retouchable, c’est Richesse oblige. Franchement, il est détestable de fond et de forme, et le pis c’est qu’il est ennuyeux. Mille choses y blessent la délicatesse. Je crois que le meilleur avis est de l’enterrer. » (20.08.1853)

Si Flaubert est impitoyable pour Louise, comme il l’est pour son ami le poète Louis Bouilhet, il l’est pour lui-même, dans la recherche de ce qu’il nomme le « style » en relation avec le rien.

(à suivre)