Le bon sens, le philosophe et le président

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée (…) » écrit René Descartes, philosophe français émigré, au tout début du Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences (1637).

« C’est du simple bon sens, la recommandation générale, c’est pas de manifestation dans les jours à venir », déclare Emmanuel Macron, président de la République française, devant le Conseil de sécurité (22/10/2026).

L’argument du philosophe qui explique son affirmation apparaît tout simple : « (…) car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’il n’en ont. » Un raisonnement analogique évidemment contestable, mais auquel la date de l’écriture du texte confère une dimension fortement contestatrice : Descartes écrit dans un temps où l’on brûle vifs ceux qui ne pensent pas comme il faut – d’où ses émigrations successives – et où la croyance qui allume les bûchers n’aime pas trop ce genre d’affirmation en dehors de la référence à Dieu.

Le philosophe ajoute un peu plus loin  « (…) la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. » Autrement dit : nous avons la même faculté et ce qui change de l’un à l’autre, c’est son utilisation.

L’objet du discours du président est la manifestation du 17 octobre et ses débordements (incendies, pillages…) qu’il qualifie d’« actes de délinquance, politiques et séditieux » venant de « l’ultragauche » et qui « visent à faire tomber la République ».

Du point de vue du philosophe, l’esprit du président n’est donc ni moins ni plus « bon » que ceux dont il condamne les actes. 

Du point de vue du président, lui, l’applique bien, ceux qui ont commis les actes délictueux, mal.

Qu’en est-il exactement ?

L’esprit présidentiel explique donc que la manifestation est exploitée par « l’ultra-gauche » pour des « actes politiques et séditieux qui visent à faire tomber la République ». Si le diagnostic est juste, en quoi « pas de manifestation dans les jours à venir »   – alors qu’une nouvelle manifestation a été annoncée pour le 24 – pourrait-il être une réponse adéquate ? Comment cette réalité politique révolutionnaire, forcément construite, pourrait-elle ne pas réapparaître après les « quelques jours » ?

En revanche, si « pas de manifestation dans les jours à venir » est efficace, cela signifiera qu’il ne s’agissait pas de sédition révolutionnaire, mais de l’expression d’une violence d’opportunité que le temps aura suffi à estomper ou à éliminer.

Seulement, s’il ne s’agit pas d’actes séditieux révolutionnaires, comment expliquer qu’ils se soient manifestés à Paris, à Limoges, à Lyon à Marseille… ?

Force est donc de constater que le président applique mal l’esprit bon que nous avons en partage, et que la méthode de son discours est fondée sur ce qui n’est évidemment pas la bêtise, mais l’infantilisation méprisante qui pourrait susciter un énervement et des envies de violence.

Descartes, qu’E. Macron connaît bien, ajoute un peu plus loin :  « Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s’ils manquent [s’ils se trompent] en la moindre chose, ils en sont blâmables. »

Mais comme lui ne connaissait pas E. Macron dont il n’avait pas la moindre idée, il faut chercher à qui peut bien s’appliquer ce jugement.

Le tragique et la tragédie : Électre – Euripide (3)

Le discours théâtral consiste dans cet instant à modifier le personnage d’Électre par la seule présence d’Oreste – c’est le sens de sa dissimulation aussi artificielle que son discours (cf. article précédent). Discours théâtral qui fait basculer le spectateur du monde humain immanent dans l’univers transcendant de la tragédie du Chant du bouc : celle qui était l’épouse porteuse d’eau d’un paysan,  redevient la fille de la famille mythique et récupère ainsi la caractéristique du personnage tragique, la plainte, qu’il faut se représenter chantée et dansée et, depuis Sophocle, la jouissance associée.

Strophe 1 (= un pas de danse d’un côté – 115 > 126) : « Je suis née d’Agamemnon,  Clytemnestre fille odieuse de Tyndare m’a mise au monde et les habitants m’appellent Électre la malheureuse. Hélas ! Hélas ! Cruelles souffrances et vie affreuse ! Ô père, tu gis dans l’Hadès, égorgé par ton épouse et Égisthe, ô Agamemnon ! Allons ! Éveille le même gémissement et la jouissance qui provoque des larmes abondantes ! »

Antistrophe 1 (= un pas de danse de l’autre côté – 127 > 139) :  reprise en refrain du « « Hâte-toi, il est l’heure, presse le pas ! Ah,  avance, avance, pleurant abondamment ! Hélas !  Hélas ! » initial avant l’invocation d’Oreste et de la vengeance.

Strophe 2 (140 >156) : s’adressant toujours à elle-même (sans doute plus une chanson qu’une aria), elle accomplit un geste théâtral qui finit de la distancier de sa situation d’épouse,  [« Prends la cruche et ôte-là de ta tête ( …) ] pour l’identifier au personnage tragique  : [(…) afin de pousser des cris de gémissements infernaux, le chant [melos > mélodie] de l’Hadès, de l’Hadès pour toi, père, je dis les plaintes souterraines, auxquelles sans cesse chaque jour je me livre, lacérant de mes ongles mon cou chéri, frappant ma tête rasée de mes mains à cause de ta mort. Ah ! Ah ! Déchire ta tête (…) »

Antistrophe 2 (157 > 167) : rappel des circonstances du meurtre d’Agamemnon, enveloppé d’un voile dans son lit par Clytemnestre tandis qu’Égisthe le frappe d’une hache à double tranchant.

Entre alors le Chœur, composé de paysannes argiennes : « Ô fille d’Agamemnon,  je suis venue, Électre, dans ta maison rustique. Est arrivé, oui, est arrivé de Mycènes un homme buveur de lait qui court la montagne ; il annonce que le troisième jour à partir d’aujourd’hui, selon ce qui a été proclamé par un héraut, un sacrifice se tiendra à Argos, et que toutes les jeunes filles doivent se rendre au temple d’Héra [épouse de Zeus]. » (166 > 174)

Ce Chœur n’est pas le chœur tragique traditionnel : il ne reprend pas la plainte d’Électre,  ne fait aucun commentaire de déploration et joue le rôle d’un simple intermédiaire pour une information inconvenante : Électre est mariée et elle n’est donc plus une jeune vierge. Si les spectateurs ont été informés par son époux qu’elle l’est encore, la cité d’Argos l’ignore,  ce confirmera la suite. C’est donc une invraisemblance théâtrale voulue, d’autant plus qu’Électre non seulement ne relève pas l’inconvenance, mais l’accentue en donnant la raison qui lui fait décliner l’invitation : « Je ne formerai pas de chœur de danse avec les jeunes filles argiennes et je ne frapperai pas le sol de mon pied  (ce que l’acteur qui l’interprète est en train de faire sur la scène) : je passe mes nuits à pleurer et les larmes sont chaque jour le souci de la malheureuse que je suis ; regarde ma chevelure crasseuse, mes vêtements en loques ; est-ce qu’ils conviennent à la fille d’Agamemnon, une princesse, et à Troie dont on se souvient qu’il l’a jadis conquise. » (181 > 187). Outre l’impudeur de la reconnaissance de sa virginité, si le rapport de convenance avec elle-même est cohérent, que vient faire ici la convenance avec Troie, qui n’existe plus ?

Le Chœur après avoir affirmé « grande est la déesse » (188) [Héra à qui sera offert le sacrifice]  lui propose alors un riche manteau, des bijoux en or avec cet argument  : « Crois-tu que par tes larmes tu respectes les dieux et domines les ennemis ? Ce n’est pas par des gémissements, mais en honorant les dieux par des prières que tu acquerras le bonheur, ô mon enfant ! »

Électre : « Aucun des dieux n’écoute les cris de l’infortunée ni ceux des anciens sacrifices de mon père ». Elle poursuit sa plainte en évoquant son frère qu’elle croit errant et déplore à nouveau sa situation : « Moi, j’habite dans une misérable maison, consumant ma vie dans le chagrin, exilée du palais paternel sur le sommet escarpé d’une montagne ; ma mère, elle, vit dans sa maison, partageant le lit souillé de sang avec un autre. »

Le Coryphée : Bien des maux a causés aux Grecs la sœur de ta mère, Hélène, et aussi à ta famille ! (188 > 213)

Si les gémissements d’Électre reconstruisent le cadre du tragique,  c’est un cadre bancal en ce sens que le Chœur et le Coryphée n’y sont pas : le Chœur par sa proposition de vêtements et de parure pour aller danser en renonçant aux larmes,  le Coryphée par la platitude pléonastique de sa conclusion.

Les violences du 17 octobre et le refus de l’objet

« Comment expliquer les violences des 17 et 18 octobre ? », était la question posée aux deux invités des Matins de France Culture ce mercredi 21/10/2026 : Enzo Traverso, marxiste, auteur de Survivance de la révolte. Essais sur la dialectique de la révolte » (La Découverte) et Eugénie Bastié, rédactrice en chef adjointe du Figaro, qui publie chez Gallimard Le Rouge et le Blanc. Régis Debray et nous.

Voici un extrait du point de vue exprimé par la journaliste, exemple du refus de la problématique de l’objet.

« Je suis en désaccord complet avec la lecture de ce mouvement par une certaine extrême gauche (…) Je crois qu’on assiste à une relativisation des violences de ce mouvement, une excuse permanente et une culture de l’excuse qui moi me frappe et me sidère après les événements d’une violence inouïe que nous avons vécus le week-end dernier. J’entends beaucoup d’intellectuels de sociologues de gauche qui trouvent des excuses aux pilleurs, qui trouvent des raisons à la colère qui s’exprime ainsi. Je trouve que la violence quand elle vient de l’extrême gauche est relativisée et excusée, si des milices d’extrêmes droite s’étaient permis le quart de ce que se sont permis les milices d’extrême-gauche dimanche dernier, je pense qu’on n’en serait pas là (…) Personne n’a justifié ou minimisé ce qui s’était passé au Capitole (…) On déconstruit le roman national de la droite, par contre la mythologie révolutionnaire n’est jamais déconstruite au contraire elle est promue par des universitaires.  (…) »

Significatif de ce refus, le fait que « excuse » (cf. « excuse permanente… trouvent des excuses » ) est, par le rapprochement, présenté comme synonyme de « raison » (« qui trouvent des excuses… qui trouvent des raisons »).

Les deux mots n’ont rien en commun : l’un signifie une faute (cf. excusez-moi…), l’autre une analyse : chercher une ou des raisons, c’est chercher à comprendre.

Ni l’animateur ni l’autre invité n’ont relevé cette confusion.

Dire à propos d’un événement qu’en rechercher les raisons c’est chercher à l’excuser, revient donc à dire qu’il est une faute et que dire qu’il est une faute est suffisant. Ainsi, dans cette logique (logos = parole, discours) ceux qui ont incendié la mairie de Limoges ont commis une faute puisque en chercher les causes revient à l’excuser. Un des corollaires de cette logique est la question du premier ministre à la présidente des écologistes à l’Assemblée nationale : « Est-ce que vous condamnez l’incendie de la mairie de Limoges ? »

La question implique que ne pas condamner l’incendie revient à approuver l’action et ses auteurs.

La réponse aurait pu être : monsieur le premier ministre, est-ce que vous condamnez la prise de la Bastille – dont l’exécution de son gouverneur – et sa destruction par les émeutiers ?

Le ministre répondrait peut-être que la Bastille était le symbole du pouvoir contesté, sans peut-être, encore, se rendre compte qu’il invaliderait sa question.

Construire la problématique de l’objet, c’est accepter de ne pas considérer l’événement comme existant  « en soi » et l’insérer dans un processus.

Quand la justice jugera les auteurs de cet incendie, ce sera pour en comprendre les raisons, et, le cas échéant, envisager non des excuses, mais des circonstances atténuantes.

La tonalité du discours de cette journaliste était d’irritation, en particulier à cause de la différence de traitement, dit-elle, entre les « milices d’extrême-gauche et d’extrême-droite » – autre expression du refus de la problématique – comme si une analogie de violence signifiait une analogie d’enjeux. La référence américaine en est encore une autre : « Personne n’a justifié ou minimisé ce qui s’était passé au Capitole », assure-t-elle, sans susciter de réactions, alors que le discours explicite de D. Trump et sa réélection disent le contraire.

Même analyse quant à l’autre différence invoquée des « déconstructions ». Comme si toute déconstruction était un « en soi » existant en dehors de son objet. On sait que le mot est un marqueur du discours de Bourdieu, qui était sociologue, que la sociologie qui essaie de « trouver des raisons » sert d’excuse à la mise en cause de l’université par la droite et l’extrême-droite.

Reste l’essentiel  : quelle est la sphère dans laquelle s’enferme cette journaliste qui sait évidemment tout ce que j’explique, et pourquoi en a-t-elle besoin… au prix de la contradiction où elle se place elle-même, en fin d’émission, quand elle dit comprendre les raisons de la révolte des lycéens ?

La convergence des luttes ?

C’est une notion régulièrement reprise en période de forte agitation sociale.

En mars 1968, les syndicats, les partis et les responsables politiques avaient considéré d’un œil ironique le début du mouvement étudiant de Nanterre. Ce n’est qu’après son amplification et les barricades du Quartier Latin qu’il fut rejoint en mai et juin par les organisations syndicales pour de grandes manifestations et une longue grève générale avec occupation d’usines. Le résultat politique fut le triomphe de la droite aux élections de juin.

Le projet d’une manifestation le 17 octobre 2026 pour protester contre « la vie chère » a d’abord été diffusé sur les « réseaux sociaux » avant d’être repris par les organisations syndicales et rejoint par le mouvement de protestation lycéenne contre la dégradation des conditions d’étude.

Le gouvernement, de droite, les partis de droite et l’extrême-droite mettent la focale de leur discours sur les débordements de la manifestation du 17 octobre – ils se sont poursuivis le 18 par des casses et des pillages notamment dans les beaux quartiers de la capitale – comme ils l’ont mise sur les débordements des manifestations lycéennes. Leur objectif est d’éviter que le plus grand nombre ne se sente concerné par le substrat de ces mouvements, autrement dit ce qui en constitue, de manière plus ou moins clairement perçue, le fond, la raison d’être : qu’est-ce que « la vie chère » si les causes n’en sont pas explicitées ? Et si elles ne le sont pas, quels mots d’ordre et pour quelle efficacité ?

Cet objectif a été atteint en juin 1968 par le général de Gaulle  qui réussit à mettre la focale sur les deux menaces à la fois complémentaires et contradictoires que constituaient alors pour lui le chaos dont les barricades parisiennes avaient été l’expression spectaculaire (ce qu’il appela la « chienlit », mot dont l’origine est bien ce qu’on imagine) et le communisme (la grève générale, structurée, encadrée notamment par la CGT, suscitait des réactions ambivalentes et une manifestation du parti avait rassemblé une foule importante à Paris). Une réussite relative puisqu’il fut désavoué un an plus tard et que Jacques Duclos, le candidat communiste, réunit 21,3% des voix au premier tout de la présidentielle de la même année,  manquant de peu l’accès au second tour qu’il ne pouvait de toute façon pas gagner, ce que tout le monde savait.

En mai 68, à la différence des grèves de 1936 (le Front populaire qui avait remporté les élections était au pouvoir et les revendications, exclusivement d’ordre social, pouvaient être entendues), l’enjeu n’était ni social ni politique mais existentiel.  « La France s’ennuie » avait écrit le directeur du Monde, Pierre Viansson-Ponté, le 15 mars 1968, soulignant l’abîme qui séparait les préoccupations du monde de celle des Français, notamment celles de la jeunesse mondiale préoccupée par les questions graves alors que « les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme. »

L’ennui n’était pas celui qu’il imaginait, mais, à sa décharge, personne n’avait perçu la nature du problème, dont un grand nombre de ceux qui, dans les universités et les usines, participèrent au « mouvement », sans parler de ceux qui croyaient faire la révolution.

« Convergence des luttes » ne convient pas pour qualifier ce qui fut l’expression d’un « mal de vivre » mal identifié dans sa réduction aux conditions de travail et aux salaires. C’est ce dont témoigna la réception peu enthousiaste des accords de Grenelle qui apportaient pourtant de sensibles améliorations matérielles.

Aujourd’hui, quel substrat commun permettrait l’hypothèse d’une convergence entre les lycéens confrontés aux carences de l’enseignement et à la machine « Parcoursup », et les revendications de pouvoir d’achat à l’origine de la manifestation du 17 octobre qui a révélé la disparition du mouvement des gilets jaunes qu’aucun discours n’a jamais structuré ?

Si en mai 68, « l’imagination au pouvoir », « il est interdit d’ interdire » étaient les mots d’ordre d’une utopie d’un monde autre, et autre que celui du socialisme expérimenté « à l’est » que soutenait le parti communiste – l’un et l’autre ont disparu –, en octobre 2026, ce qui, par défaut, est inscrit sur les pancartes des lycéens,  est l’absence d’utopie.

Le mal de vivre crié en mai 68 est toujours et encore ce qui constitue le substrat de la révolte lycéenne et celui d’un mouvement qui ne parvient pas à dire autre chose que « la vie chère ». Si cette expression recouvre bien une misère réelle, économique, matérielle, elle témoigne de la misère, voulue et entretenue, du discours du peuple.

Dans un temps où les 70000 liquidations annuelles d’entreprises ne suscitent plus de mouvements de protestation autres que locaux, et encore…   et où la menace climatique ne suffit même pas à constituer un substrat commun explicite, « convergence des luttes » n’est qu’un slogan pour une mobilisation illusoire ou pour l’exploitation de la peur.

Le tragique et la tragédie : Électre – Euripide (2)

Oreste complète le discours liminaire du paysan par des informations qu’il confie à son ami Pylade… qui les connaît, comme le public connaît l’artifice théâtral et aussi (cf. Eschyle et Sophocle) l’origine divine de la mission d’Oreste (tuer Clytemnestre et Égisthe pour venger l’assassinat d’Agamemnon) qu’Euripide rappelle mais avec cette différence qu’il ne nomme ni Apollon, ni l’oracle, ni Delphes :  « J’arrive sur la terre argienne à cause des mystères du dieu (…) », un mot qui invite à sourire du tragique du Chant du bouc – la fatalité de la mort infligée et subie  – produit par une parole absconse.  Sophocle met aussi en cause l’oracle (Œdipe Roi) mais dans le registre tragique.

La stratégie de cet Oreste est la même que celle des deux autres :  ne pas attaquer de front, mais créer les conditions d’un double assassinat sans risques. Une fois encore l’entreprise ne sera pas héroïque [Égisthe dans la pièce de Sophocle, demande à Oreste pourquoi il ne le tue pas publiquement devant le palais ]  : il se garde d’entrer à l’intérieur des remparts des villes et reste près de la frontière pour pouvoir s’échapper s’il est trahit par des espions. Dans un registre décalé et contrastant avec ces choix tactiques peu glorieux « Mais voici maintenant qu’Éôs (l’aurore) lève son visage radieux » est un clin d’œil à Homère dont l’« Eôs aux doigts de rose » est bien connue du public.

Oreste termine son discours par l’énoncé théâtral convenu : « Éloignons-nous de ce sentier. Un laboureur ou une domestique se montrera à nous et nous lui demanderons si ma sœur habite en ces lieux. Mais je vois une servante qui porte sur sa tête aux cheveux coupés une charge d’où coule de l’eau. Asseyons-nous et cherchons à savoir de cette femme esclave si nous recevrons une information au sujet de ce qui nous fait arriver dans ce pays. »

C’est ce faux dialogue qu’Hergé établira entre Tintin et Milou [Pylade est un personnage muet, un signe théâtral sur lequel je reviendrai], un procédé de distanciation par le jeu avec les codes du récit, comme le personnage qui « sort » de l’écran pour s’adresser au public( cf. Tex Avery, Woody Allen).

L’esclave aux cheveux coupés est Électre – le hasard théâtral fait bien les choses – mais elle n’est plus l’Électre que nous avons entendue dans la séquence précédente : elle est devenue la plaintive gémissante de Sophocle qu’Euripide met en scène dans un monologue, une longue séquence chantée et dansée de deux couples de strophes et antistrophes.

Euripide est vraisemblablement le compositeur de la musique de ses pièces. Il est fort possible que certains airs aient eu un succès comparable à celui de certaines de nos chansons et que les Athéniens les aient fredonnés. Témoignent de sa popularité ces faits rapportés par Plutarque (écrivain, philosophe grec du 1er siècle de notre ère, surtout connu pour ses Vies parallèles – biographies comparées de Grecs et Romains illustres). Réels ou légendaires, ils sont significatifs de la renommée d’Euripide. Dans Nicias (homme politique et général athénien) Plutarque décrit notamment le sort cruel réservé aux prisonniers athéniens après la défaite de Sicile, pendant la guerre du Péloponnèse : ils furent enfermés sans alimentation pendant plus de deux mois dans les latomies – carrières à ciel ouvert – où la plupart périrent de faim, de soif et de chaleur. Ceux qui ne moururent pas furent réduits en esclavage.

« Quelques-uns durent leur salut à Euripide; car, des Grecs de l’extérieur, ceux qui habitent dans la région de la Sicile, apprécient surtout,  semble-t-il, son art ; et chaque fois que des voyageurs leur [aux Siciliens] font voir et goûter des petits extraits de son œuvre, ils les apprennent par cœur et se les communiquent entre eux. On dit qu’alors, un grand nombre de ceux qui avaient eu la vie sauve allèrent saluer Euripide à leur retour en lui manifestant des sentiments de bienveillance, les uns racontant que, étant esclaves, ils avaient été libérés après avoir récité ce qu’ils avaient mémorisé de ses œuvres, les autres que, errant après la bataille, ils avaient reçu de la nourriture et de l’eau après avoir interprété ses chants. Il ne faut pas s’étonner qu’on raconte qu’ils [les Siciliens] n’accueillirent pas les Cauniens [Caunos était une vielle de Carie, en face de l’île de Rhodes, au sud-ouest de la Turquie actuelle] dont un bateau s’était approché des ports parce qu’il était poursuivi par les pirates, mais les chassèrent, puis, ayant demandé s’ils connaissaient des chants (ou des chansons) d’Euripide, sur leur réponse affirmative, ils portèrent secours au bateau et le laissèrent aborder. » (Plutarque – Vie de Nicias – 40, 29)

Voici, avant une analyse plus précise, les premières paroles qu’Électre se chante à elle-même, sans voir Oreste et Pylade opportunément cachés sous les feuillages :

« Hâte-toi, il est l’heure, presse le pas ! Ah,  avance, avance, pleurant abondamment !Hélas !  Hélas ! ».

Débat… suite

Dans la réponse à ma dernière contribution :  « La jeunesse est certainement celle qui peut supporter la frugalité matérielle que les anciens ne conçoivent plus. »

Au cours de leur dernière manifestation, des lycéens brandissent une pancarte en carton où ils ont écrit en noir et rouge « Nous sommes la rage vivante d’un monde mourant ! » (Photo publiée dans le dernier n° de Télérama).

Votre questionnement revient à demander : comment fait-on pour l’empêcher de mourir ?

Ce que je propose n’est pas d’ordre programmatique et n’a pas à voir avec la « frugalité matérielle » que vous évoquez. En d’autres termes, vous supposez résolues les questions qui ne sont pas encore posées pour la raison qu’elles ne sont pas définies. Remettre en cause l’équation capitaliste, c’est ouvrir le champ d’une réflexion sur le rapport à l’objet (ce qui n’est pas le sujet), donc à terme sur le rapport production/consommation,  une réflexion dont il faut commencer par dire avec force que les réponses auxquelles elle peut conduire sont nécessairement inconnues. La « frugalité matérielle » est souvent un argument utilisé par ceux qui refusent cette problématique au prétexte qu’on ne peut pas revenir à l’époque de la lampe à huile. De même l’argument qu’il n’est pas possible d’enseigner la démarche philosophique aux enfants qui entrent dans la première classe de la première école qui ne s’appelle pas maternelle par hasard.

Je n’ai aucune idée de ce qui peut sortir d’une telle réflexion qui ne peut aboutir qu’à la condition d’être une préoccupation collective.

Comment peut-elle le devenir ? C’est une question à laquelle il n’est possible de répondre qu’après qu’elle le sera devenue. Certainement pas dans le cadre d’une campagne électorale qui met en jeu des passions par des slogans sous la forme de catalogues de promesses qui ne dupent que ceux qui ont besoin de l’être.

« Mettre en branle le désir de philosophie », dites-vous. Pesez-vous la question à vous-même : qu’est-ce m’incite à me poser toutes ces questions ? D’où ça vient ? Et si vous en veniez à conclure que votre réflexion ne peut pas devenir une préoccupation collective, que la course à l’abîme ne peut que continuer et s’accélérer, il vous reste votre vie et le rapport avec celle des autres dont aucun instrument ne peut mesurer ni apprécier l’importance.

Le pape et J-L Mélenchon… suite

L’article que j’ai publié dans le blog de Mediapart a suscité des réactions. Je réponds à la dernière.

Votre questionnement est double : quels sont mes critères de la duperie et qu’est-ce que je propose ?

Une précision liminaire : je n’incrimine ni les individus que sont J-L Mélenchon et le pape, j’essaie de comprendre leur discours en m’appuyant sur ce que je connais, le langage, et en le rapportant au réel, tel que je le perçois.

J’ai écouté l’un – ce qu’il dit et la manière dont le reçoit le public important venu l’écouter – et lu l’autre dans le contexte de la foule immense qui s’est déplacée pour le voir et assister à la messe.

Le réel est aujourd’hui celui du désarroi planétaire que j’explique par la disparition des réponses qui ont fonctionné jusqu’à la fin des années 80 : celles des deux paradis antagonistes : celui de l’au-delà et celui des lendemains qui chantent, deux modes d’expression de l’idéalisme et du matérialisme dont la confrontation traverse l’histoire humaine, si elle ne la constitue pas.

Il y a duperie objective – je ne parle pas des intentions, et elle concerne les orateurs aussi bien que les auditeurs – quand le discours censé concerner l’essentiel ne traite que de la périphérie, donc des phénomènes – celui de J-L M –   ou quand il est contradictoire avec les principes fondateurs – celui du pape.

Quant à « la solution » – il n’y a évidemment pas de baguette magique – elle ne peut être que la mise en route d’un long processus dont j’ai déjà dit qu’il n’est plus de nature politique mais philosophique. Le désarroi dont témoigne le développement de l’idéologie d’extrême-droite, est celui de l’homme confronté à l’angoisse inhérente à son type de conscience (à la fois biologique et psychique) mais qui ne dispose plus des deux réponses historiques, plus ou moins apaisantes, disparues à la fin des années 80.

Ce processus doit avoir pour objectif ce que les deux paradis ont conduit à esquiver et édulcorer pendant des siècles, à savoir notre rapport à la mort telle qu’elle est [c’est-à-dire le discours obstiné de la conscience spécifiquement humaine] et dont l’absence d’enseignement de la démarche philosophique est un signe du déni. J’ai tenté d’expliquer dans des séries d’articles comment ce déni détermine, via l’équation capitaliste, notre rapport à l’objet et définit ainsi le rapport production/consommation qui constitue l’essentiel des choix politiques.

L’humanité est aujourd’hui confrontée à un problème qui s’apparente à la quadrature du cercle en ce sens que le changement climatique dont les effets sont de plus en plus délétères et stressants est le produit d’un système – le capitalisme – qui apparaît comme le seul possible, en même temps que ses dysfonctionnements habituels sont de moins en moins supportables puisque ont disparu les deux paradis qui les présentaient comme transitoires.

La cause profonde du mouvement de révolte des jeunes – les lycéens en France, la génération Z plus largement – n’est pas essentiellement d’ordre matériel – quelle que soit l’importance des carences – , mais existentielle. À quoi bon vivre si la loi est celle du plus fort et si c’est l’accumulation qui définit être, puisque l’une et l’autre produisent la mort ?

Le tragique et la tragédie : Électre – Euripide (1)

Euripide (480-406) avait 24 ans à la mort d’Eschyle (525-456) et il était le contemporain de Sophocle ( 495-406).  Son Électre fut composée et jouée dans le même temps que celle de Sophocle – sans doute un peu après – , en pleine guerre du Péloponnèse (431-404), vingt-sept années d’affrontements, de massacres et de dévastations épisodiques sur l’ensemble du territoire grec (cf. Thucydide : La guerre du Péloponnèse).

Sa pièce raconte une histoire que connaissaient bien les spectateurs et dont certains avaient même dû voir l’interprétation qu’en avait proposé Eschyle une trentaine d’années auparavant lors des mêmes Dionysies, fêtes religieuses qui se tenaient chaque année au printemps en l’honneur de Dionysos (divinité de l’énergie vitale) et au cours desquelles se déroulaient les concours de théâtre.

D’Eschyle à Sophocle et Euripide, le discours change d’objet en ce sens que les deux premiers le construisent dans le cadre théâtral du tragique du Chant du bouc dont sort le troisième, d’où l’affirmation (cf. Nietzsche) qu’avec lui disparaît la tragédie.  J’y reviendrai en conclusion.

La pièce commence dans un lieu qui n’est plus la façade habituelle du palais – représentation du pouvoir politique dans sa relation avec les dieux – mais la maison d’un « autourgos » (littéralement = celui qui travaille lui-même), un paysan qui n’a pas les moyens de disposer d’esclaves.

C’est à lui qu’Euripide donne la parole introductive. Il est seul sur la scène et c’est donc aux spectateurs qu’il s’adresse en leur rappelant l’histoire qu’ils connaissent,  mais à laquelle il ajoute un fait nouveau imaginé par Euripide : Égisthe a contraint Électre à l’épouser pour éliminer le risque d’une vengeance que pourrait faire courir un mariage aristocratique ; il précise qu’il est d’origine mycénienne que « ses ancêtres sont d’extraction noble mais pauvres en richesses, ce qui tue la noblesse »  et qu’il a décidé de ne pas avoir de relation sexuelle avec son épouse  à cause de leur différence sociale.

Ce personnage, le premier qui apparaît, est hors tragédie : il ne fait pas partie du mythe et il occupe une place qui n’est pas marginale.

Euripide fait alors sortir Électre de la maison en lui faisait porter une cruche sur la tête, signe, explique-t-elle en précisant qu’elle n’y est pas contrainte, du témoignage de la déchéance où l’ont réduite la méchanceté Égisthe et le mépris de sa mère qui préfère les enfants qu’elle a eus avec lui à ceux dont Agamemnon et le père, Oreste et elle.

Cet extrait de l’échange qui suit définit le niveau où Euripide situe la pièce :

Le paysan : « Pourquoi, infortunée, prends-tu la peine de faire pour moi ces pénibles travaux, toi qui a été noblement éduquée ? Pourquoi, malgré mes paroles, ne t’en dispenses-tu pas ? » 

Électre : « Je te considère en tant qu’ami égal aux dieux (… ) Il m’appartient de m’occuper de la maison. Au travailleur rentrant chez lui, il est agréable de trouver depuis la porte l’intérieur bien rangé. »

Ce n’est plus le monde du mythe des Atrides, mais celui de la vie sociale habituelle et banale : l’homme – s’il n’a que l’apparence de l’époux, il est « égal aux dieux » – travaille au-dehors, ici dans les champs, et sa femme s’occupe de l’intérieur qui doit lui être accueillant.

Le point tragique – dans le sens du non-maîtrisé du Chant du bouc – pourrait être, dans le registre de la métaphore,  celui de la rupture imposée de la filiation, mais il est évacué par la non-consommation du mariage – donc l’exact opposé du couple Égisthe-Clytemnestre.

La réponse du paysan installe un peu plus le récit dans le quotidien ordinaire en rappelant au passage la dimension humaine de l’existence.

«  Eh bien va, si bon te semble. Les sources, il est vrai, ne sont pas loin de la maison. Moi, après avoir poussé les bœufs au pré, j’ensemencerai la terre ; car aucun paresseux, même ayant les dieux à la bouche, ne pourrait amasser de quoi vivre sans un travail fatiguant. »

Le tragique revient avec l’entrée d’Oreste et Pylade.

Léon XIV et Jean-Luc Mélenchon

Le rapprochement est apparemment d’ordre surréaliste. Pourtant, si, dans son encyclique Magnifica humanitas (c’est du latin), le pape ne parle pas de J-L Mélenchon, J-L Mélenchon, lui, évoque le pape dans son long discours de Clermont-Ferrand (11/10/2026).

Encyclique vient du grec qui signifie littéralement en cercle : elle écrite par une autorité ecclésiastique, aujourd’hui le pape, et adressée à ceux du cercle que constitue l’église catholique. Les deux premiers mots en constituent le titre.  Magnifica humanitas, on le comprend même si on ignore le latin, c’est l’humanité magnifique et si elle est magnifique, c’est qu’elle est créée par Dieu, précise la suite de la phrase. Ce n’est pas une nouveauté (cf. le credo de la messe) ni une surprise : Dieu, sauf à ne pas être la perfection qu’il est par définition, ne peut créer que du « magnifique ». Et cette humanité par essence magnifique ne l’est pas dans ses actes, c’est à cause du péché originel.

Le point commun entre le pape et J-L Mélenchon est une contradiction majeure.

Dans l’encyclique, elle a la dimension d’un abîme, en ce sens que l’analyse proposée est, pour l’essentiel, un décalque du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels : non seulement le pape fonde son analyse sur le réel concret  « Ce sont les personnes concrètes qui comptent » (58), non seulement il dépasse l’individu « Le développement est humain lorsqu’il place au centre les personnes et non l’accumulation de biens, mais aussi lorsqu’il concerne les peuples, et non seulement les individus. » (83, non seulement il distingue liberté réelle et liberté formelle, «  il ne suffit pas de vanter la liberté individuelle ou l’initiative privée si l’on accepte ensuite qu’une multitude de personnes continue à vivre sans un travail décent, sans protection, sans accès aux biens fondamentaux » (58) mais, en mettant la focale sur l’Intelligence Artificielle, il met en cause le principe même du monopole « l’IA tend surtout à renforcer le pouvoir de ceux qui disposent déjà de ressources économiques, de compétences et de l’accès aux données. À la lumière du bien commun et de la destination universelle des biens, ce phénomène suscite de sérieuses préoccupations : de petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité entre les peuples. » (108) et prend la défense des « travailleurs » en dénonçant leur exploitation : « Depuis la naissance de la Doctrine sociale, avec Rerum novarum (1891) l’Église a attiré l’attention sur la protection des travailleurs et sur la nécessité de lutter contre toute forme d’exploitation. » (148)

Non, il ne reprend pas l’exhortation qui conclut le Manifeste « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! »

J-L Mélenchon, à la différence du pape qui a été élu, prononce son discours pour l’être, non en tant que pape, mais président de la République. Si l’analyse du pape est marxiste, non seulement celle de J-L Mélenchon ne l’est pas, mais elle évolue dans le cercle idéaliste du patriotisme en contradiction avec la proclamation de la presque fin du discours : « Vive l’humanité universelle ! » s’oppose radicalement à, par exemple, « Des élites irresponsables trahissent leur pays » , « La lutte des lycéens est fondamentale pour notre patrie. », « Plus nous sommes riches nous autres Français… »

S’il évoque le marxisme, c’est une seule fois, avec ce pauvre raccourci  « c’est une bonne base pour comprendre la vie », et jamais il ne prononce le mot essentiel de capitalisme : ce qu’il met en cause et dont il annonce la fin, c’est « Le néolibéralisme. Ce monde vient de finir » en évitant de préciser – ce qu’il sait très bien – que le néolibéralisme n’est qu’un mode d’expression du capitalisme.

Le discours du pape et celui de Mélenchon sont le même signe d’expression différente de l’incapacité actuelle à résoudre la contradiction entre, d’une part,  les deux critères opposés (idéalisme divin / matérialisme marxiste) utilisés jusqu’ici pour construire le sens de la vie humaine, et, d’autre part, le réel actuel qui leur échappe et plonge l’humanité dans un désarroi planétaire.

J-L Mélenchon a décidé de clore son discours par…  La Marseillaise dont la vidéo indique clairement qu’elle est en décalage avec l’attente du public qui ne manifeste aucune ferveur. Ses exhortations patriotiques répétées – elles ne suscitent jamais l’enthousiasme de l’assemblée acquise à l’orateur – ne sont apparemment pas un procédé tactique visant à séduire une fraction « patriote » de l’électorat d’extrême-droite. Il y a dans la tonalité globale du discours quelque chose de malsain, qui sonne faux.

Le Pape choisit pour finir son encyclique le Magnificat, le chant de la Vierge Marie lorsqu’elle apprend de l’ange venu la visiter qu’elle enceinte du fils de Dieu par l’opération du Saint-Esprit. (J’invite à écouter ce qu’en a fait Monteverdi dans les Vêpres de la Vierge, un des sommets de la musique).

La référence aux fondamentaux de l’église à la suite de chaque paragraphe apparaît comme obligée ; elle vient rassurer, affirmer, contre le contenu de l’analyse, que l’édifice tient encore debout, même dans un « monde à l’envers » : « La culture et l’art, lorsqu’ils sont authentiques, préservent cette étincelle (celle de la fraternité), empêchant la normalisation du mal. Ainsi, certaines œuvres ont pris une valeur presque prophétique : la Neuvième Symphonie de Beethoven comme désir d’unité ; Guernica comme dénonciation de la déshumanisation ; La Liste de Schindler comme invitation à ne pas livrer le passé à l’oubli. » (122)

Sans insister sur la pauvreté du « désir d’unité », la récupération du tableau de Picasso, alors que l’église espagnole soutenue par le Vatican était du côté du fascisme, et le détournement de sens du film de Steven Spielberg sont les signes de l’effondrement des références religieuses.

La foule était là, pour l’un et pour l’autre.

Avait-elle conscience qu’elle applaudissait des discours pathétiques de dupes ?

Lettre à Delphine Horvilleur, rabbin

Delphine Horvilleur vient de publier Sermons sous les décombres (Éditions Olivier Nora)

Madame,

Dans la page du Monde (13/10/202) vous vous interrogez sur l’intérêt de votre dialogue avec la journaliste dont vous pensez que « les gens ne vont pas le lire ».

Je ne sais pas qui sont « les gens ».

Je l’ai lu.

Le questionnement que je vous propose concerne essentiellement cette assertion « Un effondrement des mots nous menace. »

Je dirai que ce n’est pas les mots qui peuvent s’effondrer, mais les références de sens. Un exemple. « Il m’a fallu du temps pour replacer certains mots dans ma bouche, en particulier à partir du printemps 2024, de la souffrance des Palestiniens innocents. » Là, vous parlez de votre émotion. En même temps, « Je me suis toujours considérée comme sioniste », dites-vous, malgré la complexité que vous soulignez de son signifié . Là, c’est le choix assumé de l’ambiguïté.

Je ne mets pas en cause la sincérité de votre discours dont je partage certains aspects, en particulier votre qualification « bombe à déflagration » de la colonisation de la Cisjordanie.

Cependant, vos mots ne sont pas les mêmes selon que vous parlez du réel (je le distingue de « réalité ») politique d’Israël ou du réel de la Palestine.

« La réalité, c’est que l’État d’Israël existe et que son droit à l’existence est indiscutable. De la même manière, les Palestiniens ont une pleine légitimité à trouver sur cette terre une sécurité, une dignité et une autodétermination. »

La réalité, votre réalité, est que vous utilisez le mot État pour Israël, et que vous ne l’utilisez pas pour les Palestiniens.  

Plus symptomatique – je préciserai juste après de quoi – ceci : « Il serait obscène de déresponsabiliser le Hamas de sa culpabilité depuis le 7 octobre et tout au long de ces années où il a fait de Gaza une rampe de lancement de missiles vers Israël. Simultanément, tant de choses sont importantes dans les choix politiques israéliens, à commencer par le fait que, trois ans après la catastrophe, ce gouvernement soit opposé à la création d’une commission d’enquête d’État. »

Symptomatique d’un discours qui substitue le phénomène (ce qui apparaît, se voit) à l’analyse de ce qui le produit, sa cause, autrement dit, pour ce dont vous parlez, le processus historique : le Hamas n’est pas tombé du ciel, il est le produit instrumentalisé d’une carence pérenne et le massacre du 7 octobre n’est pas un événement « en soi ». J’ai expliqué dans le blog (j’en donne la référence) en quoi il est, en deçà de toutes les intentions imaginables,  un suicide – ce que la suite a confirmé. Le suicide d’un peuple – j’utilise le mot dans son sens politique, autrement dit je ne parle pas de la population – quand il ne lui reste pas d’autre voie possible que sa mort accompagnée du plus grand nombre possible d’autres morts, acte sur lequel est unanimement collée l’étiquette commode de « terrorisme ». Commode en ce sens qu’elle donne l’illusion d’une explication.

La question essentielle que pose ce massacre, la seule qui soit susceptible de faire bouger les lignes du discours et interroger le sens des mots,  concerne ce qui l’a rendu possible, aussi bien du côté palestinien qu’israélien.

Dans le même paragraphe cité plus haut, une phrase pour la culpabilité du Hamas, une phrase sur le dysfonctionnement (militaire, technique, politique… ) israélien qui n’a pas pu empêcher le massacre, autrement dit, et malgré votre mise en cause du « campisme » en vous situant dans un camp, celui du phénomène, des effets,  qui exclut celui de l’analyse de la cause, autrement dit du processus.

Je vous soumets cette question : est-ce que l’émergence du Hamas, à laquelle a contribué la politique israélienne, et, en même temps, l’inexistence politique de l’Autorité palestinienne qui y a également contribué, s’expliquent autrement que par l’absence d’un État palestinien ?

Supposez un instant que le processus enclenché par les accords d’Oslo (= tourner la page de la question du « commencement ») ait été poursuivi et qu’il ait abouti à la création d’un État palestinien. Diriez-vous qu’aurait existé l’espace politique, idéologique, religieux, fanatique qui a vu naître le Hamas, espace dans lequel se développe l’extrémisme religieux israélien ?

« Les angles morts sont partout autour de nous ». Vous avez raison.

Pour terrifiant et insupportable qu’il puisse être, le 7 octobre n’est qu’un moment du processus qui conduit deux entités à persister depuis plus de 80 ans dans un conflit – dont l’asymétrie est aussi un problème – qui pose la question de son besoin pour exister.

C’est un angle mort.