Ecrivaines et plafond de verre

« Prix littéraires : les écrivaines cassent enfin le plafond de verre. Dans le sillage du Nobel de littérature attribué à Annie Ernaux, six des onze principaux prix littéraires français, dont le prestigieux Goncourt, l’ont été à des femmes. Les autrices se voient enfin couronnées : histoire d’une belle revanche. » (A la Une du Monde – 30.11.2022)

Quelques réactions :

« Enfant ma première lecture fut la comtesse de Ségur ! Maintenant j’hésite avant de lire un livre écrit par une femme, l’autobiographie plaintive et geignarde non merci ! »

« Pour mon compte ni le sexe et / ou le genre et / ou la couleur de la peau et / ou l’origine sociale et / ou la couleur des yeux et / ou la religion et / ou le véganisme et / ou l’âge et / ou le handicap et / ou ? ? ? ne doivent être pris en compte pour distinguer une création — un ou une artiste — je suis toujours un peu colère quand il est clair que seul le «  » politiquement correct «  » a été déterminant ! »

« On a le droit de ne pas trop apprécier la littérature féminine française ? En tout cas celle qui encombre aujourd’hui les librairies ? Ces histoires très répétitives, formatées, sagement transgressives, de fortes en thème qui explorent la jungle du réel et en prennent à témoin le monde entier ? Je n’ai rien contre l’autobiographie ni l’autofiction, au contraire, mais ces nymphettes littéraires sur le retour me donnent la fâcheuse impression d’une armée de clones dont la mission serait : « occuper le terrain à tout prix » (Goncourt ou non). »

« Dans ma bibliothèque, la parité est parfaitement respectée. Il y a 0% de prix littéraire masculin et 0% de prix littéraire féminin. Qui dit mieux ? »

Ma contribution :

Tout discours sur le rapport homme/femme pour ce qui concerne la création artistique renvoie aux hiérarchies historiquement établies sur des critères masculins : les femmes créatrices sont les exceptions dont les quelques noms ou leur absence servent de confirmation à la croyance en un type de dispositions lié au sexe. Aux femmes l’utérus/sensiblerie, aux hommes le cerveau/sensibilité. Rien d’étonnant si, pour la vie sociale, le balancier de contestation se soit élancé dans une zone de démesure comparable en vue d’obtenir une parité. Mais la parité pour l’art ? Si le paramètre social a une importance, encore faut-il déterminer exactement pour quoi. On peut trouver un début de réponse si l’on pense que l’art est une sublimation de névroses et que les névroses ont à voir, pour partie, avec les conditions sociales. Celles des femmes se rapprochant de celles des hommes, il peut paraître « normal » que la création devienne de plus en plus féminine. » *

*Extrait de l’article « On aimerait couronner davantage de livres écrits par des femmes, mais ils manquent à l’appel », affirmait, début juillet, Didier Decoin, le président de l’académie Goncourt, dans l’hebdomadaire Le Journal du dimanche. Ce qu’il résumait d’une formule brutale et maladroite : « On se casse le nez sur la matière première. »

Qatar et football : où est le problème ?

Hasni Abidi, directeur du Centre d’Etudes et de Recherche sur le Monde Arabe et Méditerranéen, à Genève, était l’invité des Enjeux internationaux de France Culture, ce matin 21/11 à 6 h 45. Ceux qui se lèvent tard peuvent l’écouter sur le site de la chaine.

Il précise ce que nous savons tous,  plus ou moins : le Qatar,  tout petit pays de moins de trois millions d’habitants que personne ne connaissait il y a trente ans… enfin, presque personne : l’émir avait prêté son château – oui, il avait un château, non, pas en Espagne, un vrai, en Suisse – pour les négociations des accords de Genève conclus en 1962 entre la France et le FLN…

Où en étais-je ? Ah, oui, le Qatar, disais-je… ou plutôt dit-il…  a acquis une belle influence internationale, notamment dans les instances, mondiale (FIFA) et européenne (UEFA), du football – certains laissent entendre qu’il y aurait un lien avec sa désignation pour organiser la coupe du monde… ça, c’est moi qui l’ajoute, non sans quelque perfidie – , mais aussi au sein des Hauts-Commissariats des Droits de l’Homme et de l’Aide aux Réfugiés – que veulent dire ces sourires ? C’est moi qui pose la question, toujours non sans quelque perfidie…

 Où en étais-je ? Ah, oui, l’influence. Elle a été et est toujours acquise au moyen du carnet de chèques, vieille expression – elle désignait au siècle passé des bouts de papier sur lesquels étaient inscrits avec des plumes en or dans certains lieux discrets un nombre – de 1 à 9 – suivi de beaucoup de zéros – devenue métaphorique pour des raisons de transparence.

Vous voulez des exemples ?

Le journaliste et son invité vous en donnent deux : 20 millions de dollars donnés pour la rénovation de la principale salle de réunion du palais des congrès de l’ONU à Genève, et 25 millions d’euros à l’Organisation Internationale du Travail qui avait d’abord publié en 2014 un document (nettement tendancieux, ça, c’est moi qui l’ajoute pour bien dire que non mais quand même !) sur le travail forcé (non mais franchement ! c’est toujours moi, pour la même raison) à l’occasion des premiers travaux pour la coupe du monde.

Maintenant, j’en viens à l’essentiel : où est le problème  ? Oui, puisque certains parlent de boycott et de morale pour dire ne pas regarder les matchs de la coupe du monde à la télé.  

D’accord, le football n’est pas la première activité du Qatar (c’est plutôt le gaz naturel liquéfié et le pétrole), d’accord, c’est une monarchie absolue dont la loi est fondée sur la charia – on a connu ça, nous aussi, même si charia n’était pas le terme utilisé, et on dit même aux enfants  des écoles que c’était le Roi Soleil… oui, non, c’est juste pour dire –  mais, si on est de bonne foi (hum…), on observera que les hommes de la haute classe qatarie  portent une longue robe blanche qui couvre tout le corps jusqu’aux chevilles et ils ont la tête couverte par une coiffe, ce qui, oui, vous alliez le dire, relativise quand même beaucoup les contraintes vestimentaires auxquelles sont soumises les femmes ! Et puis, on a beau dire, les femmes ne sont que des femmes, alors que les hommes, non.

Je repose la question : où est le problème ?

Les conditions de travail des immigrés ? Les morts ?

Là, la distanciation qu’exige l’humour devient très difficile.

Il faudrait opposer à cette situation dramatique, les si bonnes conditions dans lesquelles travaillent nos immigrés à nous, ou encore, celle des ouvriers qui taillent et cousent pour nous au Pakistan et au Bangladesh et ailleurs. Oui… aller jusqu’à opposer le travail à l’extérieur dans l’été qatari au travail à l’intérieur… L’humour peut aller jusque-là, oui, quand il est destiné à ceux qui partagent le même refus de résignation. Une manière de canaliser la colère.

N’empêche, ici, où la densité de capitalisme s’apparente à la masse critique de matière fissile, tout prend un aspect surréel.

Par exemple, mais là, c’est au niveau de la pâquerette, quand notre président dit qu’il n’ira au Qatar que si l’équipe de France parvient aux demi-finales.

C’est ce que certains esprits perfides appellent une morale à géométrie variable. Ou encore, mais seulement ceux qui n’ont pas la fibre patriotique, une tartufferie. Et on est dans l’euphémisme.

Alors, sérieusement – encore que l’humour soit une forme de sérieux –  où est le problème ?

Le problème, c’est que le football est un jeu. Qu’il est pratiqué sur toute la planète. Que les enfants y jouent, partout, dans les cours des écoles, dans la rue, même dans les lieux de misère, pieds nus.

Et que, visiblement, ce n’est pas un jeu d’argent.

Proust et la lecture d’Annie Ernaux

A l’occasion du centième anniversaire de la mort de Proust, Annie Ernaux était l’invitée de Guillaume Erner, dans Les Matins de France Culture, ce vendredi 18 novembre. Son intelligence, sa capacité à mettre en évidence la fréquente inadéquation des questions du journaliste ont été pour moi source d’ un grand plaisir.

Par exemple, quand il lui demande si, comme Proust a écrit « sur lui », elle a écrit « sur elle ».

« Je ne sais pas ce qu’aurait dit Proust, répond-elle très gentiment, mais je ne pense pas qu’il aurait dit qu’il écrivait sur lui. Moi, j’ai pas l’impression d’écrire sur moi. J’ai l’impression que, voilà, j’ai un corps, un esprit, une vie, mais quand j’écris, c’est à travers des choses qui m’ont traversée, des sensations, et avec le désir que, en devenant de l’écriture, elles soient en quelque sorte devenues générales. »

La question du journaliste dénote une vue disons assez superficielle non seulement de l’œuvre de Proust, non seulement du roman en général,  surtout s’il est écrit à la première personne, mais surtout du principe même de la littérature.

Le « je » du narrateur d’un roman n’est pas le « je » de l’auteur, mais une reconstruction du narrateur et dont l’auteur est en quelque sorte le liant. L’architecture produite n’a pas à voir avec celle de la biographie.

Pour le reste, il y aurait beaucoup à dire sur la fonction de généralisation qu’A . Ernaux assigne à la littérature, mais le plus intéressant concerne à mon sens le point de vue de « classe » qui est le sien.

Ce qui sous-tend sa démarche littéraire est la culpabilité (cf. article du 8.10.2022). Elle évoque dans l’entretien le « sentiment de culpabilité que j’éprouve par rapport à mon milieu » et c’est à travers le prisme de « transfuge de classe » (c’est son expression) qu’elle lit, en particulier le roman de Proust.

«  Il y a des passages qui sont à la limite insoutenables « , dit-elle, par exemple à propos de Françoise, la servante de la famille « lorsqu’il considère que la vie qui l’habite c’est un petit peu celle des animaux, c’est limite. » 

Limite de quoi ? Sa remarque qui serait pertinente si elle visait un essai politique ou sociologique, est, s’agissant d’une œuvre littéraire, un roman, complètement inadéquate. Autant dire que le tableau  Les mangeurs de pommes de terre, de Van Gogh, est « limite » à cause de la trogne des personnages.

Voici un autre exemple à propos d’un extrait (lu par Denis Podalydès) de la dernière partie de La recherche du temps perdu, Le temps retrouvé, que fit entendre G. Erner.

« La guerre ayant jeté sur le marché de la conversation des gens du peuple, une quantité de termes dont ils n’avaient fait la connaissance que par les yeux, par la lecture des journaux, et dont, en conséquence, ils ignoraient la prononciation, le maître d’hôtel ajoutait « Je ne peux pas comprendre comment que le monde est assez fou. Vous verrez ça, Françoise, ils préparent une nouvelle attaque d’une plus grande enverjure que toutes les autres. M’étant insurgé, sinon au nom de la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins de la grammaire, et ayant déclaré qu’il fallait prononcer envergure, je n’y gagnai qu’à faire redire à Françoise la terrible phrase, chaque fois que j’entrais à la cuisine, car le maître d’hôtel, presque d’autant que d’effrayer sa camarade, était heureux de montrer à son maître que, bien qu’ancien jardinier de Combray et simple maître d’hôtel, tout de même bon Français selon la règle de Saint-André-des-Champs,  il tenait de la Déclaration des droits de l’Homme le droit de prononcer enverjure en toute indépendance et de ne pas se laisser commander sur un point qui ne faisait pas partie de son service, et où, par conséquent, personne n’avait rien à lui dire, puisqu’il était mon égal. »

Commentaire d’ A. Ernaux : « « C’est évidemment très jouissif d’entendre çà, mais c’est tout de même une position de classe avec cette ironie qu’il espère faire partager avec le lecteur. C’est ça. Et on est là dans ce qui pour moi fait problème, fait question. Cela dit, je vois pas qu’on puisse à cause de ça ne pas lire Proust. (…) Moi aussi, j’ai le droit de contester la position dominante que Proust a à l’intérieur de ce passage qui est, mais je le reconnais, très drôle. »

Le critère « lutte de classe » pour lire et apprécier La Recherche – l’objet concerne la « vraie vie » qu’est la littérature via la reconstruction par la mémoire – n’est pas pertinent.

Ici,  l’humour de Proust n’a pas à voir avec à un se moquer de « dominant » qui ressortit à l’ironie, mais il se manifeste pour l’essentiel par la distorsion entre la banalité de l’événement (une prononciation erronée) et l’importance d’apparence dramatique/tragique (m’étant insurgé… bon sens stratégique) donnée par le narrateur, le tout agrémenté d’un comique de répétition (chaque fois que j’entrais dans la cuisine…) lié à l’humour même du maître d’hôtel. L’autodérision n’est pas loin.

Bref, A. Ernaux perturbe sa jouissance de lectrice par le sentiment de culpabilité qui la conduit à cette réaction d’ambivalence, un malaise dont Nietzsche dirait peut-être… sans doute…  qu’il est symptomatique du ressentiment.

Le négationnisme et la loi

« Condamné plusieurs fois pour avoir nié l’existence des chambres à gaz ou le massacre d’Oradour-sur-Glane, [le français Vincent Reynouard] a été placé en détention [en Grande-Bretagne] avant une éventuelle extradition. » (A la Une du Monde – 14.11.2022)  

Quelques réactions :

« Sidérant de lire les commentaires qui dénotent d’une disparition de l’esprit d’analyse et critique chez les Français, ainsi que de l’anéantissement du Droit.
Condamner à de la prison ferme pour un délit d’opinion quelle qu’elle soit devrait indigner, que ce soit pour un négationniste comme pour un politique ou un religieux. Ce sont des lois félonnes inacceptables. Ces gens peuvent penser ce qu’ils veulent, ils sont des groupuscules ultra minoritaires qu’aucune Vérité ne devrait craindre si elle est la Vérité.
 »

« Nier l’histoire c’est ouvrir grande les portes de la reproduction des faits, même et surtout les plus horribles! Ce monsieur devrait être installé de force devant un écran pour voir tous les reportages et les interviews existants sur les horreurs des camps, sans lui épargner le moindre « détail » ! Je voudrais aussi rassurer tous les lecteurs du Monde qui ont tellement peur pour la liberté d’expression, ce monsieur n’est pas encore extradé et son procès n’est pas pour demain, rassurez-vous bonne gens, tout va encore bien dans le meilleur des mondes ! »

« Ce type n’a tué personne, n ‘a agressé physiquement personne, si dans son délire il veut se faire photographier avec un buste d’Hitler, c’est son droit absolu, le prince Harry s’est fait photographier bourré avec un brassard nazi, il n’est pas allé en taule pour ça. » 

« A enfermer à triple tour ! »

Ma contribution :

Liberté d’expression = pouvoir exprimer toute opinion ? On touche à un idéalisme qui trouve sa limite banale dans la vie quotidienne : je n’ai pas le droit de dire publiquement le mal que je pense d’une personne sans devoir en répondre. Nier Oradour ou les chambres à gaz est une opinion qui franchit un interdit analogue concernant des personnes. Mais l’essentiel est un implicite : la fascination morbide pour le nazisme en tant qu’entreprise de mort, qui ne ressortit pas au législatif. D’où l’ambiguïté de la loi censée répondre à cet implicite qu’elle occulte. Il serait plus pertinent d’expliquer en quoi nous sommes tous concernés par cette fascination (cf. la multitude des livres, films etc.), quels sont les verrous de protection et les circonstances qui les fragilisent au point de redonner à cette pathologie (elle concerne les individus et la collectivité) une forme d’expression politique audible d’apparence édulcorée.

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P.S.  Cet article est le 600ème publié depuis trois ans m’indique WordPress qui précise : 6903 visiteurs, 13429 vues, 228 commentaires.

Ocean Viking

1° Les faits.

Le bateau de l’ONG SOS Méditerranée qui a recueilli des migrants et qui a été interdit d’accostage par le gouvernement italien de Giorgia Meloni sera accueilli à Toulon le 12.11.2022. Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin qui a annoncé la décision a jugé incompréhensible la position italienne en se référant au droit maritime international.

Une des règles de ce droit prévoit qu’un navire en difficulté qui se trouve dans une zone couverte par la convention de sauvetage en mer (dite SAR) doit être accueilli par le pays le plus proche.

Malte puis l’Italie ont refusé, donc en contradiction avec la convention.

2° analyse… dans le droit fil de la problématique proposée dans les articles intitulés La cause première.

Il n’y aurait pas de débat – parce qu’il n’y aurait pas de problème – si le bateau en question était un bateau ordinaire dans la conjoncture extraordinaire précisée dans la convention.

Dans ce cas-là, la cause de la demande d’accostage coïncide avec le principe qui exige l’accueil. Relativement à l’événement, on peut dire qu’il s’agit d’une cause première.

Pour ce qui concerne le cas de l’Ocean Viking, il ne s’agit ni d’ un bateau ordinaire, ni d’une conjoncture extraordinaire, mais du problème désormais structurel que pose l’immigration, dite « sauvage », qui envoie tous les jours sur mer des embarcations inadaptées dont les occupants sont régulièrement récupérés par des bateaux d’ONG spécialement frétés pour ces opérations de sauvetage.

3° La cause première.

La déclaration du ministre français est donc plutôt hypocrite puisqu’il fait semblant de confondre l’Ocean Viking avec un bateau ordinaire, et la décision italienne plutôt cynique dans le sens où elle utilise la vie d’êtres humains comme un outil politique en les excluant de la convention.

La cause première relative à ce problème est ce qui met en route le processus qui conduit à cette immigration.

Le problème est l’absence de discours explicatif de cette cause présenté par les pays « riches » en l’occurrence européens, précisant leur part de responsabilité dans ce processus – au premier chef la France qui, pour m’en tenir à l’histoire récente de la présidence de N. Sarkozy, a beaucoup contribué au chaos africain en intervenant en Libye.

L’absence de ce discours commun, autrement dit le déni de la cause première, a pour conséquences le développement et l’approbation des thèses d’extrême-droite (nul doute que madame Meloni sera applaudie pour ce qui apparaîtra comme un acte de fermeté politique) et l’aggravation du problème migratoire anarchique qui nourrit les peurs qui nourrissent le fantasme de l’identité nationale qui nourrit…

LA CAUSE PREMIERE (12 – conclusion)

En deux parties, comme annoncé, et un peu plus longue que les autres articles.

                                      I – volet théorique de la thèse

Ce que n’explique pas Nietzsche, c’est pourquoi l’homme du ressentiment – le faible – finit par l’emporter sur l’homme de race supérieure – le fort. La réponse « il est plus rusé,  il a plus d’idées» (§10) conduit à relancer la question.

Quant à l’explication par le développement moderne du capitalisme, elle n’est pas pertinente du point de vue nietzschéen lui-même qui présente le christianisme comme l’expression la plus aboutie du ressentiment.

Maintenant, est-ce que cette inversion du rapport des forces qui est tout sauf naturelle – l’agneau ne devient jamais plus fort que l’aigle – est vérifiée dans le réel ?

Autrement dit, peut-on repérer dans l’histoire humaine un processus révélateur de la victoire de l’homme du ressentiment sur l’homme supérieur ? Ainsi, est-ce que l’empereur romain Constantin (4ème siècle) qui parvint à imposer son autorité par la force et qui établit le christianisme comme religion d’état peut être considéré comme l’homme (faible) du ressentiment ?

Nietzsche ne s’aventure pas dans l’explication historique, et pour cause : la dimension épique de la démarche qu’il entreprend avec la violence revendiquée du marteau révèle que ces deux hommes, de race supérieure et de ressentiment, sont en réalité deux composants de l’être humain balloté entre deux pôles de forte tension représentés par ailleurs par l’ange et la bête (Pascal), Dieu et Satan (Baudelaire), le grotesque et le sublime (V. Hugo)…

Le pourquoi concerne donc cette tension (l’homme de race supérieure et l’homme du ressentiment en sont les expressions métaphoriques) dont Nietzsche rêve qu’elle aboutisse, par une exaltation de la volonté caractéristique de la puissance vitale, à un dépassement qui n’est pas le surhomme de récupération idéologique mais le surhumain (= par-delà l’aliénation de la morale) de l’individu par et pour lui-même.

Il rejette la dialectique (liée à Hegel qu’il récuse), sans doute parce que sa pensée ne parvient pas à une résolution apaisante pour lui-même. Son entreprise de démolition se heurte, dans le processus de la reconstruction, aux limites de ce que signifie le marteau comme outil de pensée : le règlement de comptes initié par l’histoire personnelle douloureusement marquée ici par la souffrance chronique. En témoigne l’effondrement mental de sa fin de vie qu’il est à mon sens plus pertinent de relier à la longue maladie chronique qu’à la nature de l’entreprise philosophique (ce que font certains) qui me semble plutôt en être le corollaire.

Nous pouvons constater nous-mêmes dans la vie quotidienne la fréquence de cette absence de résolution, à des degrés d’intensité variable, dans le débat : un débatteur ne dit jamais être convaincu par son adversaire. Privé ou médiatique, le débat est le plus souvent enfermé dans l’explication stérile des effets par les causes contingentes, jusqu’au seuil de la cause première jamais abordée pour les motifs évoqués au début ; en résumé, elle n’est pas un concept pertinent puisqu’elle est sinon inatteignable, du moins très hypothétique ou vaine. En témoignent les innombrables théories diverses et contradictoires, notamment en économie et en philosophie.

C’est donc bien la cible qu’il faut considérer.

Dans le domaine du savoir ordinaire, la quête de la cause première vise la cible de l’objet, par principe connaissable avec l’outil scientifique ; elle est donc relative et s’inscrit dans un enchainement infini.

Dans celui du croire monothéiste, elle ne vise rien, elle est Dieu*, le seul détenteur du savoir essentiel, situé hors de l’analyse ; elle est donc absolue et non discutable.

*Dans ma toute récente parenthèse de lectures (hier pour être précis), j’ai trouvé ceci dans La fausse maîtresse de Balzac « La Cause n’est-elle pas, aux de quelques âmes privilégiées et pour certains penseurs gigantesques, supérieure à la Nature ? La Cause c’est Dieu. Dans cette sphère des causes vivent les Newton, les Laplace, les Kepler, les Descartes, les Malebranche, les Spinosa (sic), les Buffon, les vrais poètes et les solitaires du second âge chrétien, les sainte Thérèse de l’Espagne et les sublimes extatiques. Chaque sentiment humain comporte des analogies avec cette situation où l’esprit abandonne l’Effet pour la Cause. » –  Le hasard fait bien les choses, dit-on à propos des coïncidences… qui n’en sont pas toujours.

Que se passe-t-il si on change la cible ? Si l’on substitue à l’objet, le sujet ?

Autrement dit, que se passe-t-il si l’on émet l’hypothèse que l’objet [ce qui est en face du sujet] a été choisi plus ou moins intentionnellement comme cible de la cause première pour permettre son invalidation ?  

Autrement dit encore, je m’applique à rechercher la cause première de l’objet – quelle qu’en soit la nature, politique, économique, sociale… –, je me rends compte qu’elle est multiple, soluble, et j’en déduis que le concept est erroné, bref, qu’elle n’existe pas.

La thèse que je propose est donc la suivante : la cause première de tout ce que je pense et que je fais – dont le choix de la cible-objetest le discours premier combiné de mon corps et de mon esprit sur la mort de moije, premier vrai discours dans mon histoire d’être humain : c’est lui qui constitue ma conscience consciente d’elle-même et qui génère le couple insatisfaction/ressentiment, l’une et l’autre propres à l’espèce.

Ce discours premier imprime en moi de façon indélébile un savoir redoutable. « Le plus courageux d’entre nous n’a que rarement le courage d’affirmer ce qu’il sait véritablement. » écrit Nietzsche (Le crépuscule des idolesMaximes et pointes – 2) sans préciser ce que recouvre véritablement.  

Je contourne l’effroi de ce savoir premier concernant mon statut mortel de moi-je conscient – savoir indiscutablement véritable et véritablement indiscutable – en visant des cibles autres, à savoir des objets, et je double le contournement en m’évertuant à en chercher la cause première .

Aussi longtemps que je la cherche en ciblant le monde/univers (big bang ou Dieu) et l’être humain en tant qu’objet, surtout objet créé (Dieu), j’occulte la cause première du sujet que je suis, marqué au fer rouge par le discours premier.

C’est ainsi que se développe et prospère l’insatisfaction qui conduit à l’accumulation de l’objet-transfert (jusqu’à la pathologie – cf. E. Musk), ou, si l’on préfère, à la recherche d’une satisfaction trompeuse : l’enfant qui suce son pouce n’est pas différent de l’adulte qui accumule les objets : l’une et l’autre action ont la forme d’une courbe fermée sur elle-même, un cercle d’autosatisfaction physique éphémère, une sphère d’incompréhension (recherche de la suprématie par les idées dans les débats) et d’affrontements (recherche de la suprématie par la possession).

                                      II- volet esthétique de la thèse

Si le débat tourne en rond dans les effets et les causes secondes, c’est parce que ne lui est jamais assignée pour objet explicite l’équation capitaliste (être = avoir +) de contournement du discours premier laissé en friche, et dont découle tout le reste, notamment les rapports production/consommation, individu/commun.

Vient un jour où tourner en rond tourne court. Le symptôme insidieux en est celui de la fatigue de l’esprit confronté au désespoir généré par la stérilité du débat que la disparition des deux paradis-prétextes rend à la fois inaudible et pathétique. Nous y sommes.

Aujourd’hui, en effet,  ont disparu les deux paradis de compensation (dans l’au-delà), de révolution (sur terre), et, succédant aux menaces, les effets du changement climatique affectent de plus en plus la vie humaine. Ce changement trouve son origine dans l’équation, mais elle n’est jamais évoquée, pas même dans les débats de l’écologie militante qui se contente de mettre en cause le capitalisme – comme Nietzsche et Marx pour des problématiques différentes – mais en le réduisant aux formes modernes qu’il a prises depuis le 18ème siècle. Une mise en cause seconde.

Devient donc de plus en plus difficile, voire désormais impossible le « se raconter des histoires » auquel recourt le déni qui s’efforce d’édulcorer ou d’abolir le réel avec des mots.

Or, l’objet créé (matériel ou spirituel) raconte toujours une histoire qui se présente historiquement sous deux aspects quand il est celui de l’esprit :

– celui, sous toutes ses formes (de la poésie au roman de gare en passant par les comptines), du conte-récit de l’enfance et de l’épopée où la réponse ultime précède le questionnement ;

– celui du conte-discours essentiellement nourri par les contradictions (qu’il assume ou combat) des deux paradis de compensation disparus dans leurs expressions modernes : d’une part la richesse matérielle et le pouvoir intransigeant des églises prêchant la pauvreté, l’altruisme et l’amour, d’autre part l’accaparement brutal du pouvoir et des biens par les révolutions accomplies au nom de la justice, de la démocratie et du partage.

 « Se raconter des histoires » est la fonction implicite du conte-discours qui se vérifie par la multiplicité des théories incompatibles et qu’atteste la vanité des débats.

Le second volet de la thèse propose l’assimilation du conte-discours (sous toutes ses formes, dont celle philosophique) au conte-récit et sa lecture en tant qu’œuvre littéraire, autrement dit d’œuvre d’art.

Homère et le cinéma d’Ozu (cf. article du 1/10/2022) d’une part, l’œuvre de Nietzsche d’autre part, serviront de support.

Tenter de regarder les films d’Ozu sous l’angle social, autrement dit chercher une analyse critique de la société japonaise à l’issue de la seconde guerre mondiale mène dans une impasse. Le monde que le cinéaste donne à voir n’est pas celui de la révolte existentielle : les références sociologiques, historiques japonaises servent à construire le décor d’un récit de négociation, d’abord avec soi-même. Les difficultés créées par les rapports familiaux, sociaux sont vécues par les personnages comme intrinsèques de la vie, et elles sont d’abord affaire de gestion personnelle.

Au début de l’Iliade, Achille en colère ne se révolte pas contre le pouvoir d’Agamemnon qui l’a dépossédé de sa prisonnière mais se retire dans sa tente, comme l’enfant dans sa bouderie. Dans l’Odyssée, Ulysse vit ses vingt années (dix pour la guerre de Troie, dix pour le retour) loin d’Ithaque où Pénélope incarne l’abolition du temps, sans jamais lever le poing en direction de l’Olympe à l’origine d’une accumulation d’obstacles franchis comme des épreuves d’initiation.

De même les femmes et les hommes du cinéma d’Ozu : ils se réjouissent, s’attristent, sourient, pleurent, travaillent au bureau ou à la maison, boivent le thé ou le saké, mangent avec les baguettes les nouilles ou le riz, avec les doigts les gâteaux onéreux, sans remettre en cause les critères qui définissent les rapports entre les parents et les enfants, le mari et l’épouse, d’une manière générale les hommes et les femmes. C’est moins leur bouche qui parle que leurs gestes et leurs yeux.

L’esthétique y est libérée de la confusion du rapport beau/laid avec le rapport bien/mal, comme dans l’Iliade dont l’épisode de la mort d’Hector et du traitement de son cadavre est un exemple significatif.

[Nietzsche qui connaissait bien le texte d’Homère s’est à coup sûr inspiré du récit homérique pour sa métaphore de l’aigle et l’agneau (§5)  : « Alors Hector tira l’épée aiguisée qui lui pendait sur le flanc, grande et terrible ; et il s’élança, pareil à un aigle volant très haut qui descend dans la plaine, parmi des nuées obscures, pour ravir un tendre agneau ou un lièvre timide. » (XXII) Ici,  c’est l’aigle qui va mourir, tué non par l’agneau, mais par un aigle doté d’une puissance de volonté plus grande, comme a été la sienne face à Patrocle, l’ami d’Achille, qu’il a tué.]

Achille perce les talons d’Hector, passe une lanière de cuir qu’il attache à son char et traîne le cadavre autour de Troie et du tombeau de Patrocle avant de le laisser dévorer par les vautours et les chiens.

Ce ne sont pas des raisons d’ordre moral qui le conduiront à rendre le corps d’Hector à son père Priam, mais, et sous la pression des dieux, l’image de son propre père – il sait qu’il ne survivra pas à sa victoire sur Hector – qu’il voit dans le visage de Priam : ce qui est bon, ici, n’est pas l’altruisme mais l’acte pour soi, pour le moins de douleur que crée la vision de son père Pélée, vieux et privé de l’assistance de son fils. Il fera donc d’abord restaurer le cadavre dégradé d’Hector pour éviter qu’une colère égale à la sienne après la mort de Patrocle ne saisisse Priam dont l’apaisement voulu est celui qu’il veut pour son propre père.

Le comportement d’Achille est, si j’ose dire, nietzschéen. Ce qui veut dire que le philosophe n’invente rien mais qu’il donne à une idée/concept permanente (cf. §6, Balzac et le ressentiment) une forme esthétique nouvelle : un des signes que l’œuvre de Nietzsche est un conte-récit, en l’occurrence une épopée.

Le fait que les textes philosophiques des siècles/millénaires passés soient toujours d’actualité en témoigne, comme aussi leur ambivalence signifiée par les imputations d’inutilité pratique renforcées par la limitation de leur exploitation scolaire.

Pour autant, aucun philosophe ne considère son œuvre comme un conte, encore moins comme une épopée, mais, quoi qu’en dise Marx, comme un discours visant à changer le réel, en dernière analyse le rapport individu/commun.

La fin des paradis en tant que certitudes transforme l’œuvre philosophique qui s’en nourrissait en œuvre d’art, au même titre que le tableau ou la composition musicale.

Les mots essentiels du discours philosophiques concernent le rapport individu/commun : ils sont maintenant usés, imprononçables, dont le plus important, fraternité, historiquement appauvri par sa réduction au domaine d’abord religieux, puis économique et social, et plus encore aujourd’hui quand le rapport au commun qui s’affirme comme une nécessité vitale n’est pas pensé de manière adéquate : les pays les plus pauvres qui produisent le moins des gaz à effet de serre sont ceux qui en souffrent le plus, la Chine et l’Inde, pauvres à certains égards, et les très riches USA qui en produisent le plus, sont plus ou moins absents de la conférence de la COP27 à Charm-el-Scheikh, les très riches européens n’apportent pas les réponses supposées efficientes. S’il fallait un exemple du discours qui tourne court à force de tourner en rond…   

Il n’existe qu’une seule fraternité réelle, non morale, objective : la fraternité de solitude qu’impose à tout être humain la conscience consciente de la réalité de sa mort (le rien) dans laquelle nous, individus et sociétés, nous efforçons d’incorporer, de dissoudre la mort telle qu’elle est (le cadavre, dissécable) pour continuer à en faire un objet de croire.

Dès lors, faire du discours de la philosophie un conte/récit ressortissant au domaine de l’art crée un vide.

Le discours susceptible de le combler – la mort telle qu’elle est comme objet de savoir enseigné – implique une rupture avec le conte/discours philosophique historique qui devient alors l’équivalent de ce qu’est devenue l’église romane désaffectée.

LA CAUSE PREMIERE (11)

Si la satisfaction est une coïncidence (sujet/acte) qui ne questionne pas – elle va jusqu’à l’euphorie (du grec euphorein = porter facilement)  –  , le questionnement – dont le pourquoi ? – est suscité par une dissociation, à la fois conséquence et cause d’une insatisfaction qui cherche une réponse d’apaisement.

Les ambiguïtés du discours de Nietzsche – dont témoignent les tentatives de récupération – peuvent s’expliquer en partie par l’état d’insatisfaction inhérent à la permanence de sa maladie : on ne trouve en effet rien de tel ni chez Spinoza (de santé fragile et mort à 45 ans de phtisie) ni chez Montaigne qui souffrait de la « maladie de la pierre » (calculs rénaux)), l’un et l’autre irrécupérables. Pour le reste, il faut prendre en compte le paramètre du développement du capitalisme et ses conséquences (§ 6 et 8) qui se combinent avec le malaise personnel compliqué (comme pour Spinoza que ses parents destinaient au rabbinat) d’une remise en cause religieuse.

Le lien qu’il crée entre l’état de faiblesse et la recherche philosophique de la cause, en l’occurrence l’instinct de conservation, le conduit à la lecture réductrice déjà évoquée (§8) du conatus de Spinoza, qui pourrait être le signe d’un exutoire aux difficultés liées à ses souffrances – un mauvais procès qui lui sert de roboratif – :

«  Vouloir se conserver soi-même, c’est l’expression d’un état de détresse, une restriction du véritable instinct fondamental de la vie qui tend à l’élargissement de la puissance et qui, fort de cette volonté, met souvent en question et sacrifie la conservation de soi. (…) Certains philosophes, comme par exemple Spinoza, le poitrinaire, ont considéré, ont dû justement considérer ce qu’on appelle l’instinct de conservation comme cause déterminante : – c’est qu’ils étaient des hommes en plein état de détresse. »(Le gai savoir – livre cinquième – Nous qui sommes sans crainte – 349)

En témoigne encore la cause caricaturale qu’il trouve pour dénigrer Darwin :

« Le darwinisme anglais tout entier respire une atmosphère semblable à celle que produit l’excès de population des grandes villes anglaises, l’odeur des petites gens, misérablement à l’étroit. » (id.)

La référence à des critères physiques dans la détermination de la cause sert aussi pour sa conception de l’esthétique, autre facette de la destruction/construction au marteau : « Comment on philosophe au marteau » est le sous-titre de Le crépuscule des idoles, écrit après le renoncement à son projet d’un livre qu’il voulait intituler La volonté de puissance – et publié en 1888 deux ans avant sa mort, alors que les effets de la maladie sont de plus en plus sensibles.

*Ce passage par l’esthétique sera le dernier avant la conclusion qui sera l’objet du prochain et dernier article traitant de la cause première : l’esthétique à ceci de commun avec la philosophie qu’elle ne sert à rien (dans le sens utilitaire) et qu’elle est un objet de discours infinis… dont un, très limité, qui sera proposé en post-scriptum de la conclusion. Histoire de finir en beauté…

Il présente ainsi le rapport causal entre le corps et l’esprit dans la naissance de l’esthétique :      

« Rien n’est plus conditionnel, disons plus borné, que notre sens du beau. (…) Le « beau en soi » n’est qu’un mot, ce n’est même pas une idée. Dans le beau, l’homme se pose comme mesure de la perfection ; dans des cas choisis, il s’y adore. Une espèce ne peut faire autrement que de se dire à elle-même oui de cette façon. » (Le crépuscule des idoles – flâneries d’un inactuel – 19)

« Au point de vue physiologique, tout ce qui est laid affaiblit et attriste l’homme. Cela le fait songer à la déchéance, au danger, à l’impuissance. (…) Nous entendons le laid comme un signe et un symptôme de la dégénérescence : ce qui rappelle de près ou de loin la dégénérescence provoque en nous le jugement « laid ». (…) Ici une haine jaillit : qui l’homme hait-il ici ? Mais il n’y a aucun doute : l’abaissement de son type. (…) Dans cette haine il y a un frémissement, de la prudence, de la profondeur, de la clairvoyance – , c’est la haine la plus profonde qu’il y ait. C’est à cause d’elle que l’art est profond… (id.20)

Une précision avant la dernière étape annoncée : l’idée d’un article (finalement une série) sur la cause première n’était pas directement, en tout cas pas consciemment, liée à ma lecture de l’œuvre de Nietzsche. Après coup, je pense que sa forte ambivalence (j’ai plusieurs fois refermé le livre ouvert il y a des années) a été un facteur sinon déclenchant du moins important, en ce sens qu’elle m’a incité, au-delà de l’empathie pour les souffrances physiques et psychiques de cet homme tourmenté,  de l’intérêt pour une écriture si passionnée et explosive, à m’interroger sur le rapport entre la création et la difficulté de vivre – avec la facilité, si elle existe ? – autrement dit à examiner le sens des mots – arts, littérature, philosophie etc.  – appliquée à la création.

(à suivre)

« Qu’il retourne en Afrique ! » ou « Qu’ils retournent en Afrique ! »

L’injonction du député du RN concerne-t-elle le député (de peau noire) LFI qui intervenait à l’Assemblée nationale à propos de l’immigration (03.11. 2022), ou bien le bateau SOS Méditerranée qui avait recueilli des migrants ? L’ambiguïté liée à l’oralité du message crée une polémique (« qu’il retourne » dit le compte-rendu officiel de séance, « qu’ils retournent » soutient le député RN) qui, par contre-coup, a pour effet de banaliser sinon légitimer le retour du bateau, métonymie (= la partie pour le tout, le contenant pour le contenu…) de la position du RN sur la question migratoire.

Le bateau-immigration apparaît ainsi subrepticement comme une cause facile à supprimer par un simple demi-tour, alors qu’il n’est qu’un élément consécutif à l’intérieur d’un processus historique où nous sommes impliqués (colonisation, exploitations des richesses, interventions politiques et militaires).

Tenter de bloquer l’analyse causale par l’effet-événement, ici le bateau –  en d’autres temps le « détail » des chambres à gaz d’Auschwitz – est une des stratégies du simplisme d’opinion et/ou de la mauvaise foi, l’un et l’autre signes de déni.

LA CAUSE PREMIERE (10)

Considérer l’œuvre philosophique comme un conte-discours (§7) revient à dire qu’elle propose un récit dont les personnages du conte-récit sont remplacées par des idées-concepts dont les aventures ne sont plus annoncées par le « Il était une fois » d’un passé fictif, mais racontées sous la forme de l’analyse pour un questionnement qui concerne le fait d’être.

Voici un bref exemple du conte/discours nietzschéen, extrait de Le crépuscule des idoles (Flâneries d’un inactuel – 14 – Anti-Darwin) : « Les faibles finissent toujours par se rendre maîtres des forts – c’est parce qu’ils ont le grand nombre, il sont aussi plus rusés… Darwin a oublié l’esprit (– cela est bien anglais !), les faibles ont plus d’esprit… Il faut avoir besoin d’esprit pour arriver à avoir de l’esprit,  –  (on perd l’esprit lorsque l’on n’en a plus besoin). »

Si le conte-récit utilise explore les méandres de l’esprit par l’imaginaire, le conte-discours les explore par la pensée systématisée, comme la science explore les méandres du corps par la sonde et le scanner.

Les problématiques de ces deux types de contes – comme celles des divers contes-discours eux-mêmes – sont à la fois différentes par les formes du récit et identiques en ce sens qu’elles ont pour objet les mêmes préoccupations propres à l’être humain (§7) : c’est en quoi le « Il était une fois » du conte-récit est, comme le questionnement du conte-discours, intemporel.

Ainsi, on lit toujours aux petits enfants les mêmes contes et on continue à lire les mêmes textes philosophiques. L’absence de rapport avec le contingent que signifie cette adresse à un invariant, rappelle et souligne leur inutilité pratique qui conduit certains à refuser de lire ou raconter des contes à leurs enfants, d’autres à rejeter la philosophie.

De cette non-connexion à la vie pratique et contingente découle la question : en quoi cet inutile – et l’inutile en général – nous est-il utile, sinon indispensable ? – elle sera abordée plus loin. 

Relativement au discours philosophique allemand habituel (Kant, Hegel, Schopenhauer), Nietzsche se singularise par le style et, pour son œuvre emblématique (Ainsi parlait Zarathoustra),  par le choix du récit, un conte-parabole – fils et petit-fils de pasteur, il envisagea le pastorat et c’est peu dire qu’il connaissait les Evangiles .  

D’autres avant lui ont fait le choix du récit : au 16ème siècle, Montaigne (Essais) nous prend par la main pour un voyage raconté à la première personne, et nourri de réflexions nées de lectures, d’expériences, d’événements ; au 18ème, Montesquieu (Les lettres persanes), Diderot (Le Neveu de Rameau, Jacques le Fataliste), Voltaire (Candide, Zadig, Moicromégas…), Rousseau (Emile), au 20ème, Camus (L’Etranger, La Peste), Sartre (La Nausée, son théâtre)  et, au tout début de la philosophie, il y a deux mille quatre cents ans, Platon, par les rencontres dialoguées dans la cité,  à la campagne ou chez des particuliers, entre Socrate, des amis, des contradicteurs avertis ou candides.  

L’émergence du concept, figure du récit-discours philosophique, ne va pas de soi dans la vie ordinaire : si Hegel que je rencontre au coin de la rue – j’ignore qui il est –  me demande « qu’est-ce qu’ici ? », la probabilité que je me lance aussitôt dans l’examen du concept (recherche expérimentale de l’esprit) est très faible ; je répondrai plutôt par l’endroit où nous nous trouvons (expérimentation sensible du corps).

En l’écoutant d’une oreille développer son analyse tandis que nous déambulons lentement en évitant de nous cogner aux réverbères,  je me dirai en m’écoutant de l’autre que tout cela est très compliqué et que je peux très bien vivre sans me poser la question de l’ici en soi.

Très bien vivre ou vivre très bien ? Je m’interrogerai un peu plus tard sur ce distinguo,  après que l’expérimentation m’aura poussé à me demander ce que sont, entre autres, l’amour, l’amitié, le bonheur… Démarche questionnante plus ou moins choisie, plus ou moins obligée qui m’amènera jusqu’au seuil – je le franchirai ou pas – qui ouvre sur l’immense univers tortueux et peuplé d’étranges figures de la philosophie.

Chercher ce qui fait passer de l’expérimentation au questionnement philosophique revient à chercher ce qui conduit l’enfant qui écoute le conte à demander  « dis,  pourquoi il y a trois ours… ? »

(à suivre)

LA CAUSE PREMIERE (9)

Le verbe grec aphorizein, d’où vient aphorisme, signifie limiter. Un aphorisme est donc la formulation d’une idée dans des limites restreintes censées lui donner plus de force. Nietzsche le pratique souvent, notamment dans une forme poétique, par exemple, dans le Prélude en rimes du Gai Savoir (1887), intitulé « Plaisanterie, ruse et vengeance » :

                                                           3

                                                     Intrépidité      

                                Où que tu sois, creuse profondément.

                                     A tes pieds se trouve la source !

                                     Laisse crier les obscurantistes :

                                    « En bas est toujours – l’enfer ! »

                                                          12

                                           A un ami de la lumière

                     Si tu ne veux pas que tes yeux et tes sens faiblissent

                                  Cours après le soleil – à l’ombre ! »

                                                          14

                                                      Le brave

                                  Plutôt une inimitié tout d’une pièce

                                 Qu’une amitié faite de bois recollés !

Ces fusées de l’esprit qui sollicitent la pensée par les affects de la poésie ont pu faire dire à certains que Nietzsche n’était pas un philosophe ; lui reconnaître ce statut, revenait à accepter le marteau comme outil philosophique.

Il avait pressenti la critique :  « (…) La forme aphoristique de mes écrits présente une certaine difficulté : mais elle vient de ce qu’aujourd’hui l’on ne prend pas cette forme assez au sérieux. Un aphorisme dont la fonte et la frappe sont ce qu’elles doivent être n’est pas encore « déchiffré » parce qu’on l’a lu ; il s’en faut de beaucoup, car l’interprétation ne fait alors que commencer et il faut tout un art de l’interprétation. » ((Avant-propos de La Généalogie de la morale)

Quelle différence avec le principe du récit, en particulier du conte ?

A cet égard, l’œuvre la plus emblématique et peut-être la plus déroutante est Ainsi parlait Zarathoustra (1891).

Dans les premières pages, Zarathoustra descend de la montagne où il a vécu seul pendant dix ans, et il rencontre un vieillard qui lui parle ainsi : « Il ne m’est pas inconnu ce voyageur ; voilà bien des années qu’il passa par ici. Il s’appelait Zarathoustra, mais il s’est transformé. (…) Zarathoustra s’est transformé, Zarathoustra s’est fait enfant, Zarathoustra s’est éveillé (…) » (Prologue -2)

Plus loin, dans la partie intitulée Les discours de Zarathoustra – Les trois métamorphoses. « Je veux vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. (…) Oui, pour le jeu de la création, ô mes frères ! il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté , celui qui est perdu au monde veut gagner son propre monde. »

Pour l’enfant participant au jeu de la création peu importe le non-vrai des étymologies qui participent de ce jeu, peu importent les mots désignant autre chose que la réalité sociale dont ils sont les signifiants ordinaires  : homme supérieur, race noble ne sont pas des incitations politiques au mépris ou au racisme, mais des figures de récit.

Si l’on refuse cette thèse, on se perd dans des débats le plus souvent polémiques sans issue, et ce, depuis ses premières publications.

Il est indiscutable que Nietzsche n’était ni raciste ni antisémite : en témoignent directement ses lettres dénonçant l’antisémitisme, sa rupture avec sa sœur Elisabeth (la relation affective entre eux était profonde) quand elle épousa un antisémite ouvertement déclaré qui partit avec elle fonder au Paraguay une société aryenne pure et qui se suicida après le fiasco de l’entreprise.

Pour autant, sa fascination pour Wagner (elle survécut à sa rupture avec lui) et son admiration pour Schopenhauer (l’un et l’autre antisémites), la métaphore (dans La Généalogie de la morale) de l’aigle (emblème de la puissance allemande) et de l’agneau (faiblesse du peuple juif) ont fourni des arguments à ceux qui ont tenté de le récupérer (les nazis notamment – Hitler vint assister aux funérailles d’Elisabeth qui avait adhéré au parti nazi) malgré sa distance prise avec l’ « esprit allemand » : « Les Allemands s’ennuient maintenant de l’esprit, les Allemands se méfient maintenant de l’esprit. La politique dévore tout le sérieux que l’on pourrait mettre aux choses vraiment spirituelles. –  « L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout », je crains bien que cela n’ait été là, la fin de la philosophie allemande. » (Le crépuscule des idolesCe qui manque aux Allemands – 1)

L’ambiguïté tombe quand on lit l’œuvre pour ce qu’elle est : non un projet politique (rien n’en est plus éloigné), mais le développement de l’individu (l’extrême-droite patriote lui reprocha son individualisme) par la libération  de la volonté de puissance qui caractérise le vivant  : le surhomme, comme l’homme de race supérieure n’est pas l’homme qui se voudrait au-dessus des autres pour le mépris ou la domination, mais l’homme qui trouve le mode d’existence qui lui permet de s’accomplir au point d’accepter l’idée de vivre indéfiniment ce qu’il est devenu (l’idée de l’éternel retour).

La « preuve par l’absurde » est fournie par l’inexistence dans son œuvre d’un dénominateur commun militant de type antisémite ou raciste :  une lecture sous cet angle ne tient pas.

Par les ruptures de tonalité et la force souvent brutale des remises en cause qui font  exploser le discours habituel de la philosophie revendiquée comme telle, son écriture (comme celle de Céline, mais avec la différence radicale qu’apporte l’antisémitisme proclamé) signifie que l’écrivain se place dans un univers autre que celui du discours : s’il discourt, et, qu’on l’apprécie ou pas, avec quel brio ! c’est en ayant comme perspective, le devenir d’enfant (cf. plus haut : « Zarathoustra s’est fait enfant ») que je comprends comme la relation de l’adulte-tragique avec le monde épique de l’enfance qui demeure, pour se libérer des constructions de la morale contraires à la vie en tant que volonté de puissance. (cf. Spinoza)

Il s’agit essentiellement d’une quête pour soi en tant que frère des hommes (cf. plus haut : « ô mes frères ! »), quête redoutable et éprouvante, sinon désespérée, qui rappelle celle de Rimbaud.

Désespérée en regard des douleurs permanentes d’une maladie tôt déclarée, mal identifiée (syphilis ? problèmes vasculaires cérébraux ? tumeur cérébrale ? hérédité ? ) qui provoqua son effondrement – il perdit la maîtrise de son esprit et sombra dans un état végétatif avant de mourir à 56 ans.

Reste maintenant à examiner le second volet de la thèse du conte-discours, pour savoir si elle peut s’appliquer aux textes philosophiques en général.

(à suivre)