Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (5)

Le dialogue suivant entre Électre et sa sœur Chrysothémis est une illustration encore plus affirmée – le dialogue entre la mère et la fille en sera une autre – de la problématique du rejet du tragique en tant qu’expression d’une fatalité transcendante.  Elle a ceci de particulier qu’elle oppose deux conceptions constitutives de ce que la philosophie moderne appellera deux mille ans plus tard essentialisme et existentialisme. Électre est la figure de l’essentialisme – les valeurs, les principes sont de nature transcendante, ils nous préexistent – Chrysothémis celle de l’existentialisme – c’est nous, les êtres humains, qui les créons par les définitions que nous en donnons, ils sont de nature immanente.

Chrysothémis a entendu ce que disait sa sœur et elle entre sur le proskénion avec ces mots : « Quel est encore ce propos que tu tiens, ma sœur, venue devant les portes du vestibule ? Malgré tout ce temps, tu ne veux pas apprendre à ton cœur [= le siège des sentiments et des passions] qui ne raisonne pas à ne pas se réjouir de choses vides [= sans fondement] ? Ce que je sais, c’est que je souffre d’une notre situation ; de sorte que si j’en avais le pouvoir, je montrerais ce que je pense. Mais dans le malheur, il me semble bon de naviguer les voiles baissées, et non de sembler faire quelque chose qui me soit dommageable. Je voudrais que toi aussi tu fasse de même. Oui, ce qui convient* n’est pas dans ce que je dis, mais dans ce que toi tu estimes. Mais s’il me faut vivre libre, je dois obéir en tout à ceux qui ont le pouvoir. » (328 >340)

La dernière phrase a dû accrocher, sinon heurter des oreilles des spectateurs comme elle doit heurter encore certaines des nôtres. Je me souviens d’un épisode de l’émission Avec philosophie (France Culture) qui traitait des intellectuels et de l’engagement (en particulier Nizan et Sartre) où l’animatrice, par ailleurs agrégée de philosophie, s’était offusquée du choix de « libres » par Sartre dans la phrase qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive « Nous n’avons jamais été plus libres que sous l’occupation allemande ». Pour elle, « libres » n’était pas « formidable », elle préférait « responsabilité, tourment intérieur, ça aurait été quand même, mieux, non ? ».

* le premier sens de l’adjectif dikaios est « ce qui est conforme aux convenances, au droit ». Au regard de la dernière phrase, traduire, comme le fait P. Mazon « la justice est dans ce que tu penses bien plus que dans ce que je dis »est non seulement inexacte (bien plus que introduit une nuance qui n’est pas dans le texte) mais peu cohérente en ce sens que la liberté revendiquée n’a de sens que par rapport à des convenances – et « ce que tu estimes » indique une subjectivité.

Libre (eleuthéra) est un coup de marteau donné dans le scénario du tragique qui apparaît donc comme le discours de la dépendance, de la soumission.

Électre ne comprend et ne peut pas comprendre parce que le cadre du tragique dont elle est une des figures théâtrales n’est jamais un espace de vrai dialogue mais de confrontations entre l’homme et ce qui le dépasse, et qui conduit à lutter contre des ombres pour son malheur (Œdipe Roi).

Le spectateur sait qu’il ne s’agit pas d’un fait divers, que le récit est un mythe. Peut-il pour autant laisser entrer dans son esprit ce discours qui se détache du récit-prétexte et le concerne en tant que citoyen ?

Ou alors va-t-il applaudir la réponse d’Électre, à savoir le discours habituel, celui de la mauvaise foi que tient celui ou celle qui endosse les habits de sa « fonction » à laquelle il s’identifie, en l’occurrence fille d’un père assassiné par son épouse et son amant ?

Électre oppose à sa sœur, l’argument de la filiation : en Grèce antique, le nom est toujours précisé par « fils de tel homme », jamais « fils de telle femme » et Chrysothémis est accusée de réciter une leçon que lui a apprise sa mère, donc de renoncer au statut de « fille de ».  Mais « fille de  » équivalent au « fils de » suppose un statut qui n’existe pas pour la femme que la société athénienne ignore en la renfermant dans le gynécée.

Est-ce que cette accusation ne sort pas du récit pour devenir un discours de contestation ?

Sophocle fait reprendre par Électre le « vivre » (dzèn ) de Chrysothémis par un discours pathétique en regard de la liberté revendiquée par sa sœur : « Est-ce que je ne vis pas ? Mal, oui, je sais, mais c’est suffisant pour moi. Et puis je les chagrine, de manière à procurer des honneurs au mort, s’il existe là-bas quelque plaisir.» (354 > 356)

Si Chrysothémis se sent libre, Électre vit dans et pour le malheur (« Je les chagrine » = je les embête),  pour une mission liée à la mort et  dont elle n’est même pas assurée de la pertinence.

Le choix de Sophocle est clair.

Le commentaire de P. Mazon « Eschyle, dans les Choéphores, suppose qu’Agamemnon garde, après sa mort d’ardents désirs de vengeance » (p.150) est un exemple du contournement d’une problématique par le discours savant retranché dans le récit.

AfD, Italie, France Inter

Comme pour le changement climatique, les signes du changement du comportement collectif sont multiples, du plus violent au plus insidieux, les uns et les autres indiquant de manière de plus en plus nette que nous ne vivons pas un moment de crise, mais que nous sommes apparemment – une précaution intellectuelle – installés dans un état, en ce sens qu’il n’y a plus de « bout du tunnel ».

Le succès de l’AfD dans le land de Saxe-Anhalt –région- est de l’Allemagne –  (près de 45% des voix – 06/09/2026), la longévité de Giorgia Meloni (quatre ans, un record) , le recrutement sur France Inter, pour un éditorial, du directeur-adjoint de Valeurs Actuelles (magazine condamné pour racisme et incitation à la haine, dont Pierre-Edouard Stérin est un copropriétaire) en sont trois illustrations de même nature.

Comportement collectif en ce sens qu’il ne s’agit pas de l’adhésion à une pensée construite, mais à la reconnaissance de ce qui est perçu comme le retour à la normalité, rétablie après des décennies, sinon un ou deux siècles, d’une dérive socialiste, dont le marxisme et le communisme ont été les expressions les plus radicales.

Que la directrion de Radio France embauche ce journaliste – dont le magazine « fustige régulièrement l’audiovisuel public » selon des journalistes de France Inter (cf. Le Monde du 02/09/026) – pour un éditorial, est un des signes de ce retour effectif dans ce land d’Allemagne et en Italie.

Le pluralisme qu’invoque la direction en est un autre en ce sens que l’audiovisuel public est le lieu de l’expression d’un commun, social, culturel, politique, que rejette l’idéologie d’extrême-droite et que cautionne ainsi ce recrutement,  et qu’il n’est pas le lieu de ce pluralisme dont par ailleurs Valeurs Actuelles – entre autres médias – témoigne qu’il existe bien en France.

Cette confusion est elle-même le signe de la difficulté à aborder ce dont l’audiovisuel public, comme l’école, sont les expressions partielles, à savoir le commun humain.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (22)

V – A la recherche des verbes – première étape : modes et modalisations

  1 – Attention

Nous entrons dans un autre type de complexité. Vous êtes bien réveillé ?

Je ne me suis pas couché de bonne heure, ce n’est pas comme certains, mais j’ai bien dormi après notre troisième mi-temps et j’ai pris un petit déjeuner roboratif de sorte que je suis plein d’ardeur et toujours prêt à tout. Vous pouvez donc faire l’économie du simple et entrer directement dans le complexe.

Le voici : nous vivons en permanence entre deux mondes, celui qui est à l’intérieur de nous et celui qui est à l’extérieur, sans que la frontière entre les deux soit toujours facilement repérable. Un exemple banal : si vous dites qu’il fait chaud, vous trouverez quelqu’un pour vous dire qu’il ne fait pas si chaud que ça, peut-être même qu’il fait froid.

Mais aussi, pourquoi dire qu’il fait chaud ou froid ? Quel intérêt ? J’ai chaud ou j’ai froid, ce serait autre chose !  Et quel rapport avec les verbes ?

Vous me direz ce que vous prenez pour votre petit-déjeuner ? Le rapport, c’est la question de la frontière. Entre le réel et les réalités.

  2 – modes et modalisations

Modes et temps. Est-ce que la distinction est claire ?

Les temps – le passé, le présent, le futur – ça va : hier, nous avons regardé un match qui était un match nul, aujourd’hui nous continuons l’étude de la grammaire et demain… demain sera un autre jour. Maintenant, les modes… Je connais indicatif, subjonctif… peut-être d’autres, mais je ne maîtrise pas.

Nous allons commencer…

… par les définitions !

Par un exemple, ou plutôt deux ; quelle différence faites-vous entre Pierre vient et Je souhaite que Pierre vienne ?

Dans la première, il vient, c’est sûr, dans la seconde, ce n’est pas sûr.

Et pourquoi ?

Cette question ! Il ne suffit pas de souhaiter une chose pour qu’elle arrive !

Par exemple : Hier, je souhaitais qu’il y eût des buts marqués.

Voilà, exactement ! Qu’il y eût… Vous allez expliquer ?

Mais oui. Donc, dans mon premier exemple je constate un fait, je n’interviens pas dans l’événement que je me contente de relater, dans l’autre, au contraire, j’interviens puisque je cherche à le provoquer. Dans les deux cas, je suis le sujet, c’est-à-dire l’émetteur qui envoie les deux messages dans lesquels Pierre est le composant actif du verbe venir ; dans le premier, Pierre vient désigne le réel, ce qui est en dehors de moi, peu importe que je souhaite ou redoute sa venue, et dans le second, Pierre vienne désigne ma réalité, ce qui est à l’intérieur de moi, Pierre peut ne pas avoir envie de venir. En dehors de cette distinction majeure, qu’indique d’autre cette différence de forme du verbe ? On peut dire différence morphologique.

Hm… vient, c’est le présent puisque Pierre est en train de venir ; vienne, indique forcément un futur : s’il vient, ce qui n’est pas sûr, ce sera forcément dans une minute ou dans deux mois, tout dépend du contexte.

Et pourtant, les deux verbes sont au présent.

Ah…. Alors, c’est que le présent peut indiquer un futur ?

Nous verrons un peu plus tard ce qu’on appelle les valeurs des temps.

Si le temps est le même, c’est donc le mode qui a changé.

Ce que la grammaire appelle mode ; en vous appuyant sur ces deux exemples, pourriez-vous essayer de donner une définition de ce mot ?

Bon. Je m’appuie donc et surtout sur ce que vous avez expliqué : dans le premier cas, Pierre vient, le sujet émetteur que vous êtes décrit le réel, et dans le second, Je souhaite que Pierre vienne, il voudrait que se réalise ce qu’il souhaite… Donc, un mode servirait à préciser comment le sujet émetteur…hm… non, plutôt… ce qu’il y a entre lui et ce qu’il dit ?

Il s’agit en effet du rapport entre le sujet qui s’exprime et l’événement rapporté, de la place qu’ occupe je sujet par rapport à cet événement. Pour être plus précis, on peut regarder l’étymologie de mode.

Le sens n’est pas clair. Ça aidera à comprendre.

Si je vous avais demandé ce qu’est la mode, la mode vestimentaire ?

J’aurais répondu que c’est une manière de s’habiller.

Le sens de la mode vous est familier alors que celui du mode ne l’est pas, et pourtant les deux mots ont la même origine : ils viennent du latin modus qui signifie la mesure, sens qu’il a conservé en musique, puis la juste mesure puis la manière. La mode indique donc une manière de se comporter et le mode verbal signifierait le rapport entre le sujet et l’événement.

Signifierait ? Vous voulez dire qu’il ne le signifie pas réellement ?

Il y a une difficulté ; pour l’identifier, il faut commencer par déterminer la nature et les variations de ce rapport ; nous en avons déjà vu deux : l’émetteur, le sujet peut ou bien décrire un événement, Pierre vient, ou bien le souhaiter, Je souhaite que Pierre vienne. Que peut-il faire encore ? Il peut tenter d’agir sur quelqu’un pour qu’il accomplisse une action : Pierre, viens ! et imaginer les conditions nécessaires à la réalisation d’un événement, Si Pierre venait nous irions nous promener.

Jusqu’ici, je ne vois pas bien où est la difficulté.  

Vous allez voir : si ces quatre modes définissent bien un type de rapport entre le sujet et l’événement, on examinera les noms juste après, il reste trois autres manières d’utiliser les verbes qui ne définissent pas ce rapport mais que la grammaire nomme aussi modes.

C’est la difficulté ?

Oui. Je peux évoquer une action dans son sens général, marcher, courir, c’est le mode appelé infinitif, je vous expliquerai plus tard ce que veut dire le mot…

Je sens qu’il y a de l’infini dedans.

Ensuite, je peux utiliser un verbe comme un adjectif… ça ne vous dit rien ?

Vous savez, hier, je n’ai pas révisé, j’ai regardé un match de foot avec des acteurs pas très motivés !

Pas très motivésmotivés…

Ah, oui, ça me revient ! Motivés est un participe

Oui, un participe, et on peut enfin réfléchir en regardant un match nul ; en regardant est un mode appelé gérondif, du verbe latin gerere qui signifie faire, qui fournit des informations associées ; ici, la simultanéité.

Donc, infinitif, participe et gérondif n’indiquent pas des rapports comme dans les autres exemples.

La grammaire appelle les quatre premiers modes personnels parce que les verbes sont conjugués et ils utilisent les pronoms personnels je, tu, il, elle, nous, vous, ils, elles, et les trois autres modes impersonnels, parce que les verbes ne sont pas conjugués, donc sans les pronoms.

Et conjuguer, qu’est-ce que ça veut dire exactement ?

Conjuguer vient du verbe latin conjugare qui signifie lier avec un joug, puis unir, marier, d’où le lien conjugal qui unit deux êtres…

… attachés l’un à l’autre comme des bœufs attelés à la charrue ! C’est gai !

Le mariage, chez les Romains de l’antiquité, n’était pas toujours le résultat d’un choix des deux époux et on sait que le temps ne facilite pas toujours la vie à deux. Maintenant, vous allez sans doute me demander le rapport avec les verbes ?

Justement, oui !

Conjuguer un verbe, c’est l’unir avec le genre et le nombre du sujet, composant actif ou passif, selon qu’il est masculin, féminin, singulier ou pluriel, je viens, nous venons, c’est l’unir aussi avec le temps dans lequel se déroule l’événement du message, aujourd’hui tu viens, hier tu venais demain tu viendras, enfin, et là, nous retrouvons les modes, avec le sujet dans son rapport avec l’événement qu’il rapporte.

On retombe sur notre problème ; qu’est-ce qu’on décide ? Quatre ou sept modes ?

Si nous disons que mode définit un rapport entre le sujet et l’événement, nous excluons les trois impersonnels, et si nous disons qu’il définit une manière de conjuguer, nous éliminons la notion de rapport qui est pourtant essentielle, en limitant la définition à une question de forme.

Il faudrait donc trouver un nom pour les quatre premiers et un autre pour les trois autres. C’est ça ?

Je propose de dire qu’il y a quatre modalisations et trois modes. Modalisation est un terme de linguistique qui définit précisément les rapports entre l’émetteur et ce dont il parle, et il conviendrait très bien pour définir les quatre rapports possibles ; nous conservons mode pour les trois autres, en rendant au mot son sens premier de manière, à savoir manière d’utiliser le verbe, sans le conjuguer, la conjugaison concernant les quatre modalisations. Vous suivez ?

Je suis : quatre modalisations où l’on conjugue, et trois modes où l’on ne conjugue pas.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (21) 

Troisième mi-temps

Monologue                             

J’ai éteint le poste en colère. Le poste était égal à lui-même, c’est moi qui ne l’étais pas, et c’est pourquoi je n’ai pas eu envie de me coucher tout de suite. Je suis sorti sur la terrasse en me traitant de tous les noms. La douceur de la nuit m’a aidé à me calmer et je me suis dit que je n’avais pas raison de me mettre dans un tel état. Rimbaud aurait peut-être été un ardent supporter de l’équipe de Charleville. 

Quand même… soixante-dix mille personnes entassées dans un stade encourageant ou conspuant vingt-deux joueurs répartis en deux équipes qui s’efforcent pendant quatre-vingt-dix minutes d’envoyer un ballon rond dans un cadre rectangulaire défendu par le seul joueur qui ait le droit de se servir de ses mains ! Et moi, avec quelques centaines de milliers d’autres, assis devant mon poste de télévision, aussi tendu qu’un arc, comme si c’était le sort du monde qui se jouait pendant ces quatre-vingt-dix minutes.

Le calme tout à fait revenu, je me suis installé dans un fauteuil de la terrasse, j’ai embaumé la nuit-contenu de ma pipe-moyen-d’embaumer, l’ai bourrée de tabac-blond-matière d’un index-moyen-de-tasser, et je me suis convaincu que le moment était venu de régler une bonne fois pour toutes la question de l’enjeu du match de football en général qu’il soit un grand match, un match nul ou alors, comme celui de ce soir, complètement nul.  

Quel peut bien être le contenu du message diffusé par-delà les apparences par cet étrange ballet dansé par des manchots courant et donnant des coups de pieds dans un ballon ?  

Le nombre et la diversité de ses adeptes, les grandes passions que suscite ce sport indiquent assez qu’il n’y a là rien qui soit anodin et que se joue là forcément quelque chose d’important que signale sans doute cette spécificité remarquable : sauf exception rarissime, toutes les compétitions sportives sont constituées de points obtenus ou de buts marqués, alors que le football est la seule prestation à pouvoir être triplement nulle :  par le résultat vierge, par le même nombre de buts et par une prestation plate, stérile, frustrante, sans intérêt, qui donne envie de pousser des cris de colère, de proférer des insultes, des jurons et d’autres mots dits « gros », pour ne pas dire énormes, comme celle de ce soir.

Quel est donc l’enjeu du match de football, et comment procéder pour le découvrir ?

Tout bien réfléchi, il y aurait un moyen : considérer qu’il est une phrase dont l’analyse pourra nous révéler le sens. Autrement dit, écrire dans le Grand Livre de la Grammaire le chapitre « match de football », en analyser le composant actif, en identifier l’action, puis en préciser le contenu et les informations associées.

Le sujet composant actif est constitué des vingt-deux joueurs évoluant sur le terrain. Joueurs et non joueuses : l’analyse nous permettra de comprendre pourquoi le football est un sport masculin, ce qu’indique l’intérêt très relatif qu’il suscite quand il est pratiqué par des femmes.

Ce sont des hommes jeunes, entre vingt et trente-cinq ans parce que le football requiert une énergie dont la puissance n’est que relativement maîtrisée : personne n’imagine une compétition nationale ou internationale qui mettrait aux prises des sexagénaires au souffle court jouant au ralenti ou des enfants courant en tous sens, incapables de comprendre et d’appliquer une stratégie. A quarante ans, le footballeur « raccroche les crampons », comme disent les spécialistes, bien qu’il soit « dans la force de l’âge », comme dit l’opinion commune. Quarante ans est en revanche l’âge des arbitres chargés de maintenir l’énergie des joueurs dans les limites définies par les règles du jeu.

Quel jeu exactement ?

Je peux m’approcher de la réponse en tentant d’identifier le verbe qui rendra le mieux compte de l’action entreprise par les joueurs. S’ils courent, dribblent, font des tacles, glissés ou non, et bien d’autres choses encore licites et illicites, souvent illicites, toutes sont des actions secondaires au service de l’action principale : tirer. « Vas-y, tire, mais nom de… tire donc ! », tel est le cri suprême du supporter ou du commentateur (sans l’invocation divine) emporté par la passion dont « frapper, frappe » sont des variantes récentes indiquant la puissance attendue du tir.

Ce verbe est-il plein ou vide ? S’il peut être théoriquement l’un ou l’autre, je peux tirer un seau du puits ou tirer sur ma pipe, quel est-il quand il s’agit du football ? Plein ou vide ? Le hurlement en contre-ut du supporter au bord de l’apoplexie indique qu’il s’agit du verbe plein ; le joueur n’a pas à tirer quelque chose mais en direction de quelque chose.

Ce quelque chose à atteindre ce sont « les buts », l’espace défendu par le « gardien », et le joueur « tire » en direction des buts, ce qui constitue l’information associée précisant le lieu visé, et, avec le lieu, la symbolique.

La phrase qui définit le match de football est donc : des joueurs, jeunes hommes pleins d’ardeur, tirent en direction des buts.

Voyons maintenant dans le détail chacun des trois éléments.

Il s’agit de jeu, donc une parenthèse dont la raison d’être est un plaisir dont la suite nous permettra de comprendre la nature.

Le tir évoque la ligne droite, la puissance, la rapidité et le joueur qui va tirer est dans la situation de celui qui, le doigt sur la détente de son arme, met en route un mécanisme dont le contrôle va lui échapper : plus son index appuie sur la détente, plus il s’approche du point de non-retour et c’est peut-être la raison la plus cachée et la plus forte de celles qui conduisent à utiliser ce type de machine : la recherche du plaisir créé par une puissance désirée, dont le processus de mise en route devient non-maîtrisable à partir d’un certain seuil.

Lorsque le joueur « arme son tir » –  telle est en effet l’expression utilisée par les spécialistes –  l’excitation monte dans les tribunes et derrière les micros ; ce moment a été précédé lui-même par des phases de jeu dont les combinaisons sont infinies dans l’espace et le temps, en ce sens que leur durée n’est pas limitée comme elle l’est dans d’autres sports ; elles sont construites par les joueurs et perçues par le spectateur comme préparatoires, des péliminaires  : elles n’ont en effet d’intérêt que si elles sont conclues par un tir, et le tir n’a d’intérêt que s’il se conclut par un « but ». Au moment où il détend sa jambe et où son pied va frapper le ballon, le joueur est dans la situation du tireur armé : il a atteint le point de non-retour à partir duquel le ballon sera inévitablement propulsé, efficacement ou pas.

« Les buts » désignent l’espace très restreint au regard des dimensions du terrain, mais gigantesque si on le compare à celles du ballon que des filets empêchent de sortir une fois qu’il y est entré, attestant ainsi que le but a bien été atteint et marqué, puisque le mot désigne aussi bien l’objectif que le résultat. Quand le ballon pénètre dans cet espace, il secoue plus ou moins violemment les filets qui rendent perceptible aux spectateurs le but marqué ; à cet instant très bref où la cage pénétrée par le ballon occupe à elle seule l’ensemble de l’espace réel et symbolique, se manifeste une frénésie indescriptible à la fois dans les gradins,  derrière les micros et sur le terrain de jeu : les spectateurs, debout, hurlent à en faire trembler les tribunes, les commentateurs crient « buuuut ! » dans leur micro – goaaal ! quand ils sont sud-américains,  le joueur qui a « marqué » court dans tous les sens comme s’il était atteint de folie ou avait été piqué par un taon, et il est poursuivi par ses coéquipiers qui lui sautent dessus quand ils ne le renversent pas sur le sol pour se coucher sur lui en tas. On n’observe une telle furie dans aucun autre sport.

Si je mets tout cela bout à bout, je comprends pourquoi le football ne peut être qu’un sport pratiqué par des hommes et engendrer de telles secousses ou de telles frustrations individuelles et collectives. Je développe tout ça sur mon ordinateur avant de vous en faire part.

Dialogue

Je viens de finir quand sonne le téléphone.

C’est moi. J’espère que vous n’êtes pas encore couché.

Je ne suis pas couché. J’avais trop d’énervement pour espérer pouvoir dormir.

Moi aussi. Ça n’a pas été un grand match !. Vous l’avez regardé jusqu’au bout ?

Jusqu’au bout, oui, en espérant toujours un quelque chose d’intéressant qui ne s’est pas produit. Ces quatre-vingt-dix minutes d’ennui m’ont donné à réfléchir et j’étais en train de terminer quelques pages d’analyse grammaticale du football.

Une analyse grammaticale du football… comme pour les phrases ?

Nos actes envoient des messages comparables à ceux des phrases écrites ou parlées, et les éléments dont ils sont composés peuvent être considérés comme les équivalents des mots.

Mais le sens, comment faites-vous pour le trouver ? Tenez, par exemple, un dribble, comment l’expliquez-vous ?

Au simple, ce sera une manière d’éviter un joueur adverse.

Et au complexe ?

Le complexe suppose une analyse de ce qu’on appelle le jeu en général et celui-ci en particulier. Pourquoi joue-t-on et pourquoi joue-t-on au football ? A partir du moment où je me pose la question, je cherche à entrevoir une signification et je tente d’y faire entrer les divers éléments de ce jeu, en l’occurrence le dribble ; l’adversaire peut être évité de deux manières : soit au moyen d’une passe à un partenaire soit par un contournement qu’on appelle dribble, qui l’élimine. Selon que j’ai ou non donné un sens au jeu, le dribble prendra telle ou telle signification.

Et quel est ce sens, selon vous ?

C’est ce que je suis en train de chercher à comprendre ; le plus simple, c’est que vous lisiez les quatre pages que je viens d’écrire ; je les ai intitulées « Troisième mi-temps », vous y trouverez une réponse possible. Je vous les envoie par mail.

Merci. Je raccroche et je vous rappelle dès que je les ai lues.

Monologue

J’imprime, j’envoie puis regagne ma terrasse où je me mets à faire les cent pas, comme tout à l’heure, et comme les maîtres et les maîtresses dans la cour de récréation ; ils étaient quatre, deux hommes et deux femmes et marchaient par couples, face à face ; deux d’entre eux avançaient tandis que les deux autres reculaient au même rythme, et ce quadrille exécuté au ralenti dans un sens puis dans l’autre leur permettait de couvrir du regard l’ensemble de la cour de récréation ; les maîtres de ma lointaine école procédaient de la même manière tandis que nous chevauchions avec des cris de sioux de fougueuses montures en nous tuant avec des revolvers à deux doigts ; aujourd’hui, les massacres récréatifs sont réalisés à coups d’épées à lames de lasers et les osselets par des game-boy. Parvenu au bout de la terrasse, j’opère un demi-tour au moment où sonne à nouveau le téléphone.

Dialogue

C’est moi.

Alors ?

Je n’aurais pas pensé que le complexe pouvait être ça !

Vous ne croyez pas si bien dire !

Ah ?

Votre « Ça » est la traduction d’un pronom neutre allemand utilisé par Freud pour désigner les pulsions de l’énergie, sexuelle notamment ; les sociétés créent des formes qui en sont l’expression ; la danse notamment, dont le football est une des variantes et le dribble une figure particulière ; le dribleur exécute un pas de danse qui peut être aussi délicat à exécuter que celui de la danse dont on sait qu’elle représente la approche amoureuse.

 Alors, dans la phrase-foot, le dribble est une information associée… et elle précise la manière ou le moyen ?

L’une et l’autre si l’on ne sépare pas l’action ponctuelle du but visé.

Mais l’adversaire, dans la danse, c’est le partenaire ?

S’il n’y en avait pas, si le chemin était libre d’accès, comment expliquer ces pas si précisément codifiés ? Le joueur qui s’oppose à l’attaquant, donc au tir qui doit conclure l’attaque, peut, si on le reporte dans le cadre de la danse, être considéré comme la représentation des obstacles psychologiques et physiques de la démarche amoureuse qui met aux prises deux personnes à la fois attirées et repoussées l’une par l’autre et dont chacune est en plus confrontée aux peurs que suscite ce type de rencontre.  Sur le terrain, un dribble est une des prémisses du tir final dont les passes répétées qui dessinent l’itinéraire infiniment variable du chemin amoureux sont une autre. Si le tir manqué est puissant, vous entendrez un cri de déception, s’il est faible, ce sont des rires moqueurs. Rien ne peut davantage libérer les joueurs et le public qu’une « frappe de balle » franche, puissante, rectiligne, qui secoue violemment les filets.

Hier, il n’y a pas eu une seule frappe de balle comme ça ! C’était vraiment triplement nul !

Je vois que vous avez lu attentivement. Cette triple nullité a au moins l’avantage de calmer l’antagonisme entre les villes qui s’affrontent par équipes interposées, d’où la plupart des joueurs ne sont pas originaires ; peu importe qu’ils aient été achetés à une autre ville rivale, ils sont devenus les représentants de celle dont ils portent les couleurs et qui s’identifie à eux.

Comment vous comprenez ça ? Et les supporters aussi n’habitent même pas forcément dans la ville !

On ne demande pas plus au supporter qu’au joueur d’être de la ville, ni même d’y résider ; donc parler ici de chauvinisme ne me paraît pas pertinent puisque ce n’est pas à proprement la cité qui est l’objet de la passion.

C’est quoi, alors ?

Le contenu de l’action entreprise par des joueurs, le tir dont j’ai essayé de montrer la dimension sexuelle symbolique ; les joueurs auxquels s’identifient les spectateurs constituent l’élément masculin…

…et leur ville l’élément féminin ?

Je ne dirais pas ça. Je pense que l’enjeu est essentiellement de l’ordre de la différenciation sexuelle : les joueurs et les supporters de chaque équipe constituent ensemble la ville dont ils portent les couleurs et qui n’a rien à voir avec la cité proprement dite ; l’issue du match décidera laquelle est mâle, laquelle est femelle. Les rencontres internationales ont le même enjeu, compliqué, cette fois, oui, d’un patriotisme, voire d’un nationalisme qui empruntent le vecteur de la puissance masculine, comme la guerre, toujours faite par des hommes.  Le match de football renvoie donc à la société primitive où l’homme domine la femme et c’est bien cette toute puissance qu’il rejoue dans ce qu’elle peut avoir d’orgasmique. Il faut bien constater que cette société archaïque survit dans les couches profondes des sociétés contemporaines et les épithètes fleuries que les supporters rivaux s’envoient à la figure ou inscrivent sur leurs banderoles confirment cette fonction du match de football.

Pas les autres ? Le rugby, le basket, le volley, le hand-ball, le hockey ?

Que le rugby soit masculin, aucun doute là-dessus, mais sa symbolique est différente de celle du football ; si je considère les contacts physiques entre les joueurs, en particulier au cours des mêlées spontanées ou organisées, je dirais que ce sport est une représentation de l’amitié masculine jusqu’à la frontière des pratiques homosexuelles voire de l’homosexualité masculine dont la ligne d’en-but pourrait bien être la représentation de la limite.  La puissance des joueurs, et elle est grande, n’est pas mise au service de la propulsion du ballon, ovale pour mieux être saisi, mais dans sa conquête ; elle est utilisée dans les contacts physiques aussi bien entre partenaires qu’entre adversaires pour la réalisation de l’objectif : « aplatir » le ballon avec la main derrière la ligne d’en-but qui n’est protégée par aucun gardien comparable à celui du football ; c’est toute l’équipe qui tente d’interdire le franchissement de l’interdit que j’évoquais ; quant aux tirs au pied, ils sont soit la transformation de l’essai, soit le drop-goal soit le coup de pied en avant, mais ils sont plus caractérisés par la précision que par la puissance ; le meilleur spectacle, celui qui est attendu par les spectateurs est bien le « jeu à la main » lancé à partir de la mêlée où les joueurs se tiennent par les bras, les cuisses, les jambes, les fesses.

Ça ne veut pas dire que les rugbymen soient des homosexuels !

Pas plus que les footballeurs des machistes. Ces sports sont des représentations de ces deux composantes de la sexualité, et les autres sports n’en sont que des variantes, principalement des variantes du football, ce qui n’est pas un hasard. C’est en effet le seul sport collectif pratiqué partout dans le monde, aussi bien sur les terrains construits pour ça, que dans la rue, dans la cour d’école, avec ou sans ballon.

Vous croyez que les joueurs et les spectateurs s’en doutent ?

Je n’en sais rien ; ce que je constate c’est que l’apparence des uns et des autres, je parle des joueurs, ne vient pas contredire mon analyse. Des footballeurs ou des rugbymen, lesquels vous semblent accorder le plus d’importance et de soin à leur apparence ? Lesquels alimentent le plus souvent la presse des faits divers de la presse « people » ?

Les footballeurs, c’est vrai.

C’est bien que le football se nourrit de séduction ; cela ne veut pas dire que tous les footballeurs soient des séducteurs ni qu’ils choisissent de pratiquer ce sport pour séduire, mais c’est parmi eux que vous trouverez des exemples significatifs de ce que représente leur sport. Le rugby est étranger à la séduction, ce qui ne veut pas dire non plus que certains joueurs ne soient pas des séducteurs, ce n’est pas le problème ; ce qu’ils représentent en tant que pratiquants de ce sport me semble être essentiellement la force puissante de l’amitié qui ne se préoccupe pas de l’apparence dans la mesure où elle n’a pas d’objet à séduire… même si elle peut évoquer l’homosexualité. Il serait intéressant de savoir qui achète les calendriers où des rugbymen posent nus.

Finalement, heureusement que c’était un match triplement nul !

Je ne crois pas que ce sera l’avis des journalistes qui en feront le commentaire. Vous avez vu l’heure ? Bonne nuit et à demain.

A demain.

Cahier de vacances : la grammaire en questions (20)

3 – les propositions dites « relatives »

Vous avez déjà expliqué ce qu’était une proposition : une petite phrase dans la phrase. Relative ?

Deux de mes grammaires disent que les propositions relatives sont introduites par un pronom relatif, ce qui est très éclairant, et l’une précise que les pronoms et adjectifs relatifs ont de grandes affinités avec les pronoms et adjectifs interrogatifs, ce qui l’est tout autant. Une troisième explique que la subordonnée relative complète un nom ou un groupe nominal appartenant à la proposition principale et qu’elle fait partie des expansions du nom au même titre que le complément du nom et d’adjectif. Bon.  Maintenant que vous avez lu ces définitions, est-ce que vous savez pourquoi on appelle ces propositions relatives ?

Ben… non.

Pour tenter d’y voir un peu plus clair, ouvrons le dictionnaire à « relatif » : « 1° Qui se rapporte à. Études relatives à l’histoire 2° Qui n’a rien d’absolu, qui dépend d’autre chose. Toute connaissance humaine est relative. 3° Incomplet, approximatif. Un silence relatif.  4° GRAMMAIRE : Se dit des mots (les pronoms qui, que, quoi, lequel, dont, l’adjectif lequel, l’adverbe où) qui servent à établir une relation entre un nom ou un pronom qu’ils représentent (l’antécédent) et une proposition, dite subordonnée relative. » Autrement dit, les pronoms relatifs sont utilisés pour des relations entre des antécédents et des propositions relatives.

Les conjonctions aussi servent à établir des relations…

Ce qui, une fois de plus, crée un problème, c’est le sens de relatif ; il vient du verbe latin referre qui signifie se rapporter à ; c’est le premier sens que l’on trouve dans le dictionnaire.

Mais, si je vous ai bien suivi, est-ce que tout ne se rapporte pas à tout dans une phrase ? Est-ce qu’un complément de contenu ne se rapporte pas au verbe ? Ou un complément de lieu ou de temps ? Est-ce qu’un complément du nom ne se rapporte pas à un nom ? Est-ce qu’on ne pourrait pas dire de toute information qu’elle relativise le sens du mot sur lequel elle porte ?

Vous, quand vous vous y mettez ! Cinq interrogations négatives ! Et, qui plus est, colorées d’un échauffement qui sollicitent un assentiment que je vous donne sans hésitation ; oui, vous avez entièrement raison, relatif est une expression grammaticale vide ; en langage savant, on dirait qu’il est un signifiant, une forme, sans signifié, un sens. Maintenant, un exemple. Vous allez reconnaître.

  Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

  Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,

  Moi dont les Monitors et les voiliers des Anses

  N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

 

Libre, fumant, monté de brumes violettes,

  Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur,

  Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

  Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

 

Qui courais, taché de lunules électriques,

  Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

  Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

  Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

 

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

  Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

  Fileur éternel des immobilités bleues,

  Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

C’est encore Le bateau ivre ?

Oui, je rembarque. Ces quatre quatrains sont situés dans la dernière partie du poème au moment où l’aventure va se terminer avec l’envie du retour au port. Le Or du premier vers, annonce l’opposition entre tout ce qui a été vécu dans l’infini et le fantastique de la mer résumé dans les seize vers qui suivent, et le désir de rentrer dans l’ordinaire, le banal, le connu. Le moi, juste après le Or, qu’en dites-vous ?

Il annonce le je du dernier vers… Une seule phrase en seize vers !

Et ce qui est entre ce moi, quatre fois répété, et je ?

Des informations sur moi.

Vous pouvez les énumérer ?

Bateau perdu… Jeté… dont les Monitors et les voiliers des Hanses… Avant de continuer, qui sont ces Monitors et ces Hanses ?

Les monitors sont des vaisseaux de guerre et la Hanse fut une association de villes commerçantes allemandes de la mer Baltique ; ces monitors et ces voiliers sont les représentants d’une société où l’argent, la conquête et leur protection militaire jouent un grand rôle, alors que le bateau ivre est une embarcation marginale qui ne peut être qu’objet de dédain précisément parce qu’elle dédaigne la réussite.

Je continue la liste : libre… fumant… monté… qui trouais… qui porte… qui courais… planche folle… escorté… qui tremblais…sentant… fileur.

Donc quatorze informations concernant moi. En tant que pronom, moi peut être complété de la même façon qu’un nom ; nous l’avons vu ce matin, vous vous rappelez ?

Oui, mais vous avez promis qu’il n’y aurait pas d’interrogation écrite.

Je n’ai pas oublié. Je vous avais expliqué alors qu’un nom peut être diversement complété ; ici, et je vous le signale en passant, comme ça, sans insister, moi est complété par des noms (bateau perdu, planche, fileur), un adjectif (libre), des participes passés (jeté, monté, escorté) et présents (fumant, sentant) utilisés comme adjectifs ; je vous avais annoncé qu’il pouvait l’être aussi par des propositions relatives ; j’en fais le compte : dont les Monitors et les voiliers des Hansesqui trouaisqui portequi couraisqui tremblais ; donc cinq propositions dites relatives introduites chacune par un pronom relatif ; ces pronoms relatifs, dont, qui, remplacent un ou des noms ou pronoms comme le font tous les autres pronoms. Que remplacent-ils ?

Je dirais que qui remplace moi…  et dont… non, je ne vois pas.

C’est de tous ces pronoms le plus complexe ; il vient de l’adverbe latin unde qui indique le lieu d’origine, le lieu d’où l’on vient et il y eut une époque où disait : Charleville dont est originaire Rimbaud. On n’utilise plus dont dans ce sens, mais si vous voulez trouver quel nom ou quel pronom il remplace, n’oubliez pas le de contenu dans le d’où originel. Je reviens au texte :

            Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

             N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Non, je ne vois pas.

Reprenez la proposition en supprimant dont et essayez de le remplacer. Allez-y, Rimbaud nous regarde toujours avec un œil sympathique.

Les Monitors et les voiliers des Hanses n’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau… de moi ?

Oui.

Alors, dont remplace moi ?

Oui. Et de moi apporte un complément d’information à quel mot ?

A la carcasse ; c’est la carcasse de moi ; vous m’avez expliqué ce matin, qu’un nom ou un pronom peut apporter un complément d’information à un autre nom ou un autre pronom. Vous avez dit que dont est complexe. Vous pouvez me donner des exemples ?

J’ignore la maladie dont il souffre.

Dont il souffre, c’est Il souffre de la maladie. Dont remplace donc maladie et il indique… la cause de la souffrance ?

Oui.  

J’aime bien l’odeur du tabac blond dont vous avez bourré votre pipe.

Dont vous avez bourré votre pipe, c’est Vous avez bourré votre pipe de tabac blond. Dont remplace du tabac blond et il indique… le moyen ?

Non, votre index, lui, serait un moyen de tasser le tabac ; il s’agit ici de la matière : Vous avez bourré votre pipe de tabac blond avec ou de votre index ; vous voyez la différence ? Ce qui compte c’est savoir que le pronom dit relatif, quel qu’il soit, a une fonction… j’ai déjà dit que je n’aime pas ce mot, mais je le garde pour le moment…. à l’intérieur de la proposition qu’il introduit. Reste maintenant à déterminer la fonction de la proposition elle-même, ce qu’elle apporte comme information dans la phrase. Commençons par le dernier exemple. Je vous écoute.

Dont vous avez bourré votre pipe, donne une information sur tabac.

Oui. Et dans l’exemple précédent ?

Dont il souffre, sur la maladie.

Et le premier ?

Dont les Monitors et les voiliers des Hanses, sur moi.

Vous pouvez constater que les noms ou le pronom complété par la relative sont situés avant le pronom ; je vous l’ai dit, la grammaire les nomme antécédents (ante signifie devant, et cedere, nous l’avons déjà vu, aller, marcher) et elle explique qu’une proposition relative est complément d’un antécédent.

Et vous n’êtes pas d’accord ?

Pour dire que ce qui est devant marche devant ? Si, bien sûr, c’est très utile.

Vous supprimez antécédent ?

Dire que la proposition dont les Monitors et les voiliers des Hanses est complément de l’antécédent moi, plutôt que dire simplement qu’elle complète le pronom moi, ne me paraît pas apporter une indication absolument indispensable.

Et relative, alors, vous l’éliminez, comme circonstanciel ?

Je préfère dire de cette proposition qu’elle est pronominale et qu’elle fournit une information sur tel nom ou tel pronom.

Pronominale, ça permet de la distinguer des conjonctives… oui… et les infinitives et participiales ?

D’abord deux précisions supplémentaires pour en terminer avec cette question. La première : la grammaire distingue les relatives déterminatives et les relatives explicatives. Si je dis : Je vous donne le livre que je viens de lire, que je viens de lire est indispensable au sens.

Oui, il faut préciser de quel livre il s’agit.

Dans ce cas-là, la relative est dite déterminative, c’est-à-dire qu’elle fixe le sens de la phrase. Mais si je dis : Je vous donne ce livre que je viens de lire, cette fois, la relative n’est pas indispensable puisque ce –  un adjectif démonstratif – identifie le livre. Dans ce cas, elle est appelée explicative, c’est-à-dire qu’elle donne une précision dont on peut se passer. Mais ce n’est pas toujours aussi simple, vous allez voir.

Avant, j’aimerais qu’on fasse encore un exercice avec dont ; vous avez dit : une précision dont on peut se passer…

Je l’ai dit. Allez-y.

Une précision dont on peut se passer devient On peut se passer d’une précisionUne précision donne un renseignement sur le verbe se passer… Mais si je dois analyser dont ... je bloque.

Se passer est un verbe d’action, donc vous avez le choix entre une information sur le contenu et une information associée. Se passer de, c’est s’abstenir, se priver de quelque chose.

Je dirai que c’est une information sur le contenu. Donc, dont renseigne sur le contenu ?

Oui. À votre avis, que dit la grammaire officielle ?

Ah…Le contenu, c’est l’objet, et comme il y a une préposition, elle dit que dont est complément d’objet indirect. C’est ça ?

Vous avez tout compris.

Merci… et merci aussi pour ce petit retour à dont.

Le retour est parfois très utile, comme le détour. La deuxième précision concerne les constructions introduites par ce qui, ceux qui etc., et que certaines grammaires nomment des relatives substantivées.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Qu’elles doivent être considérées comme des noms.

Substantivé, c’est du latin ?

Oui, de cuisine. On va l’oublier.

Vous avez un exemple ?

Suétone, un historien latin des premier et deuxième siècles de notre ère raconte que lorsqu’ils défilèrent devant l’empereur Claude qui présidait des jeux où était reconstituée une bataille navale, les gladiateurs s’écrièrent : Ave Caesar, morituri te salutant ! qui se traduit par Salut, César, ceux qui vont mourir te saluent !

Parce qu’ils allaient vraiment mourir ? Ils combattaient pour de vrai ?

Oui, pour de vrai. Les Romains avaient une conception assez particulière des spectacles qui se déroulaient dans le circus, l’enceinte circulaire, qui a donné son nom à nos cirques itinérants ou géographiques.

Ils étaient un peu barbares, ces Romains, non ?

Le temps n’est pas si lointain où la foule se précipitait pour assister aux décapitations publiques. Sans parler du spectacle des mises à mort anciennes. La mort fait toujours recette ; voyez la passion de certains pour ce qu’on appelle les courses de taureaux et où l’on joue à tuer.

Ce qu’on appelle !

Cette fois, je ne l’ai pas fait exprès.  Mais j’en termine d’abord avec mes gladiateurs. La proposition introduite par ceux qui est dite substantivée parce que ceux qui représente précisément les gladiateurs qui ne sont pas nommés mais désignés par ce qui les définit : devoir mourir.

Vous n’êtes pas d’accord ?

Je veux bien que ceux qui ou ce qui ou ce quon soient comme des noms, mais il me semble plus intéressant de les expliquer en indiquant que ceux, ce, sont des pronoms démonstratifs – ils servent à montrer, désigner –  et que la proposition qui suit est une proposition pronominale comme les autres, qui fournit des précisions sur les personnes ou la chose que désignent ces pronoms.

Vous disiez que déterminatif ou explicatif, ce n’est pas toujours aussi simple ?

Oui. Reprenez les seize vers ; Moi, au début, Je regrette l’Europe aux anciens parapets ! à la fin, et, entre les deux les cinq propositions pronominales ; sont-elles déterminatives ou explicatives ? Supprimez-les pour voir ce qui reste.

Moi, bateau perdu sous les cheveux des anses / Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau / (…) Libre, fumant, monté de brumes violettes (…) Planche folle, escorté des hippocampes noirs / Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques / Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs / Moi (…) Fileur éternel des immobilités bleues / Je regrette l’Europe aux anciens parapets ! Ça a du sens, non ?

Oui. Donc, en principe, les propositions sont simplement explicatives. Pour savoir ce qu’il en est précisément, considérons le rapport entre les informations sur Moi, et Je regrette l’Europe aux anciens parapets. Que pensez-vous de ce rapport ?

Je dirais que c’est un rapport d’opposition entre tout ce qu’il a vécu et le regret du dernier vers.

C’est bien un rapport d’opposition souligné par le point d’exclamation final. Le sens est : bien que j’aie vécu ces aventures extraordinaires dont je rêvais, j’ai envie de revenir au port. Est-ce que ce rapport est encore perceptible si on supprime les cinq propositions pronominales ?

C’est moins évident, surtout la proposition qui commence par quand.

La première pronominale précise sa fusion avec la mer et les quatre autres insistent sur l’importance du mouvement et la force des sensations ; des dix-neuf informations qui complètent Moi, ce sont les cinq propositions pronominales qui me semblent les plus susceptibles de faire comprendre ce rapport d’opposition. Vous voyez que la distinction entre déterminatives et explicatives mérite d’être nuancée.

Restent les infinitives et les participiales. Vous croyez qu’on a le temps ?

  4 – les propositions dites infinitives et participiales

Vous allez voir, ça ne va pas être très long : les propositions infinitives et participiales sont appelées ainsi parce que leur verbe est au mode infinitif ou participe.

C’est tout ?

C’est un simple constat qui a pour but de signaler que le verbe d’une proposition n’est pas obligatoirement conjugué.  Je reviendrai sur la notion de mode quand je vous parlerai des verbes. Vous savez reconnaître la forme infinitive d’un verbe ?

Oui, c’est celle qu’on trouve dans le dictionnaire et je me rappelle qu’elle peut être en –er, en –ir, et en –re.

Chanter, finir et prendre, par exemple qui sont des formes invariables. Bien. Je remonte au milieu du poème, au cœur du voyage :

       (…) J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses

  Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! (…)

  Le Léviathan est un monstre que l’on trouve dans la Bible. Comment analysez-vous fermenter ?

Je dirais bien qu’il me renseigne sur le contenu de J’ai vu, mais je suppose que je me plante ?

Je ne dis pas cela. Autre question : comment analysez-vous les marais ?

C’est un nom masculin, pluriel… qui me donne une information sur… en fait c’est eux, les marais, qui renseignent sur le contenu de J’ai vu, non ? Je me plante encore ?

Je ne dis toujours pas cela.

Oui, vous ne le dites pas, mais vous ne dites pas que j’ai raison !

Ce que vous n’avez pas vu c’est le rapport entre fermenter et les marais.

Le rapport entre…. Ah, oui ! C’est les marais qui fermentent ! Donc… les marais est le sujet composant actif de fermenter qui est à l’infinitif, d’où la proposition infinitive !

Voilà, c’est elle, c’est la proposition, qui renseigne sur le contenu de J’ai vu. Vous n’aviez pas tort de dire que fermenter et les marais donnent ce renseignement, mais vous n’aviez pas raison d’ignorer leur rapport : ce qu’il a vu, ce ne sont pas les marais, mais les marais dans leur fermentation. Autrement dit, ces deux vers constituent une phrase de trois propositions…

Laissez-moi les analyser : J’ai vu, c’est la proposition initiale, introductive, puis fermenter les marais énormes, nasses, c’est une proposition infinitive qui renseigne sur le contenu de J’ai vu, et Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan, une proposition qui renseigne sur les nasses ; une pronominale ?

vient du latin ubi qui désigne le lieu où l’on se trouve ; ce n’est donc pas un pronom mais un adverbe de lieu, comme le dont originel, qui, comme lui, joue le rôle d’un pronom : il signifie ici dans lesquelles. Comme avec dont, on dira que la proposition est pronominale, même si ce n’est pas tout à fait exact.

Les participiales, je suppose que leur verbe est au mode participe ?

Vous supposez bien. Quelle différence de sens voyez-vous entre : Ayant terminé son travail, Pierre va jouer avec ses copains, et Son travail terminé, Pierre va jouer avec ses copains.

Je constate que Pierre est toujours un garçon très sérieux… et je ne vois pas de différence de sens.

Il n’y en a pas. Regardez maintenant la structure.

Dans le premier exemple, Pierre est le composant actif de deux verbes, ayant terminé et va jouer. Dans le second… je me dis que ça doit être comme tout à l’heure avec l’infinitif, donc… il faut que j’analyse le rapport entre terminé et son travail… Arrêtez-moi si je me plante… Non, ça va ? Bon, mais attention, c’est là qu’est le piège… je dirai… je dirai que son travail… est le sujet composant passif de terminé, donc qu’il y a une proposition… et terminé étant un participe, son travail terminé est une proposition participiale ! Qu’en dites-vous, hm ?

J’en dis que je me demande si ma présence est toujours nécessaire.

Elle l’est ! Il faut que vous m’expliquiez la différence de sens.

Je vous l’ai dit, il n’y en a pas ; tout au plus des nuances ; dans la première phrase, on imagine Pierre au moment où il ferme son cahier et son livre, dans la deuxième on les voit déjà fermés sur son bureau… Ce qui importe, comme toujours, c’est le rapport entre les deux informations.

C’est facile : un rapport de temps. Il va jouer après qu’il… au fait, qu’est-ce qu’on doit dire ? Qu’il a ou qu’il ait terminé son travail ?

On doit dire après qu’il a terminé son travail.

Il faudra bien que vous m’expliquiez pourquoi, vous voyez que vous êtes encore utile.

Ce sera pour demain. Un bon conseil : ce soir, laissez votre cahier fermé.

Je peux aller jouer tout de suite avec mes copains, c’est ça ?

Oui, après qu’ils auront terminé leur travail.

Et vous ?

Il y a un match de foot diffusé à la télévision, il sera le bienvenu.

Moi aussi, je vais le regarder. Ça nous fera un sujet de discussion

           

Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (4)

À ce dialogue d’incompatibilité (Chœur / Électre) succède un échange entre Le Coryphée et Électre dont le long discours (55 vers) participe du rejet du tragique (cf. article précédent).

Il est précédé d’une déclaration du Coryphée qui évacue lui aussi la dimension transcendante :

« Moi, mon enfant, c’est recherchant ton propre intérêt en même temps que le mien que je suis venue. Si je ne parle pas bien, aies l’avantage ; car, nous t’accompagnerons. » (251 > 253)

Au regard des « choses terribles » qu’Électre ne domine pas et dont elle souffre, la confusion des deux intérêts confère à son problème une dimension simplement humaine et l’aide annoncée [« Aies l’avantage » (= que ton avis l’emporte), nous [le Chœur et moi : personnages féminins] t’accompagnerons. »] rejoint l’exhortation du Chœur (cf. article précédent) à se distancier de son tragique. Ce qu’offre le Coryphée, c’est la compassion et l’empathie sans réserves à celle qui ne peut faire autrement que subir.

Le long discours d’Électre qui ne rapporte aucun fait nouveau décrit sa situation dans la maison de son père avec sa mère et son amant, ses assassins.

Le préambule [ « J’ai honte, ô femmes, si je vous semble trop m’irriter par de nombreuses lamentations de deuil ; mais c’est malgré moi que je suis forcée à faire ces choses*, pardonnez-moi ; comment en effet une femme de noble origine, voyant les malheurs* de son père, ne ferait-elle pas cela*, et moi, le jour et la nuit, je les* vois s’épanouir plutôt que dépérir ? » (254 > 260)] rejoint la problématique en évacuant la dimension divine habituelle : le mot choisi par Sophocle pour nommer ce qui pousse Électre à se comporter ainsi est le nom « bia », force vitale, par extension ce qui n’est pas contrôlable.

Il y a une ambiguïté, signalée par * qui concerne quatre mots qui sont tous des neutres au pluriel : ces choses, malheurs, cela, les. Le sens d’évidence apparente est : mon comportement est tel parce que je vois croître et non diminuer les malheurs de mon père. Seulement, d’une part, Sophocle emploie, pour indiquer cette croissance, le verbe  thalleïn dont le sens est « fleurir, s’épanouir, être verdoyant », autrement dit une métaphore positive, d’autre part, ce qu’Électre décrit est une situation qui n’est pas nouvelle – près d’une vingtaine d’années depuis l’assassinat d’Agamemnon si l’on considère l’âge d’Oreste  : ses rapports avec sa mère sont « très hostiles », elle dépend du bon vouloir des assassins de son père, Égisthe s’assied sur le trône de son père, porte ses vêtements, couche avec sa mère (262 > 274) [P. Mazon écrit cette note –  à savourer sans modération –  révélatrice de ses lunettes idéologiques « Les termes employés par Électre, qu’il s’agisse de sa mère ou d’Égisthe, choquent notre sensibilité moderne. »] : il est donc possible de comprendre que ce qui fleurit au lieu de dépérir n’est pas à proprement parler le malheur de son père, mais la vie du couple et, à regarder de près ce que lui fait dire Sophocle, ce qu’Électre elle-même en éprouve.

« Ainsi elle [m a mère] a l’arrogance de vivre avec ce génie impur et malfaisant [Égisthe], en dehors de toute crainte des Érinyes [déesses qui poursuivent les criminels], au contraire elle se réjouit de ce qu’elle fait ; ayant trouvé le jour où par ruse elle a tué mon père,  ce jour-là, elle met en place des chœurs et elle offre chaque mois en sacrifice des brebis aux divinités salvatrices. Et moi, la malheureuse qui vois cela, au fond de ma chambre je pleure, je me consume, je me lamente sur cet affreux festin dit « du père », moi-même pour moi-même ; car je ne peux pas pleurer assez pour que mon cœur éprouve du plaisir. » (275 > 286) [Le Chœur la mettait en garde contre sa tristesse (217 >219)]

Sans aller jusqu’à évoquer un plaisir sadomasochiste, il y a quelque chose qui s’en approche dans le contraste insistant, voire complaisant, entre le plaisir de vivre de la mère, sans interdits – l’épanouissement –, et sa propre vie – le dépérissement.

La justification de la mère, telle qu’elle la rapporte, est sidérante : « Ô objet de haine impie*, est-ce que tu es la seule dont le père ait été tué ? Est-ce qu’il n’y a aucun autre mortel qui soit en deuil ? Puisse-tu périr misérablement et que les dieux d’en bas ne te débarrassent jamais de tes gémissements ! » (289 > 292)

*L’adjectif choisi par Sophocle est « dustheios », composé de « dus », préfixe qui marque la difficulté (= dys -> dysfonctionnement) et « theios »(divin) : ce que reproche la mère à sa fille est donc un comportement contraire au principe de vie – les questions de la mère évacuent la dimension dramatique de l’assassinat, sinon l’assassinat lui-même. (P. Mazon traduit par « peste maudite » qui ne rend pas compte de l’idée).

La fin du discours concerne Oreste.

« Voilà ce qui la rend arrogante, à moins qu’elle n’entende dire qu’Oreste va venir, alors, furieuse, avec force se tenant près de moi « Est-ce que ce n’est pas toi la cause de cela ? Est-ce que ce n’est pas ton ouvrage, toi qui m’a arraché Oreste des mains ? Eh bien, sache que tu paieras le prix qui convient. (…) Et moi, attendant sans cesse Oreste qui doit venir mettre fin à cela, je me perds, infortunée ; étant sans cesse sur le point d’agir [= il n’agit pas], il a ruiné mes espoirs, présents ou passés. Dans une telle situation, mes amies, il n’est ni possible d’avoir l’esprit sain ni de montrer des sentiments de piété ; oui, dans les malheurs, il y a grande nécessité à faire le mal. » (293 > 309)

Le spectateur qui sait comment se termine l’histoire – son attention porte donc essentiellement sur le discours – ne peut être que perturbé par le hiatus entre la vie, le vivant et le malheur, la mort, et les personnages qui les incarnent.

Si Clytemnestre a tué son mari, elle n’en est pas moins une figure détachée des références habituelles du tragique, une figure de vie, libre, alors qu’Électre, dont la mort du père est de l’ordre de l’idée fixe qui brûle toute son énergie, se présente elle-même comme consumée de l’intérieur. Elle et Oreste sont présentés comme des empêcheurs de vivre, comprendre en tant que personnages du mythe.

À un autre niveau, quand le Coryphée demande à Électre qui vient de terminer son discours si Égisthe est dans le palais, Sophocle lui fait répondre : « À l’heure actuelle, il est aux champs. »

L’image du roi « aux champs » a quelque chose de burlesque. Un décalage qui s’ajoute aux autres.

Les candidats et le patronat

Le 27 août sept candidats déclarés à l’élection présidentielle sont intervenus en clôture de la Rencontre des Entrepreneurs de France, sur le cours central du stade de tennis Roland-Garros.

Si le contenu des interventions a été commenté dans les médias, la rencontre elle-même n’a pas suscité de questionnement.

Cette « normalité »  –  dont celle de la présence de trois candidats de gauche – est un des signes de ce qui a changé depuis trois décennies : la disparition d’une alternative au capitalisme qui n’est pas (pas encore ?) perçue comme la cause essentielle du désarroi planétaire.

Les « patrons » ne sont plus les représentants d’une contingence « résistible » mais de ce qui est plus ou moins perçu comme un absolu, de l’ordre  de la transcendance. Ou d’un « c’est comme ça » qui revient au même.

Les sept ont donc expliqué leur rapport au social, à la dette, à l’entreprise, à l’état, pris des engagements dont tout le monde sait qu’ils n’engagent que ceux qui y croient. Aucun des candidats de gauche n’a posé la question de ce que représentaient ceux qui les écoutaient, assis sur les gradins où l’on regarde habituellement deux joueurs se renvoyer la balle, à savoir celle du rapport entre le fonctionnement du capitalisme et le changement climatique dont cet été a produit (incendies, sécheresse, orages extrêmes) et continue à fournir (Népal) des images saisissantes.

Cette rencontre est un des signes du déni du réel qui alimente ce qui ressemble de plus en plus à une course vers l’abîme.

Vivre sur la terre conduit à rencontrer désormais des obstacles et des difficultés qui, à proprement parler, tombent du ciel. S’ajoutant aux entreprises de démolition (dont les guerres actuelles sont quelques prémices), il est probable que des discours explicites d’apocalypse se manifesteront tôt ou tard sous des formes nouvelles.  

Pourtant, il n’y a de tragique que notre persistance à fermer les yeux sur le déni constitutif de l’équation capitaliste qui détermine le comportement humain, une équation « résistible ».

Cahier de vacances : la grammaire en questions (19)

  2 – les compléments dits « circonstanciels »

Vous l’êtes, d’attaque, pour aborder le problème en une seule séance ?

Attaque, aborder… Est-ce que les auteurs du Bescherelle parlent aussi de déplacement et de suppression comme moyens de reconnaissance du complément circonstanciel ?

Ils disent qu’il n’est pas indispensable et qu’il est mobile.

C’est vrai ?

Bien sûr, comme le croissant aux amandes et le héron cendré.

Non, sérieusement.

Je suis très sérieux. On pourra toujours prétendre qu’un croissant aux amandes n’est pas indispensable, mais allez donc le dire à celui qui dévore des yeux le dernier, là, sur l’étal du pâtissier, et qui est prêt à tordre le cou au client qui l’achètera avant lui.  

J’aime bien le croissant aux amandes, mais de là à tordre le cou…

C’est que vous ne savez pas ce qu’est aimer un croissant aux amandes. Sérieusement, puisque vous le demandez, à part l’oxygène et juste qu’il faut de nourriture pour ne pas mourir, qu’est-ce qui est indispensable ? Et quand je vous aurai annoncé qu’un héron cendré est mobile, saurez-vous pour autant ce qu’est un échassier ?

L’attaque, l’abordage… Je commence à comprendre.

Quand je vous dis : Pierre mange chaque jour une pomme à quatre heures dans la cuisine, je vous adresse un message avec un certain nombre d’informations que j’ai choisi de vous donner. Sans me consulter, la grammaire officielle a décidé que l’une était plus importante que les autres, qu’elle serait « essentielle », les autres « circonstancielles », que l’« essentielle » ne serait pas supprimable et que les circonstancielles, elles, le seraient, et qu’en plus elles seraient mobiles.

Dans votre exemple, quelle information serait essentielle et lesquelles circonstancielles ?

Le complément essentiel pour cette grammaire est une pomme, autrement dit le complément d’objet direct, et les autres informations, chaque jour, à quatre heures, dans la cuisine, sont donc les compléments qu’elle appelle circonstanciels, puisqu’ils ne sont pas complément d’objet direct, et dont elle prétend, toujours sans m’avoir consulté, qu’ils sont mobiles et pas indispensables. Mobiles, je veux bien, mais pas indispensables ! Qu’en sait-elle ?

Peut-être qu’un peu distanciation… Que diriez-vous, là, maintenant, de m’expliquer calmement ce que veut dire circonstanciel ?

Vous avez raison. Circonstanciel est composé de deux mots latins : circum : autour, vous le retrouvez dans circonférence, circonflexe, circonspect, circoncision, et stare se tenir, d’où viennent station, statut, statue, état. Est donc circonstanciel ce qui se tient autour.

Autour de quoi ?

Examinons d’abord ce que vaut la distinction entre les compléments dits essentiels et ceux dits circonstanciels : dans Pierre mange chaque jour une pomme à quatre heures dans la cuisine, pourquoi une pomme serait essentielle et pas les autres informations ?

Parce que si vous enlevez la pomme…

Oui ?

On ne sait plus ce qu’il mange, on sait seulement que c’est chaque jour, à quatre heures et dans la cuisine.

Et en quoi chacune des informations de ne serait pas aussi importante que la pomme ?

Ben… Oui… D’accord, ça dépend du contexte.

Vous remarquerez que je peux suggérer un contexte simplement en modifiant l’ordre et la formulation des informations : Chaque jour, à quatre heures, dans la cuisine, Pierre mange une pommeC’est à quatre heures, chaque jour, que Pierre mange une pomme dans la cuisine… C’est Pierre qui mange une pomme dans la cuisine chaque jour à quatre heures…  C’est une pomme que mange Pierre dans la cuisine chaque jour à quatre heures…. Toutes ces variations ne racontent pas exactement la même histoire.

Donc, ce qui est circonstanciel, pour la grammaire, c’est ce qui est autour du contenu.

Voyez-vous une différence de sens entre Je vais à Charleville et Je viens à Charleville ?

Hm… Non. Mais pourquoi Charleville ? Rimbaud n’y est plus.

Vous croyez qu’il y était apprécié de son vivant ? Et au-delà de l’imagerie, du mythe qu’en ont construit certains pour des intérêts qui n’ont rien à voir avec la poésie, à qui l’école enseigne-t-elle son œuvre ? Cela dit, j’aime bien la place Ducale.  Maintenant, supprimez Charleville.

Reste Je vais, et Je viens… Hm… Je connais une chanson qui dit Je vais et je viens, mais elle n’a pas été composée par Rimbaud et elle ne concerne pas Charleville.

« Ils vont, ils viennent… » écrit Montaigne dans un chapitre de ses Essais, mais pour tout autre chose. Aller et venir sont des verbes d’action pleins, d’accord ?

Oui, le contenu est dedans.

Vous observerez, c’est une parenthèse, que venir peut être utilisé seul, dans le langage habituel : « Tu viens ? Oui, je viens », alors que aller, ne l’est pas, à part le « Comment vas-tu ? » et ses variations,  Montaigne, Victor Hugo… oui, dans Hernani, il y a « Je suis une force qui va », et l’auteur-compositeur de la chanson en question. Peut-être d’autres… Je ferme la parenthèse. La grammaire a imaginé une autre manière de distinguer l’essentiel du circonstanciel :  complément de verbe pour l’essentiel, complément de phrase pour le circonstanciel.

Attendez…

J’attends.

Pour les verbes pleins, comme venir, aller, le complément de verbe indiquera autre chose que le contenu de l’action, alors que pour les verbes vides, ce sera le contenu, le complément d’objet direct.  Charleville, sera le complément de verbe d’aller et venir, donc une destination, alors que pomme, pour manger, est un aussi un complément de verbe mais, lui,  d’objet direct. Donc la même étiquette « essentielle » pour deux informations de nature différente. Je sens un problème, mais je n’arrive pas à l’identifier.

Il est dans ce qui détermine la distinction arbitraire que fait cette grammaire entre essentiel et non-essentiel. Dans l’exemple Pierre mange une pomme etc, nous avons dit que l’essentiel varie selon le contexte. Dans Je vais à Charleville, l’essentiel sera Charleville, mais il ne le sera plus dans Je vais à Charleville pour voir la place Ducale et la maison natale de Rimbaud.

Je suppose que vous ne gardez pas les notions compléments de verbe et de phrase ?

Ce sont deux notions qui s’ajoutent à toutes les autres et dont l’empilement complique inutilement l’apprentissage de l’analyse de la phrase, je parle de l’analyse déterminée par le sens.

Il y a un instant, je vous demandais autour de quoi se tiennent ce que la grammaire appelle des compléments circonstanciels et que vous, si je vous suis toujours bien, appelleriez plutôt informations sur les circonstances.

Si on veut dessiner un diagramme, toutes les informations qui précisent les modalités, l’environnement, les objectifs etc. de l’action se tiennent autour du verbe et de son contenu. Seulement, circonstanciel n’est généralement ni enseigné ni compris dans ce sens, mais comme ce qui accompagne une action définie a priori comme essentielle.

Mais alors, comment distinguer ce qui est plus ou moins important ? Et qu’est-ce qu’on fait de circonstanciel ?

Avant de vous répondre : Vous mesurez un mètre soixante-quinze.

Pas tout à fait.

Un mètre soixante-quinze, quelle information ?

Je dirais, la mesure.

Il a acheté ce tableau deux mille euros.

Le prix.

Le boucher pose sur la balance le gigot qui pèse trois kilos.

D’abord, c’est un beau gigot… Ensuite, gigot renseigne sur le contenu de l’action et trois kilos renseignent sur le poids.

Mesure, prix et poids, trois informations dont on ne peut pas dire qu’elles renseignent sur ce qui accompagnerait une action, puisque mesurez un mètre soixante-quinze et pèse trois kilos n’indiquent pas des actions. Ce qui n’empêche pas certaines grammaires d’en faire des compléments circonstanciels, au même titre que le lieu, le temps, la cause, la conséquence, l’opposition ou la concession. S’agissant de la manière dont est accomplie une action, certains disent au contraire qu’elle ne peut pas être appelée complément circonstanciel parce qu’elle est essentielle au déroulement de l’action. Si Pierre mange délicatement sa pomme, la manière dont il mange, délicatement, serait indissociable de l’action et ne serait donc pas une circonstance.

Je suppose que vous n’êtes toujours pas d’accord avec cet essentiel de délicatesse.

Vous supposez bien : délicatement n’est pas plus essentiel que le couteau qu’il peut utiliser qui est un moyen ; mais c’est parce qu’il n’est pas possible de dire qu’une manière d’agir soit un fait qui accompagne une action, donc circonstancielle, que certains la qualifient d’essentielle, faute de trouver mieux. C’est la pertinence de l’emploi général du terme circonstanciel qui doit être reconsidérée ; si on voulait conserver le mot, je vous le disais, il faudrait lui donner son sens premier, ce qui n’est pas possible compte tenu de l’utilisation qui en a été faite, puis préciser que si certaines informations sont circonstancielles dans le sens où elles renseignent sur ce qui accompagne l’action, d’autres, comme la mesure, le prix et le poids ne le sont pas. Relativement à la recherche du sens, je ne vois pas comment on peut conserver la notion.

Si vous la supprimez, vous mettez quoi à la place ?

L’information centrale d’un ensemble verbal est le contenu de l’action indiquée par le verbe, mais information centrale ne veut pas dire information essentielle. Toutes les autres informations, aussi diverses soient-elles, je propose de les nommer informations associées.

Qu’est-ce que ça donne dans votre exemple si vous rajoutez la délicatesse et le couteau ?

Tous les jours, à quatre heures, Pierre mange délicatement dans la cuisine une pomme avec un couteau. Je distinguerai donc l’action, mange, le contenu de l’action, une pomme, les informations associées qui précisent le temps répété, tous les jours, le moment précis, à quatre heures, le lieu, la cuisine, la manière, délicatement, et le moyen, avec un couteau. Je vous laisse trouver quel sera l’essentiel, si cette phrase est l’information obtenue par le policier qui enquête sur un crime commis à 16 h 30 à quelques mètres de la cuisine de Pierre.

 Je ne pense pas que le policier s’intéressera essentiellement à la pomme… Maintenant, j’ai deux questions à vous poser : une sur le contenu de l’action, l’autre sur les informations associées.

Je vous écoute.

La première : quand le sujet composant est passif, est-ce qu’il peut y avoir une information sur le contenu de l’action ?

À votre avis ?

Vous voulez dire que je peux trouver tout seul… Bon. Alors, je réfléchis : pour qu’il y ait un contenu, il faut qu’il y ait une action.

Oui.

Cette action, elle doit être accomplie par quelqu’un ou quelque chose.

Oui.

C’est ce que vous appelez composant actif plutôt que sujet.

Je vous ai expliqué à quelle condition je l’utilise.

Je vous taquinais. Je continue. Si le sujet composant est passif, c’est qu’il ne fait pas l’action et s’il ne fait pas l’action, il faut bien qu’elle soit faite par un autre…

Oui.

Mais là… Je bloque… Il se fait tard, nous avons beaucoup travaillé et je n’ai plus de chocolat. Vous pourriez m’aider ?

Le maçon construit le mur de Guernica. Vous avez une phrase avec un sujet composant actif, un verbe d’action et une information sur son contenu. Si le composant est actif, le contenu, lui, ne l’est pas.

Oui… le mur ne fait rien.

À vous de trouver la suite.

Bon… Attendez… Je crois que j’ai compris… C’est le contenu qui va devenir le sujet composant passif…  Oui, parce que quand il était le contenu, il était déjà passif, si je peux dire. C’est ça ?

Exactement. Et le maçon ?

Il était actif quand il était le sujet composant, donc je suppose qu’il va le rester, lui aussi ?

Allez-y.

Le mur de Guernica est construit par le maçon… C’est bien toujours le maçon qui construit, mais on ne peut pas l’appeler le sujet  composant, puisque c’est le mur. Donc, le maçon ne peut être qu’une information associée.  

La grammaire a décidé de l’appeler complément d’agent.

Agent… comme un agent de police ?

Je constate que vous avez pris goût à l’étymologie. Agent vient du latin agere qui signifie faire, agir, et police vient du mot grec polis qui désigne la cité dans son sens antique, une unité politique et économique ; un agent de police a donc une fonction politique précise, celle d’agir pour assurer la sécurité des citoyens.

Est-ce qu’acteur fait partie de la famille ?

Oui, mais avec une autre fonction, plus aléatoire ; un acteur peut être intermittent, au chômage, pas un agent de police.

Vous gardez complément d’agent ? Attendez, je vais essayer de répondre à votre place. Je dirai… Information précisant celui qui accomplit l’action, donc l’agent, à condition d’avoir expliqué le mot. Oui ? J’avais une deuxième question.

Il faudrait d’abord aller au bout de la première ; vous vouliez savoir si une information de contenu est possible quand le sujet composant est passif et vous avez découvert que ça ne l’était pas, puisque c’était précisément le contenu qui est devenu ce composant. Vous voyez ce qu’on peut en déduire ?

Euh… non, pas vraiment.

Que seuls les verbes vides permettent une construction avec un sujet composant passif.

Que seuls… Ah, oui, puisqu’il faut obligatoirement qu’il y ait un contenu… Donc, Je vais à Charleville pour voir la place Ducale ne peut pas être transformée comme Le maçon construit le mur de Guernica, parce que le verbe aller est un verbe plein… Mais Pierre mange une pomme peut l’être parce que manger est un verbe vide et une pomme peut très bien être mangée par Pierre. Ou par Rosalie. C’est ça ?

Cette question est bien comprise de vous.

Mais oui, et… Ah, c’est encore un exemple ! Comprendre est un verbe vide… L’agent c’est vous…  Enfin, vous, c’est moi, on se comprend ! Maintenant que j’ai tout compris, je peux poser ma seconde question ?

Vous pouvez.

Dans les informations associées qui étaient encore circonstancielles tout à l’heure, vous avez cité l’opposition et la concession. Moi, je croyais que c’était la même chose et qu’on pouvait dire opposition ou concession.

Faire opposition, c’est poser (ponere), un objet, une idée, en face de (ob, devenu op), c’est mettre un obstacle devant quelqu’un ou quelque chose. Faire une concession, c’est au contraire se retirer, abandonner ;  cedere, qui signifie aller, céder, est ici combiné avec cum, comme il peut l’être avec de pour donner décéder qui signifie quitter, abandonner la vie, ou avec se pour sécession. Si les deux termes sont de sens opposé, ils peuvent se compléter : je peux m’opposer à quelqu’un qui défend un point de vue que je ne partage pas et en même temps lui faire une ou des concessions sur tel ou tel aspect de l’objet du débat

Vous auriez un exemple ?

Même deux. Vous connaissez l’argument de ceux qui sont hostiles à l’adoption d’un enfant par un couple homosexuel ?

Oui, il faut un père, le masculin, et une mère, le féminin.

Bien que couple soit homosexuel, il n’exclut pas le masculin et le féminin. Vous voyez la concession ?

Hm…

Elle est dans la reconnaissance de ce qui constitue l’argument. Ce qui revient à dire qu’il faut dépasser les apparences et examiner ce qui conduit à réduire le masculin et le féminin aux sexes.

Vous croyez que ça peut marcher ?

Si votre interlocuteur est ouvert au questionnement. 

Le second exemple ?

Je grelotte bien qu’il fasse chaud.

Je suppose que vous êtes malade. Cette fois, c’est une opposition ?

Oui.

Pourtant, il est normal de grelotter quand on est malade, non ?

Ou d’être en sueur même s’il fait froid. Vous avez raison : l’opposition n’est ici que dans la manière de considérer le rapport entre les deux événements. Un médecin ne le dira jamais comme ça.

Est-ce qu’il n’y a pas des oppositions… comment vous dire… qui ne sont pas dans la manière de considérer mais… allons, aidez-moi !

Vous voulez parler d’oppositions objectives.

Je ne sais pas, moi ; dans objective, il y a objet ?

Oui, et en plus une référence implicite au sujet, mais avec leur sens philosophique : est objectif ce qui n’est pas subjectif, c’est-à-dire ce qui n’est pas soumis au point de vue du sujet.

Un exemple ?

Le moteur de ma voiture n’a pas démarré bien que j’aie tourné la clef de contact. Il n’y a aucune place ici pour un point de vue subjectif. La grammaire analyse bien que j’aie tourné la clef de contact comme une subordonnée d’opposition ou de concession – la plupart des manuels confondent les deux termes.

Vous n’auriez pas oublié de mettre du carburant ?

C’est ce que me demande le garagiste à qui je viens de téléphoner. Comme le réservoir est plein, il va venir pour tenter de trouver la cause du dysfonctionnement. En l’attendant patiemment, observons que ce qui fait obstacle au démarrage n’est pas en réalité contenu dans la seconde proposition, appelée pourtant subordonnée d’opposition, mais plutôt dans la première ; c’est bien ce qu’a compris le garagiste qui vient juste d’arriver et qui n’examine pas la clef de contact, mais ouvre le capot pour détecter avec ses appareils le composant défaillant situé dans le moteur. La notion d’opposition se justifie dans le sens où les deux faits, l’absence de démarrage et l’action de la clef, devraient ne pas coexister et où leur concomitance révèle un problème. Si la notion d’opposition limitée à la seconde proposition n’est pas pertinente, parler ici de concession ne veut strictement rien dire.

Alors ?

Voyez-vous une différence importante si je vous dis : Le moteur de ma voiture n’a pas démarré quand j’ai tourné la clef de contact ?

 Non.

Quand annonce le temps, le moment ; le problème, la panne, n’en est pourtant pas moins réel et c’est bien l’opposition révélée par les deux propositions qui justifie cette phrase ; l’analyse habituelle se contente de dire que la première est principale et la seconde une subordonnée de temps, ce qui ne rend donc pas vraiment compte du sens. 

Qu’est-ce que vous proposez ?

Pour Le moteur de ma voiture n’a pas démarré bien que j’aie tourné la clef de contact, je propose de dire non qu’il y a une proposition d’opposition, mais que ce sont les deux propositions qui indiquent une opposition soulignée par bien que. Pour Le moteur de ma voiture n’a pas démarré quand j’aie tourné la clef de contact, je dirai également que les deux propositions révèlent une opposition et qu’est précisé en plus le rapport de simultanéité souligné par quand. Cette manière d’analyser rend compte à la fois du sens et de la construction des phrases. Se borner à constater que quand indique un rapport de temps est un appauvrissement du sens du message comme dire que bien que j’aie tourné la clef est une subordonnée d’opposition.

Vous avez un exemple, avec une personne, quelqu’un, qui s’oppose ?

Je viendrai bien que vous me l’interdisiez.

Est-ce que l’opposition est objective ou subjective ?

Vous posez la question parce qu’il y a deux sujets ?

Oui.

Je reviens un instant à mon grelottement.

Je grelotte bien qu’il fasse chaud.

Oui. Je vous ai dit que l’opposition y est subjective, elle dépend d’un point de vue et met en relation deux éléments qui n’ont pas de rapport nécessaire, puisque le froid ou le chaud ressentis par un individu ne dépendent pas nécessairement de la température extérieure, comme semble le croire celui qui parle et qui devrait plutôt dire : Je grelotte parce que je suis malade. En revanche, dans l’autre exemple, il y a bien un rapport nécessaire entre je viendrai et bien que vous me l’interdisiez.

L’opposition est donc objective ?

Oui, du point de vue du sujet concerné.

Un autre exemple ?

  Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes

  Et peuvent se tromper comme les autres hommes.

C’est de la poésie, mais elle ne ressemble pas à celle de Rimbaud.

Elle a été écrite deux siècles plus tôt. Ce sont deux vers extraits de la pièce de Corneille, Le Cid. Alors, opposition objective ou subjective ?

Je réfléchis… Je dirai : subjective.

Pourquoi ?

Parce qu’il est évident que les rois sont des hommes et que l’opposition n’est que dans la tête de celui qui imagine qu’ils sont différents.

Vous avez raison. Et celui-ci : Si riche qu’il soit, il ne peut tout acheter.

Je remarque au passage que si peut aussi annoncer une opposition !

Vous voyez bien qu’il n’y a pas besoin de dresser des listes à apprendre par cœur.

Ici, l’opposition est encore subjective… bien qu’on dise que l’argent peut tout acheter. Vous avez vu, je vous réponds avec une opposition ! La classe, non ?

Ces deux oppositions : subjectives ou objectives ?

L’argent ne peut acheter que ce qui est à vendre et tout ne l’est pas ; donc subjectives.

La plupart des oppositions sont subjectives parce qu’on décide, on croit ou on imagine que tel événement, telle idée, telle situation doivent normalement être accompagnés de tel autre événement, de telle autre idée ou de telle autre situation : le roi qui a tous les pouvoirs doit être infaillible, la richesse confère du pouvoir donc l’argent doit pouvoir tout acheter. La réalité vient contredire ces affirmations.

Alors ?

Je propose de faire la distinction dans l’analyse entre opposition objective et opposition subjective.

Et la concession, qu’est-ce que vous en faites ?

J’en fais une catégorie de l’opposition subjective.

Vous auriez un exemple ?

Bien que je n’aime pas l’itinéraire choisi par mes amis, je vais faire la randonnée avec eux. Que comprenez-vous ?

Qu’être avec vos amis est plus important que l’itinéraire de la randonnée ; donc c’est une opposition subjective qui indique une concession. C’est ça ?

Oui.

Bon alors, si je fais le bilan, je constate qu’on n’a plus besoin de complément d’objet, direct, indirect ou second, de complément circonstanciel, d’indépendante, de principale, de subordonnées conjonctives ?

Ce qui compte, je me répète, ce sont les rapports : il s’agit de comprendre ce qu’apporte telle ou telle information, de quel ensemble elle fait partie, l’ensemble du sujet composant actif ou passif, ou l’ensemble du verbe, et quel élément de cet ensemble elle complète : le sujet, le verbe lui-même, un nom, un adjectif, etc. Dès lors que la problématique est bien comprise, le reste est très secondaire.

Les relatives, infinitives, participiales que vous énumériez dans le préambule, qu’en faites-vous ? D’abord, les relatives

  Cahier de vacances : la grammaire en questions (18)

D’abord, les directs et indirects. Je vous propose de les traiter en une seule fois. Vous vous sentez d’attaque ?

Attaque, vraiment ?

Vous allez voir.  Essayez d’expliquer : Pierre pense à son travail.

Pierre, qui est donc un garçon vraiment très sérieux, est le sujet composant actif, pense est le verbe d’action, et son travail me renseigne sur le contenu de l’action. Juste ?

Juste. La grammaire nous dit que son travail est un complément d’objet indirect alors qu’une pomme, est un complément d’objet direct dans Pierre mange une pomme.

Pourquoi indirect ?

Parce que penser est construit avec la préposition à, et que manger n’en a pas besoin. Ce n’est donc qu’un repérage formel qui n’apporte rien du point de vue de la compréhension du sens.

Alors, on supprime direct et indirect ?

Je ne vois pas en quoi ils sont utiles. Qu’est-ce que j’aurai de plus quand j’aurai dit que son travail est un complément d’objet indirect ?

Vous aurez dit qu’il y a une préposition.

Oui, et alors ? La préposition, elle y est, on la voit comme le nez au milieu de la figure. Ce que je critique, c’est l’idée fausse induite par cette distinction formelle, à savoir que l’information serait différente entre objet direct et objet indirect.

Comment vous expliquez ?

Je signale simplement que le verbe est construit, ici, avec une préposition. La seule chose qui importe, c’est que comprendre que son travail vous renseigne sur le contenu de penser comme une pomme sur mange.

Construit, ici…Ça veut dire que penser peut se construire sans préposition ? Et aussi qu’il peut être vide ou plein ? Comme courir ?

Du calme. Vous vous rappelez comment nous traduisons la phrase latine de Descartes Cogito ergo sum ?

Je pense donc je suis.

Comparez avec Je pense que je suis.

Dans la première, il n’y a pas d’information sur le contenu…. Donc le verbe est plein, c’est ça ?

Oui, c’est le fait même de penser qui me fait être, pas le contenu de la pensée.

Et il y en a un dans le second. D’accord. Et le complément d’objet second ? Vous avez un exemple ?

Pierre offre une rose à sa soeur.

Vous ne m’aviez pas dit qu’il avait une sœur… Donc il a une sœur, c’est le jour de sa fête et il lui offre une rose… Remarquez, je pourrais vous demander pourquoi il n’offre pas cette rose à un frère.

Hm… Vous avez raison… Un exemple du formatage que je dénonce par ailleurs…  Comment expliquez-vous cette phrase… « normale » ?

Pierre est le sujet composant actif, offre est le verbe, c’est un verbe d’action, et une rose me renseigne sur le contenu de l’action ; reste sa sœur… C’est ça le complément d’objet second ?

C’est ce que dit la grammaire.

Je suppose que vous ne le dites pas ?

Si on l’appelle second, c’est qu’il y en a un premier ; or, je constate que sa soeur à la différence d’une rose ne me renseigne pas sur le contenu de l’action ; il est donc absurde d’utiliser la même notion d’objet pour une rose et une soeur qui fournissent des informations de type différent.

Second pourrait avoir le sens de moins important. Comme quand on dit commander en second.

Je veux bien, mais, du point de vue du sens, en quoi sa sœur serait moins importante que une rose ? J’y reviendrai à propos de la notion d’essentiel.

Vous dites quoi, alors ?

Quel renseignement donne sa sœur ?

C’est la personne à qui il offre la rose.

La personne à qui est destiné le contenu de l’action. Maintenant, si je vous dis : Rosalie (c’est le nom de la sœur) reçoit une rose de son frère ?

Rosalie est le composant actif, reçoit précise l’action, une rose le contenu de l’action ; de son frère précise… d’où vient la rose, non ?

Oui.

Et alors ?

La grammaire dit encore que son frère est complément d’objet second.

Ah bon ?

Or, Son frère ne renseigne pas plus sur le contenu de l’action que sa sœur dans l’exemple précédent, et l’un et l’autre fournissent des informations différentes. Leur coller l’étiquette complément d’objet est à proprement parler du non-sens.

Qu’est-ce qu’on fait de tout ça ?

On explique que sa sœur précise le destinataire du contenu, et que son frère en précise l’origine. On s’en tient là. Quelque chose ne va pas ?

Je vous ai dit que je n’étais pas philosophe ?

Oui, tout le monde peut se tromper.

J’ai une question à propos de sujet et objet. Voilà. Je reprends Pierre offre une rose à sa sœur.  Si objet est ce qui est en face du sujet, distinct de lui, la sœur de Pierre est bien en face de lui, elle n’est pas Pierre. D’accord ?

Oui.

Hm, vous avez un sourire qui… Je continue quand même. Donc, en quoi ce serait faux de dire qu’elle est complément d’objet ?

C’est que la grammaire parle de l’objet non philosophique mais fonctionnel. Du point de vue philosophique, vous avez raison, avec cette précision quand même que sa sœur n’est pas un complément d’objet, mais un objet complément d’information. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Pourquoi on n’explique pas comme ça à l’école ?

Parce que l’école ignore… ou plutôt on a décidé, il faudrait encore préciser qui est ce on, on a décidé qu’elle ignorerait l’enseignement de la philosophie, à l’exception d’une simple initiation réservée à une infime partie d’une classe d’âge en terminale de lycée. Ce n’est évidemment pas un hasard. La grammaire officielle qui ignore la démarche philosophique enseigne donc le repérage et l’étiquetage. Ainsi, elle affirme que une rose et sa sœur sont des compléments d’objet, qu’elles ont la même fonction, autrement dit qu’elles fournissent le même type d’information, ce qui est à proprement parler une aberration. J’ai déjà dit que je reviendrai sur fonction.

Je vous sens énervé.

Je ne suis pas le seul.

À quoi bon ? Au fond, c’est quoi, le problème ?

Précisément les à quoi ? et quoi ?.

Qu’est-ce qu’il vous ont fait ? Je dis ça comme ça, pour détendre un peu.

On continue d’enseigner que le complément d’objet direct le fameux COD, c’est ce qui répond à la question quoi ? Pierre mange une pomme : Pierre mange quoi ? Une pomme, donc une pomme est complément d’objet direct.

À vue de nez, ça marche.

Sur la table est posé un livre, allez-y, posez la question.

Sur la table est posé quoi ? un livre, donc COD.

Encore un autre : Cet arbre est un saule.

Cet arbre est quoi ? Un saule, donc COD.

Ces deux quoi ? marchent, à vue de nez, comme vous dites, mais ils produisent deux réponses absurdes !

J’ai encore un tout petit morceau de chocolat. Prenez-le. Mais oui ! Laissez fondre. Voilà. Maintenant, allez-y, expliquez.

Dans mes deux exemples, Sur la table est posé un livre et Cet arbre est un saule, il n’y a aucune action, donc il ne peut pas y avoir d’information sur un objet puisque l’objet ne peut concerner qu’une action.  L’élève à qui on n’a pas appris à s’intéresser au sens du message dans le travail d’analyse, mais qu’on a formaté par le jeu de questions mécaniques, pose ces questions sans se préoccuper du sens. Vous voyez pourquoi j’ai encore un peu d’énervement !

Un peu… !

Comme objet est employé pour indiquer une prétendue fonction, on n’a pas trouvé de meilleure solution que de masquer la difficulté par un tour de passe-passe avec la baguette magique quoi ? qui n’a rien de magique, comme on vient de le constater. Mais supposons que ce quoi ? me permette de trouver à chaque fois de manière certaine un complément d’objet direct ; quel en sera le bénéfice pour moi puisque ce questionnement ne me permettra pas de savoir quel type de renseignement il me donne ? Je demanderai quoi ? je répondrai complément d’objet direct, mais je ne saurai pas ce que c’est ! Avouez qu’il y aurait vraiment de quoi se mettre en colère !

Il y aurait de quoi, oui, mais je n’ai plus de chocolat.

D’autant que ce type de questionnement utilisé pour les compléments d’objets indirects, vous l’avez vu, aboutit aux mêmes aberrations. À qui ? dans Pierre pense à sa sœur, permet de repérer le contenu de l’action et, dans Pierre offre une rose à sa sœur, le destinataire. L’enseignement de cette mécanique automatique est à proprement parler une décérébration, alors que l’examen des rapports entre les diverses informations permet d’accéder au sens de la phrase.

Vous croyez que cette question quoi ? est encore enseignée ?

Je ne le crois pas, j’en suis sûr ! J’ai un petit-fils de onze ans qui est entré en sixième en septembre dernier ; j’étais chez lui quelques mois avant et j’ai ouvert son cahier de grammaire où j’ai trouvé la leçon sur le complément d’objet ; c’était une photocopie de fiches de grammaire dont disposent donc tous les enseignants d’école primaire. Je l’ai recopiée. Voici donc ce qu’on enseigne aujourd’hui, à des élèves de CM2 :

« Certains compléments sont reliés directement au verbe : ce sont des COD ; le COD répond à la question qui ? ou quoi ?

Ex : Le chat de mes voisins chasse les souris. Il les mange.

Certains complément essentiels (nécessaires) sont reliés au verbe par une préposition (à, de, en…) ; ce sont des COI.

Ex : La fillette désobéit à sa mère. Elle lui désobéit.

Certains verbes peuvent avoir un COD et un COI.

Ex : la fillette récite sa leçon à son père. Elle la lui récite.

Le COI répond à la question à qui ? à quoi ? de qui ? de quoi ? »

Rien de ce qui est dit dans cette leçon ne sollicite l’intelligence. Vous voulez un autre exemple ?

Si vous me posez la question, je suppose que vous en avez un !

Il s’agit de ce qui est appelé attribut. Je ne devrais pas vous en parler maintenant puisque nous sommes en train d’examiner les informations qui concernent le verbe et que l’attribut concerne le plus souvent le composant actif/passif, mais c’est du même ordre que la question quoi ? Vous vous rappelez le saule de tout à l’heure ?

Cet arbre est quoi ? un saule, donc un saule est complément d’objet. C’était juste avant le dernier morceau de chocolat.

Cette question a ceci de particulièrement pervers qu’elle donne une grande assurance, sans le moindre commencement de doute. Ceux qui la posent savent évidemment que le verbe être n’est pas un saule, mais en posant la question quoi ? et en répondant « complément d’objet », ils disent, sans s’en rendre compte, que un saule donne une information sur le verbe ; ce qui est grave, c’est qu’ils n’ont pas conscience de dire une bêtise. Et ils n’en ont pas conscience parce que le monde de la grammaire qui leur est enseignée est en-dehors de la problématique du sens. Un monde déconnecté du réel dans lequel on peut dire n’importe quoi. Ils ont posé la question et ils ont donc trouvé un COD, tout va bien même si on ne comprend pas. Imaginez quelqu’un dans l’obscurité, à qui on dirait d’actionner un interrupteur dont il ignorerait qu’il n’est pas relié au réseau électrique, qui l’actionnerait qui déclarerait qu’il voit très bien.

Il le dira jusqu’au moment où il se cognera la tête contre le mur.

Et à force de se blesser à tous les objets qu’il heurte, certains qu’il reconnaît, d’autres pour lesquels il se trompe, mais sans comprendre pourquoi, il en viendra à détester le monde d’incompréhension et d’obscurité qu’il croira être celui de la grammaire, donc à détester l’école, donc à détester les profs.

Oui… et ce sont des objets qui finissent par faire très mal.

Je trouve que vous avez raison.

Merci.

C’est aussi un nouvel exemple. Oui, expliquez-le, vous verrez pourquoi je vous le propose

Je est le composant actif, trouve est le verbe d’action… que… je ne sais pas.

Que vous avez raison, vous renseigne sur …?

Le contenu de je trouve.

J’aime chanter.

Moi aussi. C’est toujours pour détendre. Chanter renseigne sur le contenu de j’aime.

Je chante la nuit.

Ce sont vos voisins qui doivent être contents ! Bon…  La nuit renseigne sur…  C’est un piège !

Pourquoi ?

La nuit renseigne sur le moment où se passe l’action, pas sur le contenu !

C’est un piège sans en être un. Vous, vous avez compris : je chante pendant la nuit ce qui est un sens possible. Imaginez maintenant que je sois un poète et que je veuille écrire un poème pour dire combien j’aime la nuit ; je dirai : je chante la nuit.

Et dans cette hypothèse poétique qui laissera dormir vos voisins, la nuit renseignera sur le contenu de l’action, oui, oui, oui…

Vous avez dit : qui laissera dormir vos voisins. Bien. Essayer d’analyser vos voisins en posant la question qui ?

Qui laissera dormir qui ? Vos voisins, donc, COD de dormir… Mais je suppose que ce n’est pas ça… Je réfléchis… Bon sang, mais c’est bien sûr ! Dormir est un verbe plein, donc impossible d’en préciser le contenu ! C’est les voisins qui dorment ! donc, sujet composant actif !

Je me demande si nous avons fait le tour de toutes les formes de contenu possibles. Non, ce n’est pas une vraie question, c’est un dernier exemple. Allez-y.

Je est le composant actif, me…hm… je le laisse pour le moment… demande est le verbe d’action… Ah ! oui, me est le destinataire de la fausse question et… si nous avons fait le tour de toutes les formes de contenu possibles renseigne sur le contenu de je demande ? C’est ça ?

C’est ça.

Alors, nous avons vraiment fait le tour ?

Non. Je vous ai dit que je ne voulais pas dresser de listes. Ce qui compte est de comprendre le type de renseignement qu’apporte telle ou telle information, sous quelque forme que ce soit. Nous avons vu que l’information sur le contenu peut être donnée par un nom (pomme, rose), un verbe à l’infinitif (chanter), une proposition (que vous avez raisonsi nous avons fait le tour de tous les contenus possibles), et elle peut l’être encore par d’autres moyens que vous reconnaîtrez sans difficulté à condition d’utiliser le bon questionnement. Travaux pratiques : considérez ces deux exemples : Je serai content si tu viens tout de suite, et Je veux savoir si tu viens tout de suite. Je vous écoute.

Deux phrases avec deux propositions chacune… et si pour les relier.

Supposons que vous ne sachiez ni ce qu’est si, ni à quoi il sert.

Pas besoin de supposer ; je sais seulement qu’avec des si on peut mettre Paris en bouteille.

Comment comprenez-vous cette image ?

Je comprends… C’est difficile à expliquer… Quand on dit si, on imagine quelque chose qui n’existe pas, enfin pas encore, et avec de l’imagination on peut tout faire, même mettre Paris dans une bouteille.

Et Paris est si grand, une bouteille est si petite que ce n’est pas possible, il faut donc prendre en considération le rapport entre ce qu’on imagine et le réel.

Oui, sinon, on est un peu fou !

Ou on peut se faire très mal… Vous avez remarqué, vous venez de dire sinon et moi j’ai utilisé deux fois si : si grand et si petite ; est-ce qu’ils ont le même sens que le si du Paris en bouteille ?

Non.

Et, est-ce que vous n’avez pas compris ce que je viens d’expliquer ?

Si, je l’ai compris, bien sûr que si ! Pourquoi cette question ?

Pour que vous utilisiez à nouveau si… dans un troisième sens. Vous allez trouver. Commencez par les deux phrases précédentes.

Je dirai que dans la première – Je serai content si tu viens tout de suitesi est celui de Paris en bouteille.

Expliquez.

J’imagine que tu viens, et alors je sais que je serai content. Pourtant, c’est différent de Paris en bouteille, parce que tu peux venir.

Le si est le même dans les deux cas, il indique à quelle condition une action ou un état peuvent se réaliser ou exister, ici être content,  et on dit que si introduit une proposition conditionnelle ou hypothétique. Ce qui diffère entre mon exemple et Paris, c’est la nature de l’imagination. Dans le cas de Paris en bouteille, on ignore de quelle imagination il s’agit mais on devine qu’elle est extravagante, alors qu’elle peut ne pas l’être dans mon exemple.

Comment ça elle peut ne pas l’être ?

Vous dites Je serai content si tu viens tout de suite à un ami auquel vous téléphonez ; il peut se trouver à deux minutes de chez vous ou à l’autre bout du monde ; dans le premier cas, c’est tout à fait réalisable, dans le second, c’est Paris en bouteille. Une précision : dans l’hypothèse où votre ami est à l’autre bout du monde, et si vous n’êtes pas coupé de la réalité, vous direz plutôt : je serais content si tu pouvais venir ou j’aurais été content si tu avais pu venir.

Je serais… j’aurais étési tu pouvais… si tu avais pu… Vous avez changé les temps ?

Les temps et les modes… Nous verrons cela de plus près quand nous nous examinerons les verbes. L’autre phrase, maintenant.

Je veux savoir si tu viens tout de suite… Là, il n’y a pas d’imagination… C’est plutôt une question, non ?

C’est une question. Et Paris est si grand, une bouteille est si petite…?

Là… il n’y a pas d’imagination et pas d’interrogation…

Si sert à insister sur grand et petite pour mieux annoncer la conséquence, c’est-à-dire l’impossibilité.

La conséquence… donc, si grand et si petite sont la cause, c’est comme dans la fameuse histoire de la pluie et du parapluie ?

Oui. Et dans votre réponse : si, j’ai comprisbien sûr que si ! ?

Je dirai que c’est comme si je disais oui… Tiens, j’ai dit comme si !

Si est effectivement dans ce cas un oui souligné. Quant au comme si, il a une signification double : avec comme vous comparez et avec si vous supposez ; donc vous comparez dans l’imaginaire.

En résumé ? Un résumé qui n’est pas une liste !

Si peut être une conjonction qui annonce une condition, une interrogation et encore autre chose qu’on n’a pas vu parce que je ne fais pas de liste et parce qu’on ne peut pas tout voir, ou alors un adverbe qui permet d’insister. Vous avez constaté que vous êtes capable d’expliquer le sens des phrases même si vous ignorez la distinction entre le si conjonction et le si adverbe. C’est bien de savoir qu’il peut être l’une ou l’autre, mais, encore une fois, vous le saurez d’autant mieux que vous aurez donné la priorité au sens, aux informations et à leur rapport. Et pour en revenir au complément de contenu, dans l’exemple, Je veux savoir si tu viens, quel mot l’interrogation si tu viens complète-t-elle ?

Le verbe savoir.

Et quel type de renseignement donne-t-elle ?

Elle renseigne sur le contenu.

Vous avez donc découvert que si peut annoncer une question qui renseigne sur le contenu de l’action.

Que dit la grammaire des manuels ?

Je veux savoir : proposition principale, si tu viens : proposition subordonnée conjonctive introduite par si, interrogative indirecte, et complément d’objet direct de la principale.

Hm… interrogative indirecte et complément d’objet direct… Donc, vous n’allez pas me dire quels sont tous les compléments d’objet possibles ?

Si vous êtes convaincu que l’important est de repérer les informations pour comprendre le rapport qu’elles ont entre elles, quel besoin d’en apprendre la liste ? Tenez, le Bescherelle consacre huit pages à expliquer comment reconnaître le complément d’objet direct. Pour être honnête, je précise qu’il commence par distinguer les critères faisant appel au sens et qu’il explique notamment que « le COD et le sujet renvoient chacun à des éléments différents et distincts l’un de l’autre. »

C’est bien, non ?

Mais oui ! Vous ne vous imaginez tout de même pas que ceux qui rédigent le Bescherelle et les autres manuels ignorent ce que je vous explique ! Ils font un autre choix.

Mais pourquoi ?

Pourquoi on n’enseigne pas la démarche philosophique dès la première année de la première école ? Telle est votre question et, pour ce dont nous parlons, la question. Après cette explication qu’il ne développe pas, comme si elle n’était pas la plus importante, Bescherelle consacre les sept autres pages à expliquer que le COD n’est ni supprimable, ni déplaçable… Vous voyez jusqu’où va le refus du questionnement ! Quand vous voyez ou entendez la phrase Pierre mange une pomme, avez-vous envie de supprimer ou de déplacer la pomme ?

Ce ne serait pas très sympa pour Pierre. Pourquoi sept pages pour ça ?

Pour éliminer les fausses réponses : si je ne peux ni déplacer ni supprimer une pomme etc., alors c’est un complément d’objet. Autant dire que le COD n’est pas soluble dans l’eau, ce qui évitera de le confondre avec du sel ou du sucre.

C’est la même attaque avec les compléments circonstanciels ?

Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (3)

Ce dialogue – entre le Chœur et Électre – définit le sens de la pièce : la démolition du tragique, non seulement celui de l’Athénien, mais de l’être humain en général, quels que soient le temps et le lieu, pour lesquels le « malheur de la mort » vient de l’extérieur.

Tel est le paradoxe d’une tragédie qui nie le tragique.

Sophocle tient dans cette pièce le discours de l’immanence qui rejette la verticalité de la transcendance divine. L’élaboration occidentale du mythe grec passe par le déni de ce discours d’immanence que l’hellénisme académique a contribué à construire en idéalisant Athènes et la Grèce. La lecture de La Guerre du Péloponnèse (Thucydide) est un bon outil pour tordre le cou à cet idéalisme, au risque de désespérer de l’homme, pas seulement grec. Je reviendrai à la fin sur l’appréciation que P. Mazon, traducteur de l’Edition des Belles Lettres porte sur Électre.

Ce discours de démolition est clair : le tragique n’est pas de l’ordre de la malédiction que racontent les mythes, il est une construction de l’être humain, autrement dit, il ne tient qu’à lui de l’écarter.

Ce discours n’est pas explicite – il s’agit de théâtre –, il s’exprime dans la différence d’appréciation du réel.

Si le Chœur manifeste son empathie à Électre pour la mort de son père [« Lorsque le tranchant de la hache d’airain s’abattit en coups frappés sur le devant de sa tête »  (195, 196) – la violence de l’évocation ne laisse aucun doute – , il lui oppose sa propre responsabilité pour le présent de sa vie. Sophocle pousse même le curseur jusqu’au seuil du comique de situation quand la déploration d’Électre de l’absence de son frère, une déploration teintée d’ironie [« Sans cesse il désire, mais désirant, il ne juge pas digne de paraître » (171, 172)] se heurte à la réalité de sa présence. 

La suite du discours du Chœur est sans ambiguïté quant à la responsabilité :

« Aie confiance, aie confiance, ma fille ! Le grand Zeus est encore dans le ciel, qui observe et dirige tout. Lui ayant confié le ressentiment qui t’est très pénible, n’éprouve pour ceux que tu détestes ni extrême affliction ni oubli. Chronos (= le temps), en effet est une divinité qui rend tout facile. Le fils d’Agamemnon, en effet, qui se trouve sur la rive riche en bœufs de Crisa [plaine de Phocide où Oreste a été élevé par l’homme auquel l’a confié Électre] n’est pas celui qui ne revient pas, et le dieu proche de l’Achéron n’est pas impuissant. »  (173 > 184)

En d’autres termes, la solution est en-dehors de toi, le malheur que tu te crées par ton ressentiment ne sert à rien. La délégation de la solution à Zeus, au Temps et à Oreste est la métaphore théâtrale de ce que peut être la libération que peut produire la distanciation.

De même, après qu’Électre a rappelé la situation humiliante dans laquelle elle se trouve [« Je me consume sans père ni mère et de mes proches aucun homme ne me protège, mais on me déclare étrangère méprisable, j’entretiens la maison de mon père avec le vêtement indigne que tu vois ; et je me tiens debout près des tables vides » (185 >192)], le Chœur lui oppose cette analyse : « Mets-toi dans l’esprit de ne pas parler plus avant*. N’as-tu pas la faculté de comprendre à partir de quoi tu tombes maintenant ainsi indignement dans des malheurs domestiques ? Tu t’es attiré bien des maux en enfantant sans cesse des conflits par ton esprit triste (…)  Et Sophocle lui fait prononcer cette dernière phrase qui explique d’où viennent les conflits (littéralement) :  De ce qui n’est pas discutable pour les puissants, s’approcher » (219,220) : autrement dit, il importe de se distancier.

C’est un discours de même nature qu’il mettra un peu plus tard dans la bouche de Chrysothémis.

*J’ai traduit mot à mot le vers que P. Mazon interprète ainsi : « Sois prudente et n’en dis pas plus » ce qui laisse entendre que le danger viendrait de l’extérieur, d’oreilles étrangères. Une interprétation que rend discutable l’adverbe porsô (en avant, loin) qui me semble indiquer un conseil visant le risque que la poursuite d’un tel discours fait courir à soi-même, ce que confirment les vers suivants et la réponse d’Électre :

« Je suis forcée par des choses terribles*, des choses terribles ; je le sais parfaitement, mon agitation intérieure ne m’est pas ignorée [= je suis consciente de mon agitation]. Mais, dans ces choses terribles, je ne maîtriserai pas ces égarements de mon esprit ; aussi longtemps que la vie me tient. Car, pour qui [= qui pourra croire que je pourrais… ], ô enfants amies, pourrais-je écouterais-je une parole utile, pour qui ayant le sens de l’opportunité ? Laissez-moi, laissez-moi, vous qui m’exhortez ; ce qui m’arrive est en effet appelé indissoluble ; jamais de mes épuisements je ne me reposerai, faisant ainsi entendre une plainte sans fin. » (121 > 232)

*Sophocle a employé l’adjectif deinos (= terrible, effrayant > dinosaure) au pluriel, sans article, pour indiquer l’impossibilité du nom précis pour désigner ces puissantes forces interne : angoisse, stress…

Au Chœur qui insiste sur la responsabilité « Mais c’est par bienveillance que je parle, comme une mère sûre [= ce que n’est pas Clytemnestre], pour que tu n’enfantes pas du malheur aux malheurs » (233 > 235), Électre oppose le discours du tragique « Et quelle mesure produit le crime (ou le malheur – vu la suite, je préfère crime) ? (…) Car si celui qui est mort, étant poussière et rien, sera étendu malheureux [= si le malheureux mort est réduit à n’être que poussière et néant],  et que les autres ne seraient pas punis pour payer le meurtre, alors tout respect tomberait en ruine ; et aussi le respect des morts. » (236 > 250).

Le dialogue (chanté) se termine ainsi sur un accord impossible, non par ignorance (Sophocle insiste sur la lucidité d’Électre) mais parce que les deux mondes – celui du tragique et celui de la responsabilité – sont antinomiques.