Attendez… D’où elle vient cette question du pourquoi ? Et puis d’abord, comment vous pouvez être sûr que ce que vous expliquez, c’est bien ce qu’il a voulu dire ? J’ai rêvé ou vous disiez que personne ne maîtrise tout ce qu’il dit ? Les deux phrases de Rousseau, comment on peut être certain qu’il a fait exprès de les construire comme ça ?
Du calme, philosophe, du calme ! Êtes-vous d’accord pour dire qu’au minimum un écrivain est un artisan qui a une bonne maîtrise du langage, comme un menuisier a une bonne maîtrise des techniques du travail du bois, et que si cette maîtrise ne suffit pas à le définir, elle est nécessaire ?
D’accord.
Donc, on tient pour certain qu’il fait exprès, comme vous dites, comme on tient pour certain qu’un menuisier fait exprès quand il réalise une mortaise. Seulement, à la différence de cet artisan ou de tout autre qui travaille sur un matériau extérieur à lui, qui a une certaine densité, une certain malléabilité, des dimensions mesurables etc., l’écrivain, lui, travaille sur le langage, un matériau qui, comme l’est aussi le corps, est l’expression de la complexité de l’homme, qui combine en utilisant les mots ses idées, ses sensations, ce qu’il veut, ce qu’il ne veut pas, ce dont il est conscient et ce dont il n’a pas conscience. Votre questionnement est donc une nouvelle fois tout à fait pertinent, tout non-philosophe que vous proclamiez être.
Hm…
Un écrivain maîtrise donc les techniques du langage comme un peintre maîtrise la technique des couleurs, mais ni l’un ni l’autre ne maîtrise la totalité du contenu de ce qu’il crée. C’est une des caractéristiques majeures de l’art, quel qu’en soit le matériau, y compris le bois. Ce que nous pouvons dire à propos des trois propositions de Rousseau dans l’exemple que j’ai choisi, c’est que, comme pour toute expression, quelle qu’elle soit et quel que soit le degré de conscience de son créateur, leur construction est constitutive du sens du message explicité par les mots.
Vous auriez un autre exemple ?
Oui, et c’est celui que je vous avais annoncé quand je n’arrêtais pas d’ouvrir mon parapluie. Je l’ai également tiré des Confessions. Je ne vous donne pour le moment aucune information, vous verrez pourquoi après. Rousseau raconte son apprentissage de la lecture.
« J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans ; je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois, mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : » Allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi. »
En peu de temps, j’acquis par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m’entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n’avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. »
Vous proposez de chercher ce qu’il maîtrise et ce qui lui échappe ?
Ce qui de notre point de vue pourrait lui échapper, puisqu’il n’est pas là pour nous répondre. C’est une pédagogie possible pour aborder la problématique de l’analyse. Qu’est-ce qui vous semble le plus important dans ce passage.
Le plus important ? Je dirais que c’est la passion pour la lecture. Si je comprends bien, son père était un peu fou, non ?
Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
Ben, passer la nuit à lire avec un enfant qui a cinq ou six ans, franchement ! Je comprends que le môme ait été perturbé ! C’est ce qu’il dit à la fin du texte, non ?
Vous pouvez préciser ?
Il dit que la méthode est dangereuse, qu’il n’a acquis aucune idée et qu’il connaît tous les sentiments ; il faudrait plutôt un équilibre des deux, vous ne croyez pas ?
Avez-vous repéré des propositions indépendantes ?
Euh… Je n’ai pas trop regardé, attendez… Je dirais qu’elles le sont toutes. À part une phrase.
Laquelle vous paraît la plus importante ?
Peut-être « C’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. » … Ou bien « Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti » ? Non, c’est pas ça ?
Que dites-vous de « Ma mère avait laissé des romans » ?
C’est une simple précision sur l’origine des livres qu’il lit avec son père pendant les nuits Elle les avait écrits ou achetés, elle était absente, partie, peut-être en voyage, ou bien alors elle était morte, on ne peut pas savoir. Voilà.
Une simple précision dont on pourrait se passer ?
Ben… si l’essentiel est ce qu’il dit à la fin, il me semble qu’on pourrait s’en passer. Mais vu comment vous posez la question…
Vous disiez que le père est fou ?
Fou… non, pas vraiment fou… c’est une manière de parler. Je dirais qu’il est un peu dérangé. Ce qu’il fait n’est pas très sérieux. Enfin, je trouve… Pas vous ?
Qu’est-ce qui vous convaincrait que vous avez raison ?
Ce que je vous disais : passer la nuit à lire avec un gamin de cinq ans sans même s’en rendre compte, vous trouvez que c’est normal ?
Et faire quelque chose qui n’est pas normal, pour reprendre votre mot, est de l’ordre du dérangement ?
D’accord, c’est peut être excessif… On sait pourquoi il agit comme ça ?
Nous y voilà. Jusqu’à présent vous ne cherchiez pas cette raison, vous aviez la réponse toute prête : « un père ne doit pas faire lire son fils de cinq ans toute une nuit » et comme ce principe n’est pas respecté, vous rangez le père de Rousseau dans la catégorie « fou » ou « dérangé ». Mais ça veut dire quoi « fou » ou « dérangé » ? Je pose la question en général. Et suffit-il de constater qu’un comportement n’est pas « normal », dans le sens « qui ne correspond pas à ce qui se pratique habituellement », pour conclure à la « folie » ou au « dérangement », à supposer encore qu’on se soit mis d’accord sur le sens de ces mots ?
Bon, d’accord. Vous dites quoi, vous ?
Comme vous, je constate un comportement inhabituel, « anormal ». Je regarde le texte et j’essaie de voir s’il y a une explication ou une possibilité d’explication, parce que je me demande : pourquoi ce comportement du père et du fils ? Vous la voyez la question du pourquoi ? que vous posiez ? Elle signifie à la fois, dans le même temps, la reconnaissance d’une singularité et l’envie de la comprendre. Si vous ne la posez pas, vous donnez une réponse préétablie. Cette réponse vous l’avez déjà en vous, dans un des tiroirs du classeur aux réponses toutes prêtes, le tiroir « l’anormal, l’inhabituel », vous le tirez et sortez les étiquettes imprimées à l’avance que vous collez sur le front du père de Rousseau : « fou, dérangé ». Vous êtes dans le simple. Il faut reconnaître que c’est pratique.
Et quand vous posez la question du pourquoi, vous trouvez la réponse ?
Je trouve ou je ne trouve pas.
Et si vous ne trouvez pas ?
Je dis que je ne sais pas, mais la question demeure.
Et là, vous savez, ou vous ne savez pas ?
Là, je sais.
Ah ?