Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (4)

Eschyle termine le discours d’Oreste en le faisant insister sur la nécessité de la vengeance : s’il ne tue pas les meurtriers de son père, il en subira de « nombreux maux affligeants » (277) décrits de manière effrayante : « ces terribles maladies fondant sur les chairs, lèpres dévorant de leurs mâchoires sauvages ce qui était à l’origine un corps, et les poils blancs des tempes se lèvent sous l’effet de cette maladie. » (279 > 282)

L’évocation des Erinyes (les déesses de la punition, de la vengeance – 283) annonce le renversement /coup de théâtre du troisième volet du triptyque (Les Euménides) et, du même coup, pose la question de l’accord entre la mission de l’oracle et le désir de celui qui est chargé de l’accomplir.

« À de tels oracles est-ce qu’il faut obéir* ? Même si j’ai (ou j’avais) dans l’esprit de ne pas obéir, ce travail doit être accompli. En effet de nombreux désirs se rencontrent en une chose [= se combinent], les prescriptions du dieu et la grande douleur de mon père, en outre le manque de biens qui me presse, la crainte que les plus illustres citoyens des mortels, destructeurs au cœur illustre de Troie, ne tombent sujets de deux femmes : en effet son cœur [celui d’Égisthe] est celui d’une femme ; s’il ne le sait pas, il le saura vite. » (297 > 305)

*P. Mazon traduit : « À de tels oracles peut-on* désobéir** ? Non. *** » alors que l’impersonnel chrè* n’indique pas une possibilité mais une obligation (= il faut, il est nécessaire), que (pepoïthenaï)** signifie « obéir » (et non « désobéir »), qu’il n’y a pas de négation, que le mot interrogatif (ara = est-ce que ?) peut être suivi d’une réponse positive ou négative, et qu’il n’y a pas de réponse négative***. Autrement dit, il substitue à l’expression d’une vraie question, une question oratoire qui ne respecte pas le texte, évidemment non par ignorance (P. Mazon connaît le grec mieux que personne), mais par idéologie : il ne conçoit pas qu’Eschyle, en tant qu’auteur mythique d’une Grèce mythique, puisse ne pas être sans questionnement – on l’a déjà vu à propos de Sophocle – même si, en l’occurrence, l’interrogation est celle d’un personnage de théâtre dominé par des passions.

La question d’Eschyle est une vraie question (comme je l’ai indiqué, il y répondra dans Les Euménides) en ce sens qu’elle concerne la problématique du droit, de la justice. Une problématique d’autant plus surprenante qu’à l’époque où Eschyle écrit ses pièces, la société athénienne ne fonctionne pas selon le mode de la vengeance qu’il met dans la bouche d’Oreste, mais bien selon des lois appliquée par les tribunaux. Ce qui pose donc la question de la signification de cette problématique dont on verra qu’elle est toujours d’actualité.

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