Cahier de vacances : la grammaire en questions (10)

4 – la syntaxe et le sens.

Attendez… Dans J’ouvre mon parapluie car il pleut, les deux propositions sont indépendantes parce qu’elles sont reliées par la conjonction de coordination « car », et dans J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut, elles sont appelées principale et subordonnée parce qu’elles sont reliées par la conjonction de subordination « parce que » ?

C’est bien ce que dit la grammaire. Je parle de l’officielle.

Alors, il faut que vous m’expliquiez la différence entre car et parce que.

Vous avez mis le doigt sur le problème… Mais non, c’est comme pour vos pieds tout à l’heure, vos doigts n’ont rien à voir là dedans ! Je résume ce que dit la grammaire : J’ouvre mon parapluie car il pleut : deux propositions indépendantes reliées par une conjonction de coordination ; J’ouvre mon parapluie parce quil pleut : une principale et une subordonnées reliées par une conjonction de subordination.

Et moi, je vous demande quelle différence de sens il y a entre les deux !

L’information est constituée de deux événements : la pluie qui tombe et l’ouverture du parapluie. Ce qui importe, du point de vue du sens, c’est le rapport entre les deux événements. À votre avis ?

C’est évidemment la pluie qui provoque l’ouverture du parapluie.

Disons, pour l’instant, que la pluie précède l’ouverture du parapluie. Ce qui vous préoccupe, c’est la différence de sens, s’il y en a une, entre J’ouvre mon parapluie car il pleut et J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut. Autrement dit, est-ce que la distinction entre la coordination (car) et la subordination (parce que) est justifiée du point de vue du sens ou bien est-ce qu’elle est purement formelle ?  

Je réfléchis : J’ouvre mon parapluie car il pleut … J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut… oui… bon… hm… ben… non, je ne vois pas de différence de sens.

Il n’y en a pas. Ce qui change, c’est la manière dont est indiqué le rapport entre les deux événements. Dans, J’ouvre mon parapluie, il pleut le rapport n’est pas indiqué, les deux propositions sont seulement mises l’une à côté de l’autre, juxtaposées. Avec car et parce que, le rapport est précisé.

Oui, mais dans les trois phrases on comprend la même chose : c’est la pluie qui provoque l’ouverture du parapluie. La grammaire dit qu’elles sont complexes ?

Les grammairiens ne sont pas d’accord. Certains disent phrase complexe dès qu’il y a plus d’une proposition, d’autres disent que ça dépend de la nature de la conjonction. En tout cas, toutes les grammaires analysent les deux phrases J’ouvre mon parapluie, il pleut et J’ouvre mon parapluie car il pleut comme deux phrases comprenant chacune deux propositions indépendantes, juxtaposées dans le premier exemple, coordonnées dans le deuxième. 

Attendez…  Qu’il y ait car ou qu’il n’y ait rien, les propositions sont indépendantes ? Alors, car n’apporte aucun changement dans le rapport entre les deux ? Vous pouvez résumer tout ça ?

Premier exemple : J’ouvre mon parapluie : un message contenant une seule proposition, donc indépendante ; phrase simple pour tout le monde.

Jusque-là, ça va.

Deuxième exemple : J’ouvre mon parapluie, il pleut : un message contenant deux propositions indépendantes juxtaposées ; phrase complexe pour certains, simple pour d’autres.

Oui, c’est le début de l’embrouillamini.

Troisième exemple : J’ouvre mon parapluie car il pleut : un message contenant deux propositions indépendantes coordonnées ; même différence de points de vue entre les grammaires pour ce qui est du simple et du complexe.

L’embrouillamini continue.

Quatrième exemple : J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut : un message composé d’une proposition principale et une proposition subordonnée ; phrase complexe pour tout le monde. Voilà ce qu’on trouve dans les manuels de grammaire.

Non, mais franchement ! Vous croyez qu’ils s’y retrouvent ceux à qui on enseigne un tel méli-mélo !

Je vous rassure tout de suite, pour la plupart, ils ne s’y retrouvent pas.

Bon, mais vous, qu’est-ce que vous dites ?

Je dis qu’il y a au moins deux problèmes : celui du simple et du complexe qu’il va bien falloir résoudre ; ensuite celui de la différence entre l’indépendance et la subordination des propositions.

5 – lecture simple et lecture complexe

Il s’agit de savoir en quoi le fait de juxtaposer ou de coordonner produit ou pas de la complexité. Je reprends le même exemple en inversant les propositions, ça nous changera ; si je dis : (a) Il pleut. J’ouvre mon parapluie, je construis deux phrases constituées chacune d’une seule proposition, donc deux phrases dites simples.

Tout le monde est d’accord.

Oui. Si je dis (b) Il pleut, j’ouvre mon parapluie ou (c) Il pleut donc j’ouvre mon parapluie, je construis deux phrases constituées chacune de deux propositions, juxtaposées (b) ou coordonnées (c), donc des phrases complexes pour certains, simples pour d’autres.

J’attends toujours que vous m’expliquiez.

C’est ce que je suis en train de faire. Qu’est-ce qui, dans les différences constatées entre l’exemple (a) et les deux autres (b, c), justifierait le passage du simple au complexe ? Il pleut. J’ouvre mon parapluie : les deux phrases sont séparées par un point. Donc, je m’arrête un instant quand j’ai fini de lire la première.

Et pourquoi ce point ?

Je suis dans la rue, je vois tomber les premières gouttes. Première hypothèse, je dis Il pleut et j’attends un instant – d’où le point – pour voir s’il ne s’agit que de quelques gouttes ou bien d’une vraie pluie.

Ou alors ?

Je suis avec quelqu’un. Je lui dis Il pleut, puis je le regarde et je hoche la tête parce que nous venons de discuter de la probabilité de la pluie. Lui disait qu’il ne pleuvrait pas, moi qu’il pleuvrait. Le point permet de faire apparaître que j’avais raison.

Je vois ça : vous hochez la tête avec le sourire du triomphe !

Triomphe modeste, il ne faut rien exagérer.

Et la seconde phrase après le point ?

J’ouvre mon parapluie. Ça paraît évident, mais à bien y réfléchir, la pluie ne suffit peut-être pas à expliquer pourquoi j’ouvre mon parapluie.

Ah bon ?  Vous ne l’ouvrez pas s’il ne pleut pas. Et si vous avez besoin de dire que vous l’ouvrez, c’est parce que vous êtes certain qu’il s’agit d’une vraie pluie et pas d’un petit nuage de rien du tout, ou d’un pipi d’oiseau.

Bien sûr. Mais, dans le cadre de notre recherche, nous pouvons exploiter cet exemple banal, pour voir quelles sont les significations possibles. Ainsi, je peux ouvrir mon parapluie alors que je ne crains pas de recevoir la pluie sur la tête, ou même que j’aime ça.

Il y a quelqu’un à côté de vous ?

C’est une éventualité. Il y en a d’autres.

Par exemple ?

Je porte un vêtement qui craint l’humidité.

Ah… oui ! Vous allez à la mairie pour vous marier, vous avez un beau costume et vous ne voulez pas l’abîmer !

Je voulais simplement attirer votre attention sur le fait qu’une phrase dont le sens semble évident, peut ne pas être aussi anodine qu’elle le paraît. Je vous proposerai tout à l’heure un exemple sérieux.

D’accord. Mais vous n’avez pas oublié ce que vous devez expliquer ?

Non, je n’ai pas oublié. Je continue. Des deux phrases, j’en fait une seule, Il pleut, j’ouvre mon parapluie, et je me demande si cette nouvelle structure, une juxtaposition, change ou non quelque chose au sens.

Je constate qu’il y a une virgule à la place du point.

Et ?

L’arrêt est plus court. Et je suppose que c’est pareil si j’inverse les propositions ?

L’ordre des propositions ne change pas le sens de la phrase ; si vous commencez par Il pleut vous insistez sur la pluie et si vous commencez par J’ouvre mon parapluie, vous insistez plutôt sur l’ouverture, mais ce ne sont que des nuances.  Maintenant, si je dis J’ouvre mon parapluie car il pleut ?

Vous utilisez une conjonction de coordination… pour ?

 Pour souligner le rapport entre les deux événements. Je ne l’avais pas fait dans les phrases précédentes.

Vous voulez dire que la conjonction attire l’attention ?

Elle insiste un peu, légèrement.

Et dans J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut, la conjonction de subordination insiste un peu plus que car ?

On peut dire ça, si vous y tenez.

Hm… vous n’avez pas l’air très convaincu, je me trompe ?

Oui et non. Quelle que soit la manière dont nos deux phrases sont construites, nous pouvons en faire deux lectures : ou bien nous disons que la pluie est la cause de l’ouverture du parapluie, ce qui est une lecture simple ; ou bien, comme nous l’avons vu, selon le contexte nous disons que la cause peut être complexe.

Vous voulez dire que… c’est la manière dont on lit une phrase qui est simple ou complexe ?

Le simple et le complexe ne me semblent pas tant définis par la manière dont est construite la phrase que par la manière de la lire. Si on se place du point de vue de celui qui parle ou qui écrit, « l’émetteur », il y a ce qu’il veut dire et qui est exprimé par la structure de phrase particulière qu’il choisit, et ce qu’il dit sans le vouloir et qui n’est pas toujours exprimé, comme dans notre exemple de la pluie et du parapluie.

Je n’ai pas oublié que vous allez proposer un exemple plus intéressant.

Nettement plus intéressant. Tous, sans exception, nous n’avons pas conscience de la totalité du contenu de ce que nous disons, et pas seulement avec la bouche, sans doute parce que nous n’avons pas toujours envie ou besoin de tout expliquer.

Alors, qu’est-ce que ça donne si on reprend les quatre exemples ?

Est-ce que les notions grammaticales de simple et de complexe sont pertinentes par rapport à la construction de la phrase ?

Oui, c’est ça.

Je vous répondrai que ces notions appliquées à la construction de phrases n’ont aucun intérêt, et donc que celles de notre exemple ne sont ni simples ni complexes.

Elles sont quoi alors ?

Ce sont des phrases, construites chacune différemment et, vous avez raison, qu’on peut lire de manière simple ou de manière complexe.

Ah… alors, si je vous suis bien, il faut supprimer simple et complexe de la grammaire, comme on a supprimé sujet ? Enfin, presque supprimé.

On imagine qu’on enseigne quelque chose quand on dit phrase simple ou phrase complexe… Mais qu’est-ce qu’on dit en réalité ? On constate seulement des constructions différentes et on a l’impression qu’on donne du sens en disant, c’est une phrase est simple ou c’est une phrase complexe. Mais qu’est-ce qu’on a expliqué quand on a dit ça ? En quoi J’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut serait complexe et J’ouvre mon parapluie car il pleut serait simple ? En quoi parce que renfermerait de la complexité et car de la simplicité ? A ce compte-là Je pense donc je suis est une phrase simple et me voilà bien avancé ! Admettons que parce que insiste un peu plus que car sur la relation entre les deux propositions, ce qu’il faudrait encore démontrer ; mais admettons-le comme une évidence, même si nous ne savons pas si l’insistance suffit à créer du complexe. Je préfère m’en tenir à l’explication de tout à l’heure qui me paraît mieux rendre compte du réel (ce qui est vrai pour tous) et des réalités (ce qui est propre à chacun) qui ne sont que très rarement simples parce que l’un et l’autre sont à l’image de l’homme qui entreprend de les décrire et qui n’est lui-même que très rarement simple, pour autant qu’il puisse jamais l’être. Je vous le disais, toutes les grammaires ne disent pas exactement la même chose là-dessus. J’ouvre mon parapluie, il pleut est appelée complexe par ma grammaire et simple par d’autres. Ce sont des questions sans grand intérêt.

Sauf qu’elles font encore des têtes bien pleines… Quand même, est-ce qu’on utilise car et parce que de la même manière ?

Non.

Alors, ils ne veulent pas dire exactement la même chose ?

Je vous l’ai dit, ce sont des problèmes de nuance. Est-ce à cause de leur sens ou à cause de leur usage ? Et quand j’aurai dit que l’un est indissociable de l’autre, et constaté qu’on utilise couramment parce que et plus rarement car, je ne pourrai rien en conclure de définitif ; et, ou et mais sont d’un usage banal, donc et ni peut-être un peu moins, or plutôt utilisé à l’écrit, comme car… mais tous sont appelés conjonction de coordination.  On les apprend par cœur et on a l’impression d’avoir enseigné ou de savoir quelque chose, mais quoi ?

C’est vrai, personne ne s’appelle Ornicar. Et propositions indépendantes, principales et subordonnées, c’est encore une simple question de nuance ?

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