Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (8)

Le dialogue entre la mère (Clytemnestre) et son fils (Oreste) qui va la tuer a deux dimensions : dramatique dans le règlement de comptes, tragique en ce sens qu’Oreste a conscience d’accomplir un geste qui ne convient pas.

Voici ce dialogue :

Clytemnestre (elle sort du gynécée à la suite des coups frappés sur la porte par le serviteur) :  Que se passe-t-il ? Quel est ce cri dont tu emplis la maison ?

Le Serviteur : Je dis que les morts tuent le vivant.

Clytemnestre :  Malheur à moi ! Je comprends l’énigme que tu dis : nous allons périr par la ruse, comme nous avons tué. Quelqu’un me donnerait vite une hache meurtrière, que nous sachions si nous sommes vainqueurs ou vaincus ; car c’est à ce degré de malheur que j’en suis arrivée.

Oreste ouvre la porte du palais. Pylade est à ses côtés. Le corps d’Égisthe à ses pieds.

Oreste : C’est toi que je cherche ; lui, il a son compte.

Clytemnestre :  Malheur à moi ! Tu es mort, très cher et vaillant Égisthe !

Oreste : Tu as de l’affection pour cet homme ? Eh bien, tu seras couchée dans la même tombe ; morte, tu ne le trahiras pas.

Clytemnestre : Arrête, ô mon fils, respecte, enfant, ce sein duquel toi, souvent somnolent, tu as trait pour tes gencives un lait nourrissant.

Oreste : Pylade, que ferai-je ? Craindrai-je de tuer ma mère ?

Pylade : Hé, que deviendront les oracles de Loxias [Un des noms d’Apollon] prédits par la Pythie, les serments loyaux qui donnent confiance ? Regarde tous [les hommes] sans exception comme des ennemis plutôt que les dieux.

Oreste : J’estime que tu as raison et tu me conseilles parfaitement bien. [À sa mère] Suis-moi, je veux t’égorger près de lui. Vivante, en effet, tu l’as estimé meilleur que mon père. Morte, dors avec lui, puisque tu aimes cet homme, et qu’il fallait aimer celui que tu hais.

Clytemnestre : Moi, je t’ai nourri et avec toi je veux vieillir.

Oreste : Alors que tu as tué mon père, tu vivras avec moi ?

Clytemnestre : Moira [=la Destinée] est en partie cause de cela.

Oreste : Alors Moira a aussi arrangé cette mort.

Clytemnestre : Tu ne crains rien des malédictions maternelles, mon enfant ?

Oreste : M’ayant mis au monde, tu m’a lancé dans le malheur.

Clytemnestre : C’est dans une maison hospitalière que je t’ai envoyé.

Oreste : Deux fois vendu alors que je suis d’un père libre.

Clytemnestre : Quel prix ai-je reçu en échange ?

Oreste : J’ai honte de te le reprocher en le nommant clairement.

Clytemnestre : Parle aussi des errements de ton père.

Oreste : N’accuse pas celui qui supporte des fatigues alors que tu es assise dans ta maison.

Clytemnestre :  C’est une souffrance pour les femmes d’être éloignées de leur mari, mon enfant.

Oreste : Le travail du mari nourrit les femmes inactives dans leur maison. 

Clytemnestre : C’est pour tuer ta mère que tu es venu, mon enfant.

Oreste : C’est toi, qui te tues toi-même, ce n’est pas moi.

Clytemnestre : Fais attention, prends garde aux chiennes de ressentiment de ta mère. [Les Érinyes = de l’ordre du remords]

Oreste : Comment fuir celles de mon pères, si j’abandonne ?

Clytemnestre : C’est en vain que je suis là pour chanter le thrène [chant rituel des morts], vivante, devant un tombeau.

Oreste : Le sort de mon père détermine ta mort.

Clytemnestre : Ah, j’ai enfanté et nourri ce serpent !

Oreste : La crainte de tes songes est une prédiction vraie. Tu as tué celui qu’il ne faut pas, souffre aussi ce qu’il ne faut pas.  (885 > 930)

Ce dernier vers finit sur la note tragique du non-maitrisé de la mort qui, à mon sens, caractérise le tragique. P. Mazon, qui ne partage sans doute pas ce point de vue, traduit : « Tu as tué ton époux, meurs sous le fer de ton fils », alors qu’il n’y a dans le texte, ni époux, ni meurs, ni fer, ni fils.

Eschyle fait annoncer ce tragique de manière quasiment triviale sinon obscène par le Serviteur – on a vu qu’il est agité – en ce sens que « Je dis que les morts tuent le vivant » perd, dans sa bouche, la dimension philosophique qu’il pourrait avoir et qu’il apparaît comme un jeu de mots.

Contribue à ce décalage, dans la situation particulière qu’il faut imaginer d’un acteur / fils brandissant une épée au-dessus d’un acteur /mère, la disparité des « arguments » échangés, en particulier celui-ci « C’est une souffrance pour les femmes d’être éloignées de leur mari, mon enfant / Le travail du mari nourrit les femmes inactives dans leur maison. ») qui participe plutôt d’un débat que d’une mise à mort.

Cette ambiguïté apparaît encore dans la réaction du Coryphée après qu’Oreste a entraîné sa mère dans le palais pour l’égorger :

« Je gémis sur le double malheur de l’un et l’autre. Mais puisque le courageux Oreste a comblé la mesure de nombreux meurtres, maintenant nous préférons que cet œil de la maison ne tombe pas, complètement anéanti. » (931 > 934)

Il y a dans ce discours l’ébauche d’une auto-persuasion – tout va bien, tout est réglé –  que va développer le Chœur dans la transition suivante et qu’infirmera la conclusion de la pièce.  

Laisser un commentaire