Cahier de vacances : la grammaire en questions (22)

V – A la recherche des verbes – première étape : modes et modalisations

  1 – Attention

Nous entrons dans un autre type de complexité. Vous êtes bien réveillé ?

Je ne me suis pas couché de bonne heure, ce n’est pas comme certains, mais j’ai bien dormi après notre troisième mi-temps et j’ai pris un petit déjeuner roboratif de sorte que je suis plein d’ardeur et toujours prêt à tout. Vous pouvez donc faire l’économie du simple et entrer directement dans le complexe.

Le voici : nous vivons en permanence entre deux mondes, celui qui est à l’intérieur de nous et celui qui est à l’extérieur, sans que la frontière entre les deux soit toujours facilement repérable. Un exemple banal : si vous dites qu’il fait chaud, vous trouverez quelqu’un pour vous dire qu’il ne fait pas si chaud que ça, peut-être même qu’il fait froid.

Mais aussi, pourquoi dire qu’il fait chaud ou froid ? Quel intérêt ? J’ai chaud ou j’ai froid, ce serait autre chose !  Et quel rapport avec les verbes ?

Vous me direz ce que vous prenez pour votre petit-déjeuner ? Le rapport, c’est la question de la frontière. Entre le réel et les réalités.

  2 – modes et modalisations

Modes et temps. Est-ce que la distinction est claire ?

Les temps – le passé, le présent, le futur – ça va : hier, nous avons regardé un match qui était un match nul, aujourd’hui nous continuons l’étude de la grammaire et demain… demain sera un autre jour. Maintenant, les modes… Je connais indicatif, subjonctif… peut-être d’autres, mais je ne maîtrise pas.

Nous allons commencer…

… par les définitions !

Par un exemple, ou plutôt deux ; quelle différence faites-vous entre Pierre vient et Je souhaite que Pierre vienne ?

Dans la première, il vient, c’est sûr, dans la seconde, ce n’est pas sûr.

Et pourquoi ?

Cette question ! Il ne suffit pas de souhaiter une chose pour qu’elle arrive !

Par exemple : Hier, je souhaitais qu’il y eût des buts marqués.

Voilà, exactement ! Qu’il y eût… Vous allez expliquer ?

Mais oui. Donc, dans mon premier exemple je constate un fait, je n’interviens pas dans l’événement que je me contente de relater, dans l’autre, au contraire, j’interviens puisque je cherche à le provoquer. Dans les deux cas, je suis le sujet, c’est-à-dire l’émetteur qui envoie les deux messages dans lesquels Pierre est le composant actif du verbe venir ; dans le premier, Pierre vient désigne le réel, ce qui est en dehors de moi, peu importe que je souhaite ou redoute sa venue, et dans le second, Pierre vienne désigne ma réalité, ce qui est à l’intérieur de moi, Pierre peut ne pas avoir envie de venir. En dehors de cette distinction majeure, qu’indique d’autre cette différence de forme du verbe ? On peut dire différence morphologique.

Hm… vient, c’est le présent puisque Pierre est en train de venir ; vienne, indique forcément un futur : s’il vient, ce qui n’est pas sûr, ce sera forcément dans une minute ou dans deux mois, tout dépend du contexte.

Et pourtant, les deux verbes sont au présent.

Ah…. Alors, c’est que le présent peut indiquer un futur ?

Nous verrons un peu plus tard ce qu’on appelle les valeurs des temps.

Si le temps est le même, c’est donc le mode qui a changé.

Ce que la grammaire appelle mode ; en vous appuyant sur ces deux exemples, pourriez-vous essayer de donner une définition de ce mot ?

Bon. Je m’appuie donc et surtout sur ce que vous avez expliqué : dans le premier cas, Pierre vient, le sujet émetteur que vous êtes décrit le réel, et dans le second, Je souhaite que Pierre vienne, il voudrait que se réalise ce qu’il souhaite… Donc, un mode servirait à préciser comment le sujet émetteur…hm… non, plutôt… ce qu’il y a entre lui et ce qu’il dit ?

Il s’agit en effet du rapport entre le sujet qui s’exprime et l’événement rapporté, de la place qu’ occupe je sujet par rapport à cet événement. Pour être plus précis, on peut regarder l’étymologie de mode.

Le sens n’est pas clair. Ça aidera à comprendre.

Si je vous avais demandé ce qu’est la mode, la mode vestimentaire ?

J’aurais répondu que c’est une manière de s’habiller.

Le sens de la mode vous est familier alors que celui du mode ne l’est pas, et pourtant les deux mots ont la même origine : ils viennent du latin modus qui signifie la mesure, sens qu’il a conservé en musique, puis la juste mesure puis la manière. La mode indique donc une manière de se comporter et le mode verbal signifierait le rapport entre le sujet et l’événement.

Signifierait ? Vous voulez dire qu’il ne le signifie pas réellement ?

Il y a une difficulté ; pour l’identifier, il faut commencer par déterminer la nature et les variations de ce rapport ; nous en avons déjà vu deux : l’émetteur, le sujet peut ou bien décrire un événement, Pierre vient, ou bien le souhaiter, Je souhaite que Pierre vienne. Que peut-il faire encore ? Il peut tenter d’agir sur quelqu’un pour qu’il accomplisse une action : Pierre, viens ! et imaginer les conditions nécessaires à la réalisation d’un événement, Si Pierre venait nous irions nous promener.

Jusqu’ici, je ne vois pas bien où est la difficulté.  

Vous allez voir : si ces quatre modes définissent bien un type de rapport entre le sujet et l’événement, on examinera les noms juste après, il reste trois autres manières d’utiliser les verbes qui ne définissent pas ce rapport mais que la grammaire nomme aussi modes.

C’est la difficulté ?

Oui. Je peux évoquer une action dans son sens général, marcher, courir, c’est le mode appelé infinitif, je vous expliquerai plus tard ce que veut dire le mot…

Je sens qu’il y a de l’infini dedans.

Ensuite, je peux utiliser un verbe comme un adjectif… ça ne vous dit rien ?

Vous savez, hier, je n’ai pas révisé, j’ai regardé un match de foot avec des acteurs pas très motivés !

Pas très motivésmotivés…

Ah, oui, ça me revient ! Motivés est un participe

Oui, un participe, et on peut enfin réfléchir en regardant un match nul ; en regardant est un mode appelé gérondif, du verbe latin gerere qui signifie faire, qui fournit des informations associées ; ici, la simultanéité.

Donc, infinitif, participe et gérondif n’indiquent pas des rapports comme dans les autres exemples.

La grammaire appelle les quatre premiers modes personnels parce que les verbes sont conjugués et ils utilisent les pronoms personnels je, tu, il, elle, nous, vous, ils, elles, et les trois autres modes impersonnels, parce que les verbes ne sont pas conjugués, donc sans les pronoms.

Et conjuguer, qu’est-ce que ça veut dire exactement ?

Conjuguer vient du verbe latin conjugare qui signifie lier avec un joug, puis unir, marier, d’où le lien conjugal qui unit deux êtres…

… attachés l’un à l’autre comme des bœufs attelés à la charrue ! C’est gai !

Le mariage, chez les Romains de l’antiquité, n’était pas toujours le résultat d’un choix des deux époux et on sait que le temps ne facilite pas toujours la vie à deux. Maintenant, vous allez sans doute me demander le rapport avec les verbes ?

Justement, oui !

Conjuguer un verbe, c’est l’unir avec le genre et le nombre du sujet, composant actif ou passif, selon qu’il est masculin, féminin, singulier ou pluriel, je viens, nous venons, c’est l’unir aussi avec le temps dans lequel se déroule l’événement du message, aujourd’hui tu viens, hier tu venais demain tu viendras, enfin, et là, nous retrouvons les modes, avec le sujet dans son rapport avec l’événement qu’il rapporte.

On retombe sur notre problème ; qu’est-ce qu’on décide ? Quatre ou sept modes ?

Si nous disons que mode définit un rapport entre le sujet et l’événement, nous excluons les trois impersonnels, et si nous disons qu’il définit une manière de conjuguer, nous éliminons la notion de rapport qui est pourtant essentielle, en limitant la définition à une question de forme.

Il faudrait donc trouver un nom pour les quatre premiers et un autre pour les trois autres. C’est ça ?

Je propose de dire qu’il y a quatre modalisations et trois modes. Modalisation est un terme de linguistique qui définit précisément les rapports entre l’émetteur et ce dont il parle, et il conviendrait très bien pour définir les quatre rapports possibles ; nous conservons mode pour les trois autres, en rendant au mot son sens premier de manière, à savoir manière d’utiliser le verbe, sans le conjuguer, la conjugaison concernant les quatre modalisations. Vous suivez ?

Je suis : quatre modalisations où l’on conjugue, et trois modes où l’on ne conjugue pas.

Laisser un commentaire