Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (6)

Le personnage qui accueille Oreste accompagné de Pylade est sa mère, Clytemnestre, qui ne le reconnaît pas. Il explique, et les précisions qu’il apporte sont importantes, être un voyageur venant de Daulis, en Phocide [côte nord du golfe de Corinthe], et qu’il a été chargé par un homme rencontré sur le chemin, un certain Strophios, lui aussi de Phocide, d’annoncer à ses parents la mort de leur fils Oreste, et de leur demander où ils souhaitent que soit enterrée l’urne qui contient ses cendres.  (674 > 690)

Annoncer sa propre mort renvoie au fantasme d’être mort en ne l’étant pas [ce qu’illustrent par exemple les « dernières volontés »], fantasme compliqué de la perversité curieuse d’imaginer les commentaires que suscite chez les proches sa propre disparition, et plus encore quand il s’agit, comme ici, de sa mère.

Que pouvons-nous imaginer de l’attente des spectateurs, quant à la réaction de la femme/épouse qu’ils ont vue dans la première pièce (Agamemnon), l’épée à la main rougie du sang d’Agamemnon et de Cassandre qu’elle vient de tuer, et qu’ils ont entendue objecter aux lamentations du Chœur le meurtre de sa fille Iphigénie ? De celle de la femme/mère qui a rejeté Électre et ne reconnaît pas son fils ? Soulagement de la crainte d’une vengeance ou affliction de la mort de son enfant ?

Sa première réaction n’est ni l’une ni l’autre :

« Ah ! Tu viens de dire que nous sommes dévastés de fond en comble. Ô inéluctable Malédiction de cette maison, comme tu observes tout, et comme réduisant à néant les choses bien établies par des flèches qui vont droit au but, tu me prives des miens [philôn > de philos),  moi, l’accablée d’infortunes ! Et maintenant, Oreste – il se tenait sagement les pieds hors de cette fange funeste – oui, maintenant, lui qui était l’espoir d’une belle fête de Bakkhos [baccheias] capable de guérir les maux de cette demeure, il efface cet espoir quand il [l’espoir] apparaît. * » (691 > 699) 

*Au moment de l’assassinat d’Agamemnon, sa nourrice a soustrait Oreste à sa mère et à Égisthe pour le remettre à ce Strophios de Phocide (c’est ce nom qui suscite l’espoir), le père de Pylade qu’Oreste fait semblant de ne pas connaître.

Cette réaction directe de Clytemnestre – une autre, indirecte, sera indiquée u  peu plus tard – n’est pas de l’ordre des sentiments filiaux, elle concerne la philia – le lien de famille, du sang : en tant que mâle, Oreste était la dernière chance de régénérescence ** de la famille.

** baccheia (de Bakkhos, la divinité -> Bacchus) fait imaginer ce que pourrait, devrait être le moyen de mettre fin à la malédiction qui frappe les Atrides : la démesure vitale d’énergie de la Nature (représentée dans les fêtes célébrant Bakkhos) annulant la démesure mortifère olympienne. C’est Eschyle qui parle ici à travers le personnage de Clytemnestre, dans une proclamation qui heurte P. Mazon (Éditions des Belles Lettres) dont la traduction de « belle fête de Bakkhos » par « pure allégresse » a quelque chose du « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! » (Molière – Tartuffe (III, 2).

La seconde réaction est indiquée par la nourrice qui sort du palais après que Clytemnestre y est rentrée : « Devant les serviteurs elle a affiché un air de tristesse, mais à l’intérieur de ses yeux, elle dissimule un rire, car pour elle tout finit bien, alors que pour cette maison, c’est la ruine complète qu’annoncent clairement les étrangers. » (737 > 741).

Si la Nourrice ( le Coryphée la nomme Kilissa = Silicienne – région au sud de la Turquie actuelle) reprend le même discours de ruine – c’est une réalité objective dans le cadre du principe de la philia –, elle exprime longuement sa souffrance et sa tristesse en rappelant les soins qu’elle a donnés à Oreste depuis le jour de sa naissance : le sentiment d’amour n’existe pas à l’intérieur du monde régi par le principe de philia des grandes familles dans le cadre du pouvoir politique, en tout cas il ne s’y manifeste pas.

Une prestation du Chœur fera la transition avec le double assassinat. Le texte qui en est très altéré incite Oreste à accomplir ce qui doit l’être.

Laisser un commentaire