Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores – essai de synthèse (10)

Eschyle composant pour ses contemporains compose-t-il aussi pour nous ? Et nous, sommes-nous capables de discerner dans ses compositions ce qui est ressenti et compris par les spectateurs du théâtre athénien ?

Rien, dans le récit des Choéphores n’étant de l’ordre du réel événementiel, c’est dans le discours qu’il faut chercher une réponse à la seconde question.

Pour pallier l’absence de la musique, je disais que nous disposons de l’équivalent – relatif – qu’est l’opéra. Par analogie, il peut permettre d’associer à la seule lecture désormais possible la dimension émotionnelle perdue. Équivalent relatif parce qu’il faut évacuer de ce travail de reconstruction le procédé de mise en scène, surtout quand celui ou celle qui en est chargé éprouve le besoin de mettre la focale sur des ajouts qui rompent l’unité du livret et de la partition. [Ce que j’ai vu – actes 1 et 2 – du Carmen interprété tout récemment à Salzbourg et mis en scène par Gabreilla Carrizo en est pour moi un triste exemple.]

Le théâtre grec ignorait notre mise en scène. La chorégraphie était limitée aux strophes et antistrophes (mouvements du Chœur d’un côté puis de l’autre) et les acteurs étaient pratiquement statiques, comme ceux qui déclamaient sur scène les vers de Corneille ou Racine.

On peut approcher l’objet du discours à partir des titres des trois pièces de la trilogie : Agamemnon, le nom d’un individu, Les Choéphores (porteuses de libations) et Les Euménides (bienveillantes) des noms d’entités, la première constituée de femmes, la seconde de divinités : si le premier titre informait que le récit avait Agamemnon pour objet, les deux autres signifiaient que les personnages (Électre, Oreste, Clytemnestre, Égisthe) ne le constituaient pas, qu’il était au-delà du récit,  autre.

Le spectateur athénien du 5ème siècle savait que les Atrides étaient un mythe. La dimension émotionnelle estompée après la fin de la représentation des trois pièces jouées successivement, comment savoir s’il percevait la malédiction attachée à cette famille comme une métaphore et s’il réalisait que l’enjeu de la trilogie était – au-delà du récit des Euménides qui propose l’instauration d’une justice qui existe déjà à Athènes – le rapport à la responsabilité et à la culpabilité ?

Si le spectateur allemand du 19ème savait que les Filles du Rhin, Wotan, la Walkyrie, Siegfried, Brunnehilde, Hagen, Alberich, sont des personnages de légende, percevait-il, la tétralogie achevée, que le Crépuscule n’est pas celui d‘un monde divin fictif, mais celui, souhaité, du monde réel gouverné, avec la caution d’une divinité dont Wotan n’est que la figure théâtrale, selon le principe du pouvoir que confère la possession de l’or ? La première de la représentation du Ring à Bayreuth pour l’anniversaire du centenaire (1976), mis en scène par Patrice Chéreau  et dirigée par Pierre Boulez, fut huée, alors que la dernière, en 1980, fut ovationnée pendant une heure et demie.

Nous avons vu que l’égarement d’Oreste à la fin des Choéphores [Racine l’a rendu dans son Andromaque par l’allitération bien connue « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? »] est le signe d’un dysfonctionnement d’autant plus énigmatique qu’Eschyle lui fournit tous les arguments de la justification.

Il faut se représenter le spectateur grec comme celui de l’opéra. Il quitte le gradin ou la salle, après avoir vécu par l’association de la poésie, de la musique et de la danse un moment de ce que le 19ème siècle appellera l’art total, un art qui, dans le temps du spectacle, s’adresse plus au corps qu’à l’esprit, plus à la sensation qu’à la pensée. Ce n’est qu’après, lorsque l’appareil des émotions est au repos, qu’émerge, (ou n’émerge pas*), le discours dont n’ont été perçues que les formes sensibles. (*cf. La grammaire en questions)

L’ultime parole des Choéphores, celle du Coryphée, est un questionnement « « Où, se terminera, oui, où cessera, endormie, la colère d’Atè [= fatalité] ? ». Il n’est pas le « à suivre » du feuilleton dramatique de l’histoire des Atrides, il est adressé au spectateur que le dramaturge invite à réaliser que la tragédie d’Électre et Oreste est celle de l’absence de liberté.

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