Ce dialogue – entre le Chœur et Électre – définit le sens de la pièce : la démolition du tragique, non seulement celui de l’Athénien, mais de l’être humain en général, quels que soient le temps et le lieu, pour lesquels le « malheur de la mort » vient de l’extérieur.
Tel est le paradoxe d’une tragédie qui nie le tragique.
Sophocle tient dans cette pièce le discours de l’immanence qui rejette la verticalité de la transcendance divine. L’élaboration occidentale du mythe grec passe par le déni de ce discours d’immanence que l’hellénisme académique a contribué à construire en idéalisant Athènes et la Grèce. La lecture de La Guerre du Péloponnèse (Thucydide) est un bon outil pour tordre le cou à cet idéalisme, au risque de désespérer de l’homme, pas seulement grec. Je reviendrai à la fin sur l’appréciation que P. Mazon, traducteur de l’Edition des Belles Lettres porte sur Électre.
Ce discours de démolition est clair : le tragique n’est pas de l’ordre de la malédiction que racontent les mythes, il est une construction de l’être humain, autrement dit, il ne tient qu’à lui de l’écarter.
Ce discours n’est pas explicite – il s’agit de théâtre –, il s’exprime dans la différence d’appréciation du réel.
Si le Chœur manifeste son empathie à Électre pour la mort de son père [« Lorsque le tranchant de la hache d’airain s’abattit en coups frappés sur le devant de sa tête » (195, 196) – la violence de l’évocation ne laisse aucun doute – , il lui oppose sa propre responsabilité pour le présent de sa vie. Sophocle pousse même le curseur jusqu’au seuil du comique de situation quand la déploration d’Électre de l’absence de son frère, une déploration teintée d’ironie [« Sans cesse il désire, mais désirant, il ne juge pas digne de paraître » (171, 172)] se heurte à la réalité de sa présence.
La suite du discours du Chœur est sans ambiguïté quant à la responsabilité :
« Aie confiance, aie confiance, ma fille ! Le grand Zeus est encore dans le ciel, qui observe et dirige tout. Lui ayant confié le ressentiment qui t’est très pénible, n’éprouve pour ceux que tu détestes ni extrême affliction ni oubli. Chronos (= le temps), en effet est une divinité qui rend tout facile. Le fils d’Agamemnon, en effet, qui se trouve sur la rive riche en bœufs de Crisa [plaine de Phocide où Oreste a été élevé par l’homme auquel l’a confié Électre] n’est pas celui qui ne revient pas, et le dieu proche de l’Achéron n’est pas impuissant. » (173 > 184)
En d’autres termes, la solution est en-dehors de toi, le malheur que tu te crées par ton ressentiment ne sert à rien. La délégation de la solution à Zeus, au Temps et à Oreste est la métaphore théâtrale de ce que peut être la libération que peut produire la distanciation.
De même, après qu’Électre a rappelé la situation humiliante dans laquelle elle se trouve [« Je me consume sans père ni mère et de mes proches aucun homme ne me protège, mais on me déclare étrangère méprisable, j’entretiens la maison de mon père avec le vêtement indigne que tu vois ; et je me tiens debout près des tables vides » (185 >192)], le Chœur lui oppose cette analyse : « Mets-toi dans l’esprit de ne pas parler plus avant*. N’as-tu pas la faculté de comprendre à partir de quoi tu tombes maintenant ainsi indignement dans des malheurs domestiques ? Tu t’es attiré bien des maux en enfantant sans cesse des conflits par ton esprit triste (…) Et Sophocle lui fait prononcer cette dernière phrase qui explique d’où viennent les conflits (littéralement) : De ce qui n’est pas discutable pour les puissants, s’approcher » (219,220) : autrement dit, il importe de se distancier.
C’est un discours de même nature qu’il mettra un peu plus tard dans la bouche de Chrysothémis.
*J’ai traduit mot à mot le vers que P. Mazon interprète ainsi : « Sois prudente et n’en dis pas plus » ce qui laisse entendre que le danger viendrait de l’extérieur, d’oreilles étrangères. Une interprétation que rend discutable l’adverbe porsô (en avant, loin) qui me semble indiquer un conseil visant le risque que la poursuite d’un tel discours fait courir à soi-même, ce que confirment les vers suivants et la réponse d’Électre :
« Je suis forcée par des choses terribles*, des choses terribles ; je le sais parfaitement, mon agitation intérieure ne m’est pas ignorée [= je suis consciente de mon agitation]. Mais, dans ces choses terribles, je ne maîtriserai pas ces égarements de mon esprit ; aussi longtemps que la vie me tient. Car, pour qui [= qui pourra croire que je pourrais… ], ô enfants amies, pourrais-je écouterais-je une parole utile, pour qui ayant le sens de l’opportunité ? Laissez-moi, laissez-moi, vous qui m’exhortez ; ce qui m’arrive est en effet appelé indissoluble ; jamais de mes épuisements je ne me reposerai, faisant ainsi entendre une plainte sans fin. » (121 > 232)
*Sophocle a employé l’adjectif deinos (= terrible, effrayant > dinosaure) au pluriel, sans article, pour indiquer l’impossibilité du nom précis pour désigner ces puissantes forces interne : angoisse, stress…
Au Chœur qui insiste sur la responsabilité « Mais c’est par bienveillance que je parle, comme une mère sûre [= ce que n’est pas Clytemnestre], pour que tu n’enfantes pas du malheur aux malheurs » (233 > 235), Électre oppose le discours du tragique « Et quelle mesure produit le crime (ou le malheur – vu la suite, je préfère crime) ? (…) Car si celui qui est mort, étant poussière et rien, sera étendu malheureux [= si le malheureux mort est réduit à n’être que poussière et néant], et que les autres ne seraient pas punis pour payer le meurtre, alors tout respect tomberait en ruine ; et aussi le respect des morts. » (236 > 250).
Le dialogue (chanté) se termine ainsi sur un accord impossible, non par ignorance (Sophocle insiste sur la lucidité d’Électre) mais parce que les deux mondes – celui du tragique et celui de la responsabilité – sont antinomiques.