Cahier de vacances : la grammaire en questions (7)

e- analyse de l’ensemble verbal

« Le maçon (…) construit avec beaucoup de soin et un imposant outillage, près de la ville de Guernica, un mur mesurant trente mètres de long et deux mètres de haut qui sera peint en blanc afin que soient gravés les noms de toutes les victimes de la guerre ainsi que l’a décidé le gouvernement espagnol après avoir consulté le peuple par un referendum auquel il a répondu favorablement avec une large majorité. »

Le verbe est construit, et ce qu’on appelle « complément d’objet » est un mur.

Oui, et vous avez dit que vous expliquerez plus tard ce que vous pensez de ce complément. J’ai l’impression qu’il vous énerve.

Ce n’est pas lui qui m’énerve. Je préciserai plus tard. En attendant, repérons les informations qui concernent construit : avec beaucoup de soin et un imposant outillage.

Avec beaucoup de soin… ça précise… comment il construit. C’est ça ?

Vous pouvez essayer de préciser en comparant avec un imposant outillage.

L’outillage, c’est des instruments… beaucoup de soin c’est… la façon, la manière dont il construit le mur. C’est ça ?

Oui, un renseignement sur la manière de construire et un autre sur les moyens utilisés. Près de la ville de Guernica.

C’est une information sur le lieu.

Afin que soient gravés.

Là, on apprend pourquoi le maçon construit le mur.

Pas pourquoi, non, mais pour quoi, en vue de quoi, dans quel but.

Ah… et pourquoi, ça serait… ?

 Pourquoi renverrait à la cause de la construction qui serait annoncée au moyen de parce que ou de puisque. Comme l’a décidé.

Je ne vois pas bien.

Comme compare la décision et la réalisation ; les noms seront gravés conformément à la décision du gouvernement.

Vous pouvez résumer ?

Et même avec un peu plus de précisions : cet ensemble verbal nous renseigne sur l’action (construit), sur l’objet de l’action (un mur), puis nous apprend  la manière dont le maçon le construit (avec beaucoup de soin), avec quels moyens (un imposant outillage), puis le lieu où il le construit (près de la ville de Guernica), ensuite les caractéristiques de ce mur, ses dimensions (mesurant trente mètres de long et deux de haut), sa couleur (qui sera peint en blanc), le but ou la finalité de sa construction (afin que soient gravés), enfin la conformité de la réalisation avec la décision (comme l’a décidé le gouvernement espagnol).

Est-ce qu’il a des règles à respecter pour équilibrer l’ensemble du composant actif/passif et l’ensemble verbal ?

     f- équilibre et autres compléments d’information du nom

Il n’y a pas de règles ; c’est vous qui devez être attentif et précis quand vous écrivez ou quand vous parlez.

Il y a des gens qui parlent comme s’ils n’allaient jamais s’arrêter. J’en connais.

J’en connais aussi. Ce sont peut-être les mêmes. Dans un débit très lent ou très rapide, ils ajoutent sans fin des compléments d’informations qui s’emboîtent les uns dans les autres comme votre poupée russe.

C’est énervant. Surtout quand ils émettent entre chaque mot des bruits du genre « euh ».

À propos des compléments d’information qu’on peut apporter à un nom, je vous ai appris que vous aviez à votre disposition les noms, les adjectifs, les propositions relatives. Vous sentez-vous encore l’esprit éveillé pour connaître deux autres moyens ?

Mais oui ! Lesquels ?

Si je vous dis : Voici la liste des objets à acheter, comment analysez-vous à et acheter ?

Acheter, je sais que c’est un verbe, mais à… je me rappelle seulement qu’il ne faut pas le confondre avec a.

Ce n’est pas très difficile : a, il a ou elle a, c’est le verbe avoir à la troisième personne du singulier ; à, sert à relier un mot à un autre, vous voyez, je viens de l’utiliser deux fois dans ma phrase d’explication. C’est encore une préposition.

Je me rappelle que c’est un mot latin qui veut dire placé devant. Dites… Ce à est placé devant acheter, d’accord, mais il est aussi derrière objets… Alors pourquoi on l’a appelé préposition ?

Ceux qui ont choisi de l’appeler ainsi ont dû penser qu’il est plus associé à acheter qu’à objets.

Hm… Vous avez un autre exemple ?

Si vous voulez : Le plaisir d’étudier

la grammaire !

Je pensais à l’intérieur d’une noix. Vous avez déjà regardé de près ?

Non, les noix, je me contente de les manger avec du pain ou une pomme ou les deux.

Eh bien, prenez le temps d’en examiner une et lisez ce qu’en a écrit Francis Ponge dans Le Parti pris des choses.

Je note. Dans Le plaisir d’étudier…, la préposition, c’est d’ ?

Exactement de ; on a enlevé le e pour que ce soit plus commode à prononcer. On appelle cela une élision.

Et ce de serait plus placé devant étudier et moins derrière plaisir ?

Apparemment.

Tiens… Pourtant si je dis Le plaisir de… , comme ça, là, sans préciser, je vois bien que je peux mettre beaucoup de choses derrière… Bon, je n’insiste pas. Alors, dans La liste des objets à acheter et Le plaisir d’étudier les noix on dira qu’acheter et étudier sont les compléments d’information des noms objets et plaisir ?

Oui. Vous savez désormais qu’un verbe peut aussi apporter un complément d’information à un nom.

Il y avait déjà le nom, l’adjectif ou la proposition relative, l’adverbe mais ça se discute, maintenant le verbe.

Vous pouvez essayer de les mettre tous les cinq dans une seule phrase ?

Une seconde que je réfléchisse… Voici le merveilleux journal des sports d’avant-hier, à lire et relire, et que j’ai acheté deux euros

C’est une belle phrase. Je vous écoute.

Je me lance : merveilleux, c’est l’adjectif, un, des sports, c’est le nom, deux, avant-hier, un adverbe mais ça se discute, trois, à lire et à relire, les verbes, quatre, et que j’ai acheté deux euros, la relative avec son relatif que, cinq. Alors, qu’en dites-vous ?

Je dis que vous êtes également très fort !

Merci. Mais… Qu’est-ce que j’entends ?

La cloche de la récréation.

                                         —

Première récréation

Promenons-nous dans la cour ; il paraît que le mouvement du corps facilite la circulation de la pensée. Tenez, ce que nous venons de faire ensemble me donne envie de vous parler des mots, de leur formation, plus exactement de la formation de certains mots.

Euh… oui, pourquoi pas, c’est une manière comme une autre de passer la récréation ; il y en a qui jouent aux gendarmes et aux voleurs, d’autres qui jouent au foot ou aux billes, nous, nous parlons de la formation des mots ; chacun son truc ; alors, quels sont ces certains mots dont vous voulez me parler ?

Les mots « artificiels ».

Parce qu’il existe des mots « artificiels » ?

« Artificiel » est composé de deux mots latins, le nom ars (le savoir-faire, le talent, le métier, la profession)et le verbe facere (faire), et il désigne une fabrication. C’est le contraire de naturel et…

Parce qu’il y a aussi des mots naturels ?

Oui, si l’on met « naturels » entre guillemets pour souligner l’ambiguïté de ce qu’on appelle « naturel » : qu’est-ce qui est vraiment « naturel » dans l’espèce humaine ?

On dit pourtant : « Chassez le naturel, il revient au galop » !

On le dit, oui, mais du « naturel » humain, vous en connaissez, vous ?

Ben…  Je me souviens d’un chanteur qui avait écrit une chanson qui disait « Je suis un homme, quoi de plus naturel en somme ? ».  Mais bon. Alors, les mots « naturels » qu’est-ce que c’est ?

Je les appelle « naturels » pour indiquer que leur origine se perd dans la nuit des temps, comme s’ils étaient nés comme ça, naturellement, sans être fabriqués par des spécialistes ; par exemple, « formidable » vient d’un mot latin qui signifie « redoutable, effrayant » et qui peu à peu a perdu de sa force ; ce mot vient lui-même d’un mot grec (mormô) qui désignait une figure grimaçante de femme dont on se servait comme d’un épouvantail pour les enfants.

Et je suppose donc que ce mot grec vient lui-même d’un autre mot d’une autre langue qui vient lui-même… Mais l’origine, le tout début, c’est où et quand ?

Je ne suis pas certain que la question de l’origine première soit vraiment une bonne question.

Vous dites ça pour vous défiler ?

Mais non ! La langue grecque, comme la langue latine viennent de ce qu’on appelle l’indo-européen qui n’est pas une langue mais un socle commun ; par exemple, un Albanais, un Arménien, un Français, un Italien, un Grec et bien d’autres parlent des langues qui ont une origine commune géographiquement située entre l’Europe et l’Inde, d’où son nom.

Vous voyez bien qu’il y a une origine.

Je contestais la question de l’origine première. Les mots que j’appelle « artificiels » sont créés de toutes pièces par des spécialistes pour désigner, par exemple, des activités nouvelles ; on peut en retrouver le sens avec l’étymologie.

C’est quoi l’étymologie ?

C’est un nom composé de deux mots grecs qui signifie « science du vrai » puis « origine » ; par exemple, un cosmonaute est un marin (du latin « nauta ») de l’espace (du grec « cosmos »), un pédiatre (mot grec) soigne les enfants alors qu’un pédicure (mot latin) soigne les pieds.

Il est important de ne pas se tromper de porte ! Donc, pour artificiel, il n’y a pas besoin des guillemets de « naturel » ?

Il s’agit de mots que des spécialistes créent à un moment donné. Cette création est intéressante pour ce qu’elle peut révéler des idéologies.

Ah bon ? Vous avez un exemple ?

Les Soviétiques ont appelé cosmonautes et les Américains astronautes ceux qu’ils envoyaient dans l’espace.

Cosmonaute, vous m’avez dit que c’était marin de l’espace, alors astronaute, c’est marin de quoi ? Des étoiles ?

Oui.

Où est-ce que vous voyez de l’idéologie ?

Cosmos est grec, alors qu’aster est latin, et le latin était et est encore la langue de l’église ; et puis, cosmos est un terme scientifique, alors qu’étoile scintille de mille connotations plus ou moins religieuses et mystiques ; si vous rapprochez cela de la lutte idéologique d’alors entre l’URSS et les USA, vous pouvez trouvez un début d’explication. Mais, tenez, j’ai un autre exemple plus intéressant : si je vous dis que je suis bibliophile ou philatéliste ou philosophe, non seulement vous ne serez pas choqué mais vous m’envierez beaucoup d’aimer les livres (biblion, en grec), les timbres (ateleia, encore en grec) ou la sagesse (sophia, toujours en grec).

Vous croyez que l’envie est « naturelle » … avec des guillemets ?

Maintenant si je vous dis que je suis pédophile ? Ah ! Vous changez de physionomie et vous me regardez avec un drôle d’air !

Ben, mettez-vous à ma place ! Pédophile !

Attendez un instant avant d’appeler la police. Vous avez à la fois raison et tort d’avoir raison : étymologiquement, le « phile » de pédophile est le même que celui de bibliophile, de philatéliste ou celui de philosophe ; phile est un mot grec qui signifie « ami » et qui indique une attirance, pour quelque chose ou pour quelqu’un, mais une attirance dépourvue de tout désir sexuel.

Pourtant, un pédophile…

Eh oui, justement ! « Pédophile », qui est un nom « artificiel », récemment créé et composé avec le même « ped » que celui du pédiatre, devrait désigner une personne qui entretient avec les enfants une relation de même type qu’un bibliophile avec les livres ou qu’un philatéliste avec les timbres. Or, dans le dictionnaire Larousse vous trouverez la définition suivante de pédophilie : « Attirance sexuelle d’un adulte pour les enfants. »

C’est peut-être parce qu’il n’y a pas d’autre mot ?

Vous voulez dire qu’on a créé « pédophilie », faute de mieux, parce qu’on n’a pas d’autres possibilités ?

Oui.

Eh bien, non : il existe depuis longtemps un mot français, lui aussi issu du grec, qui indique une attirance sexuelle pour les enfants : il s’agit du nom pédérastie (composé de ped = enfant et de, eraste = amoureux) ainsi définie dans le même dictionnaire : « Attirance sexuelle d’un homme adulte pour les jeunes garçons. »  

Pourquoi a-t-on créé pédophilie pour indiquer une attirance sexuelle puisqu’on avait déjà pédérastie ?

Bonne question. Vous avez bien noté : un pédophile est un adulte attiré par les enfants alors qu’un pédéraste est un homme adulte attiré par les jeunes garçons.

J’ai bien noté, oui, mais je ne comprends toujours pas.

Un peu de patience. Savez-vous ce qu’est un homosexuel ?

C’est un homme qui en aime un autre, non ?

Homosexuel, composé de homo, un mot grec qui signifie semblable, qu’il ne faut pas confondre avec le homo latin qui signifie  homme, désigne donc une personne « Qui éprouve une attirance sexuelle pour les personnes de son sexe. » Donc un homme pour un homme et une femme pour une femme.

Ah bon ? Moi, je croyais vraiment que le homo de homosexuel, c’était l’homme… Donc homosexuel et pédéraste sont très différents.

Oui, mais dans le dictionnaire, nous trouvons à pédérastie : « Par extension : homosexualité masculine. » 

Alors, un pédéraste, c’est un homme adulte attiré par les jeunes garçons  et aussi un homosexuel, mais pas un pédophile puisqu’un pédophile peut être attiré par les jeunes filles  ?

Nous disposons d’un nom qui désigne sans ambiguïté l’attirance sexuelle pour les enfants (pédéraste) mais enfants a été réduit à jeunes garçons et, pour des raisons judiciaires, on lui a substitué un nom « artificiel » (pédophile) dont l’emploi ne coïncide pas avec le sens de phile.

Mais c’est complètement tordu ! Parce que… attendez… si je comprends bien, une femme ne peut pas être pédéraste même si elle est attirée par les jeunes garçons parce que pédéraste est réservé aux hommes ; elle ne peut donc être que pédophile, donc attirée par les enfants, mais dans les enfants il y a les garçons !  Tordu… le mot est faible ! Comment vous expliquez ça ?

Il s’agit de savoir pourquoi on a créé pédophilie pour désigner les crimes sexuels commis contre les enfants alors qu’on disposait de pédérastie.

C’est peut-être parce que pédérastie est aussi employé pour désigner l’homosexualité ?

Ce qui revient à chercher la raison de cette extension du sens de pédérastie à homosexualité ?

Il doit bien y avoir une explication ! Non ?

Vous savez comment on désigne vulgairement les homosexuels ?

Ben oui, des pédés.

Et vous vous rappelez, pédé désigne l’enfant.

Mais alors, pourquoi on appelle les homosexuels pédés puisque… attendez… vous voulez dire que cette confusion n’est pas innocente, qu’elle est utile ? Mais à qui ?

Il faut essayer d’imaginer ce qui changerait si on désignait les crimes sexuels commis contre les enfants par pédérastie, et si auteurs de ces crimes étaient appelés non pédophiles mais pédérastes.

Ce qui changerait ? D’abord, pédophilie aurait son sens normal, comme dans bibliophilie.

Ou philanthropie. Ensuite ?

Ensuite, pédérastie ne pourrait plus désigner l’homosexualité.

Ensuite ?

Ensuite, pédé ne pourrait plus désigner qu’un ou une pédéraste, autrement dit un criminel. Ou une.

Oui. Ensuite ?

Ensuite, ensuite… non, je ne vois pas.

Il y aurait une distinction affirmée et reconnue entre l’homosexualité et la pédérastie, donc une disjonction entre l’homosexualité et le crime désigné par le terme pédérastie.

Cette disjonction existe déjà : chez nous, aujourd’hui, les homosexuels ne passent pas devant les tribunaux parce qu’ils sont homosexuels !

C’est un aujourd’hui très récent. Et croyez-vous que l’homosexualité ne soit pas encore considérée comme anormale par une partie importante de l’opinion ? Et ce qui n’est pas « normal » n’est pas très éloigné de ce qui est délictueux ou criminel. C’est le cas dans certains pays. Si on a créé pédophilie, c’est parce qu’à une époque qui n’est pas si lointaine, non seulement la pédérastie n’était pas condamnée comme elle l’est aujourd’hui, mais elle était plus ou moins tolérée dans certains milieux, quand elle n’était pas revendiquée par certains intellectuels, un peu comme l’usage de l’héroïne ou de la cocaïne. Je me souviens que dans une émission littéraire grand public, Apostrophes, l’animateur avait interrogé sans la moindre gêne un écrivain sur son penchant pour les « minettes ». Un penchant qui allait de soi et qui lui vaut maintenant une mise en examen. Il serait important que les mots retrouvent leur sens. 

Je comprends.

Mais la cloche vient de retentir à nouveau, les maîtres nous adressent d’énergiques phrases sans mots,  nous comprenons très bien en associant le tintement de la cloche et les amples mouvements de leurs bras agités que la récréation est finie et qu’il est temps de retourner dans la salle qui nous est réservée.

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