Cancel Culture

Cancel Culture est une expression née aux Etats-Unis qui se traduit par : culture de la suppression, de l’annulation.

Suppression, annulation de quoi exactement ?

Cette expression est née pendant le mandat de D. Trump et dans le contexte des affaires policières, particulièrement la mort, en mai 2020, de George Floyd, récemment jugée comme étant un meurtre.

Elle s’articule autour de la notion de race, de la discrimination raciale et elle peut s’exprimer sous les formes violentes que prend en général le discours binaire d’exclusion.

Ainsi, des personnes ont été licenciées au motif que leur acte ou leur écrit était sinon raciste, du moins qu’il ne soutenait pas le mouvement de protestation contre le suprématisme blanc, dont le Black Lives Matter (les vies noires comptent), mouvement  né en 2013, est aujourd’hui l’expression la plus connue.

En juin 2020, une pétition rédigée par cinq intellectuels fut publiée par la revue Harper’s. Elle mettait en garde contre ce que certains ont appelé un maccarthysme de gauche, Elle provoqua une violente polémique et fut traduite en six langues. (Le Monde la publia en juillet 2020)

Extrait : « Les forces illibérales gagnent du terrain partout dans le monde et trouvent un puissant allié en Donald Trump, qui représente une réelle menace contre la démocratie. Notre résistance ne devrait pas conduire au dogmatisme ou à la coercition. L’inclusion démocratique que nous appelons de nos vœux ne peut advenir que si nous refusons le climat d’intolérance général qui s’est installé de part et d’autre. L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité. La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture : intolérance à l’égard des opinions divergentes, goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme, tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. Nous défendons le principe d’un contre-discours solide et même caustique de toutes parts. (…) Quelles que soient les raisons invoquées [pour « des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies »], la conséquence en est qu’il est de plus en plus difficile de prendre la parole sans craindre des représailles. Nous en faisons déjà les frais, à en juger par l’aversion au risque qui se développe parmi les écrivains, les artistes et les journalistes, inhibés par la peur de perdre leur gagne-pain s’ils s’écartent du consensus ou même s’ils ne font pas preuve du zèle attendu pour se conformer.»

[Thomas Chatterton Williams, l’un des cinq auteurs, fut invité dans l’émission « Signe des temps » de Marc Weitzmann le 27 septembre 2020, rediffusée le dimanche 16.05.2021]

Je m’appuierai sur un exemple bien connu : le rejet d’une traductrice, pour le texte  The hill we climb (La colline que nous gravissons)  que la jeune poétesse (noire) Amanda Gorman déclama  lors de la prestation de serment de J. Biden, le 20 janvier 2021, au motif qu’elle était blanche.

La question est de savoir quelle est l’absurdité d’un tel rejet et ce qu’elle signifie.

Absurdité, parce que la maîtrise de la langue est censée suffire.

Autrement dit : du point de vue de la compréhension, donc de la traduction,  quel rapport entre l’objet (un poème écrit en anglais/américain) et la couleur de peau de celle qui l’a écrit ?

L’envie première est de répondre qu’il n’y a aucun rapport.

Cette réponse, qui renvoie donc à l’absurdité évoquée, présuppose que la couleur de peau n’a pas une importance déterminante dans le langage, en particulier dans le langage poétique : vous êtes blanc ou noir, vous écrivez, et ce que vous écrivez est « égal ».

Ce qui présuppose aussi que la couleur de peau n’a pas à voir avec une situation, donc que le langage, en tant que signe, ne dit rien de la place sociale de son auteur. En tout cas, rien qui empêcherait de le comprendre. En d’autres termes, un texte existe par lui-même, et peu importe la situation de son auteur.

Ce qui, appliqué à l’exemple, donne ceci : Amanda Gorman est une jeune femme qui est noire, elle vit dans un pays où le racisme était il y a quelques décennies motif de ségrégation, où il est encore très vivace, et cette situation n’a aucune influence déterminante sur la compréhension du poème qu’elle écrit. Dans ce cas, peu importe la couleur de peau du traducteur.

La thèse inverse soutiendra que seule une personne noire peut comprendre toutes les nuances du texte.

Mais, sauf à justifier l’idéologie raciste, il faut que cette traductrice ait vécu, comme l’auteur du poème, dans des conditions socio-idéologiques analogues… A moins d’objecter que, toutes choses égales, une personne de couleur, en particulier noire, où qu’elle soit, est objet d’un racisme auquel l’histoire des sociétés a conféré une dimension universelle : si je suis noir et si je vis dans un pays « blanc », quel qu’il soit,  je serai environné par le même racisme.

Là, est à mon sens le cœur du problème, aujourd’hui.

Je le formulerai ainsi : nous (les sociétés dans leur ensemble) sommes désormais confrontés à un idéal matériel, mais sans les intermédiaires qui permettaient jusqu’ici de repousser le problème qu’il pose.

Quand Martin Luther King expose son rêve (I had a dream) en 1963, il déroule devant les Afro-Américains un espace de conquête : celui de l’égalité des droits civiques. Autrement dit, l’abolition du racisme qui est revendiquée dans son discours, passe par l’intermédiaire de la lutte/revendication législative, par le droit.

Cet espace a été conquis. Ce qui subsiste, ce sont des comportements désormais non justifiés par un « non droit des Noirs » et qui relèvent donc de la justice. La reconnaissance du meurtre de G. Floyd et la condamnation de D. Chauvin indiquent qu’un pas a été franchi, non dans le droit, mais dans le dur de cet idéal matériel.

C’est cette confrontation directe avec ce qu’est objectivement l’humanité (ce que j’appelle idéal matériel pour le différencier du sens de l’idée pure que peut contenir le mot) à laquelle a été arrachée un pan important d’idéologie, en l’occurrence raciste.

Ce qui veut dire que la cancel culture et le woke (= éveil) qui l’accompagne (intersectionnalité, racialisation, décolonialisme…) sont un des deux éléments de la dialectique dont l’autre est le suprématisme blanc et ses dérivés idéologiques.

Elle vient donc se substituer au concept de classe : à la critique qui objecte que la classe sociale est plus déterminante que la race ou le sexe, il est possible d’objecter que le concept de classe ne fonctionne plus dans l’organisation atomisée des sociétés, autrement dit qu’a disparu sa fonction d’intermédiaire, comme a disparu celle de la revendication du droit.

Le privilège de classe ne peut donc plus dissimuler le privilège blanc.

Au-delà de ses démesures et de ses absurdités visant des personnes, la cancel culture tend à supprimer, à annuler les derniers refuges de la démesure et de l’absurdité du racisme toujours revendiqué jusqu’à la caricature par le suprématisme blanc incarné par D. Trump  et dissimulé dans le manteau patriotique « America First / America Great again ».

La confrontation est donc frontale.

S’il s’agit bien de la dialectique dont je parle, il est difficile de prédire dans quel sens se résoudra la contradiction.

Le pire est une guerre civile aux USA, une victoire de l’extrême-droite en France et dans les pays européens encore épargnés par le populisme.

Le meilleur : que nous tous, blancs, noirs, rouges, jaunes, en sortions nus.

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