III – A la recherche de la phrase simple et de la phrase complexe
1 – Attention !
Je ne dirai pas tout, je vous préviens… Vous ne répondez rien ? Je vois s’imprimer sur votre front l’expression de l’incompréhension… Écoutez, à quoi bon répéter ici les listes déjà établies, refaire les énumérations déjà faites et si bien faites dans les si nombreux manuels de grammaire ? Ce n’est pas que je sois ennemi des dénombrements : j’ai déjà expliqué que toute phrase contient deux composants et que nous disposons de cinq moyens pour donner des compléments d’information à un nom… Vous voyez : deux et cinq, c’est un commencement… Vous ne dites toujours rien… Mais s’il est important de compter, il convient d’abord de compter sur soi, surtout quand il s’agit de trouver du sens. Une nomenclature renvoie à une technique et une technique offre des procédés. Je n’ai rien contre. Je me demande seulement dans quelle mesure leur apprentissage peut suffire à donner du sens. Je crois lire sur votre visage que vous aimeriez un exemple. Bien. En voici un sur lequel je ne m’attarderai pas outre mesure puisque j’ai annoncé que je ne dirai pas tout. Vous verrez dans les manuels de grammaire qu’une phrase peut être déclarative (…), interrogative (?), exclamative (!). Si je voulais, je pourrais très bien faire noter sur votre cahier de textes : « Pour demain : Une phrase peut être déclarative etc. » Le lendemain, parce que vous êtes consciencieux et obéissant, vous réciteriez : « Une phrase peut être déclarative… » Vous avez un sourire qui semble indiquer que vous avez connu ça… mais vous ne dites toujours rien…
Je poursuis donc mon soliloque en abordant le problème autrement, avec cette question : si la phrase que je prononce ou écris est un message, qu’est-ce qui, en moi, peut en être l’émetteur ? Ma tête ? Mon corps ? Les deux ensemble ? Vous avez l’air perplexe… Je veux simplement souligner le rapport bien connu entre la pensée et la sensibilité, et celui, un peu moins bien accepté, entre le conscient et l’inconscient ; autrement dit, qui parle ou qui écrit quand je parle ou j’écris ? Vous comprenez ? Si j’en juge par votre lent hochement de tête, j’ai l’impression que oui…
Bien. Voyons ce qui se passe avec la phrase exclamative (!) : Aie ! Vous me marchez sur le pied ! Mais non, vos pieds sont bien là où ils doivent être et ce n’est qu’un simple petit exemple imaginaire pour un début de réflexion.
D’abord Aie ! qui fait partie des petits mots appelés interjections qu’on utilise pour exprimer des sensations fortes (là, c’est le corps qui parle), puis Vous me marchez sur le pied ! une phrase colorée de protestation et élaborée par la tête pour justifier le cri poussé, parce qu’à la différence des animaux, nous autres, bipèdes, nous pouvons expliquer nos rugissements.
Donc, le corps réagit le premier et il exprime plus ou moins violemment ce qu’il ressent, son accord avec ce qu’il entend ou ce qu’il ressent (Oui ! Bravo ! C’est le pied !) ou son désaccord (Non ! Pas question ! Aie ! Ouille ! C’est pas le pied !), surtout si vous lui écrasez les orteils.
Vous allez sans doute me dire… mais je vous trouve vraiment très silencieux depuis la fin de la récréation… quelque chose ne va pas ?… que le corps n’est pas forcément toujours en première ligne et que les messages ne sont pas forcément le produit d’un écrasement… Je pourrais me contenter de vous répondre que c’est de la phrase exclamative dont je vous parle et que le spécialiste de l’exclamation, c’est plutôt le corps qui pousse ses cris comme il peut quand il se sent surpris agréablement ou désagréablement.
J’ajouterai cependant que déclarer (par exemple : je vous trouve très silencieux depuis la fin de la récréation) ou poser une question (par exemple : quelque chose ne va pas ?), c’est aussi solliciter le corps ; quand je déclare, je n’ai pas exactement la même physionomie que lorsque je pose une question ou lorsque je m’exclame, et vous remarquerez en passant qu’il n’est pas toujours facile de distinguer l’interrogation de l’exclamation (la surprise exprimée par Quoi ? ou Quoi ! est à la fois l’une et l’autre). Enfin, je vous ferai observer qu’il n’y a pas de production d’idées sans un support physique, et que la pensée, si élevée soit-elle, dépend de connexions électriques et chimiques et d’une bonne irrigation sanguine de notre cerveau.
Si j’en juge à vos plis frontaux, vous êtes en train de vous dire que c’est encore de la philosophie mêlée de connexions neuronales et que je m’éloigne de mon sujet qui est la grammaire…
C’est que vous avez gardé des traces de ce qu’on vous a raconté ici ou là et que vous vous êtes imaginé que la grammaire vit en vase clos avec des formules magiques et qu’elle est une abstraction sans relation avec la vie réelle. Vous voulez un exemple ? Eh bien, prenez le simple et le complexe et vous verrez si la grammaire n’a pas de relation avec la philosophie !
2 – les premières définitions
« Simple »… Je clique et je fais défiler… Voilà, j’y suis : simple « Adjectif 1°Ce qui n’est formé que d’un seul élément… 2°Ce qui n’a besoin de rien d’autre pour produire l’effet attendu… 3°Ce qui est constitué d’un petit nombre d’éléments qui s’organisent de manière claire (par opposition à complexe)… 4°Ce qui est facile à comprendre, à suivre, à exécuter, à appliquer. » (Larousse)
Ces différentes définitions abrégées suffisent à montrer que ce qui est simple ne l’est peut-être pas autant qu’on aurait pu le croire. Non ? Et je ne vous ai cité ni les repas simples, ni les simples soldats, ni les gens simples, ni les esprits un peu simples…
Je serais donc tenté de dire que le sens de simple est assez complexe.
Reclic… « Complexe » : « Adjectif. Qui se compose d’éléments différents, combinés d’une manière qui n’est pas immédiatement saisissable. »
Là, pas moyen de faire défiler le texte : à part le sens particulier que prend le mot en algèbre, c’est la seule définition du dictionnaire. Cette fois, il est manifeste que la définition de simple est complexe et que celle de complexe est simple. Vous semblez surpris… Pourtant, je vous avais prévenu : dès qu’on se met à vouloir comprendre… Tenez : entre dire J’ai tout compris et dire Je n’ai rien compris, qu’est-ce qui est le plus confortable pour celui qui le dit ? Qu’il soit préférable de comprendre, oui, bien sûr, mais si vous dites J’ai tout compris (le discours du simple), vous courez le risque qu’on vous demande d’expliquer, et là commencent les complications inhérentes à toute ouverture de bouche ; on commence par se racler la gorge pour se mettre à l’aise et puis on cherche le premier mot qui va capter l’auditoire…Tout cela est fatigant. En revanche, si vous dites Je n’ai rien compris (le discours du complexe), vous restez tranquillement assis dans votre silence, vous attendez qu’on vous explique à nouveau et…
Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! C’est exactement ce qui est en train de se passer depuis notre retour de la récréation ! Vous vous contentez de phrases sans mots (vos mimiques, vos rides d’incompréhension… oh ! j’ai bien compris, allez !) et moi je parle, je parle, j’explique !… Vous voyez : votre discours est très simple à lire sur votre visage et le mien apparemment très complexe à entendre… De là à imaginer que tout cela est fait exprès…