Il n’y a dans la pièce, aucune transaction d’aucune sorte proposée ni par Créon, ni par Antigone. Bien au contraire, Sophocle oppose deux blocs l’un et l’autre sans la moindre nuance ni interstice.
Voici pourtant ce qu’en substance (le podcast est disponible) explique Heinz Wisman – sans la moindre contestation de l’animatrice. : Créon défend une cause, il est dans une légitimité. J’ai beau avoir eu raison, finalement ça ne change rien au désastre. Le désastre est déclenché par Antigone [Le texte dit exactement le contraire dans le grand discours de Tirésias à Créon : « Ce dont souffre la cité vient de ce que tu as dans la tête. » (1015)]. La voix de Créon est plutôt douce, quand Antigone a été surprise (en train de répandre de la terre sur le corps de son frère) ; ma fille tu ne recommenceras pas, c’est le bon papa. Il ne va jamais ordonner son exécution. Sa bonhommie. [Le discours de Créon à Antigone (476 > 498) à la tonalité agressive dit exactement le contraire] Il est un faire-valoir. Il fait pitié. Il était déjà tellement conciliant [Il ne prononce pas le moindre mot dans ce sens, bien au contraire : il répond à Antigone qui lui demande s’il veut plus que sa mort : « Rien de plus ; ayant ta mort, j’ai tout » (497) ]. Il invoque les divinités du sous-terrain, les Erinyes [Ce n’est pas lui, mais Tirésias et contre lui (1075].
Hors la légitimité, tout est faux, en particulier cette autre assertion ahurissante glissée dans un autre moment : Créon c’est l’homme grec raisonnable.
Le déni s’explique sans doute par le refus de la dialectique qu’il ignore : Créon et Antigone sont les représentations théâtrales de deux schémas qui ne fonctionnent pas (Créon, caractérisé non par le raisonnable mais par la démesure, dit à la fin qu’il est fou, Antigone est condamnée à ne pouvoir vivre), mais par rapport à quoi ? En d’autres termes, qu’est-ce que l’inadéquation des deux réponses oblige à reconsidérer ? Quel est l’objet de la dialectique ?
Un exemple : interrogé par Socrate (qu’est-ce que le courage ?), Lachès (dans le dialogue du même nom) fournit ce qu’il pense être la réponse à la question qu’il dit être « simple » (= le courage c’est ça). L’invalidation par Socrate signifie que le courage, ce n’est pas le ça de Lachès – Socrate ne résout pas la contradiction qu’il a mise en évidence.
Quel est, dans la pièce, l’équivalent du courage ?
L’échec des deux schémas (vie impossible) nous l’indique clairement : il s’agit du rapport entre la vie et la mort dont Sophocle dit dans son langage théâtral que ne conviennent ni celui de Créon ni celui d’Antigone qui incluent la vie dans la mort dont ils font la priorité, même si l’un et l’autre ont de bonnes raisons, comme Lachès, un général, a lui aussi de bonnes raisons. [Créon et Antigone sont des personnages de théâtre, le récit est une fiction, alors que Lachès est une personne réelle]
H. Wisman a lui aussi ses bonnes raisons qui le conduisent à trouver dans la pièce ce qui n’y est pas, à savoir « Toutes les oppositions [que peut représenter le personnage d’Antigone] sont des transactions possibles. Il y a une chose qui échappe à toute transaction, c’est ce drame intime du rapport que j’entretiens avec ma propre mort. »
Sophocle dit exactement le contraire : il n’y aucune transaction d’aucune sorte entre Créon et Antigone. La seule transaction présente dans la pièce concerne précisément ce que H. Wisman appelle « drame intime » – alors que c’est précisément ce qui constitue le tragique : la transaction du sujet avec lui-même à propos de l’objet qui n’est évidemment pas la mort, mais sa propre mort dans le sens de mourir : comment je meurs ?
Antigone, sortie de son schéma inadéquat, quitte alors le monde du théâtre pour revêtir l’habit de l’être humain nécessairement confronté à ce choix : ou bien je meurs selon la décision (théâtrale) de Créon, ou bien je meurs selon ma propre décision.
Là est la transaction.
Elle est antinomique de tout spectacle, de toute mise en scène, de toute exploitation émotionnelle, parce qu’elle est celle de la solitude : Sophocle ne dit rien de la raison du choix du suicide d’Antigone parce qu’il est de l’ordre de l’incommunicable, de l’indicible, au contraire de ceux, explicites, d’Hémon et d’Eurydice, qui ne relèvent pas à proprement parler du choix.
Le tragique est peut-être constitué de cette solitude, exclusive, absolue, celle de l’être humain confronté au choix des conditions de sa mort, choix inéluctable en ce sens que ne rien choisir, c’est quand même choisir, puisque la mort elle-même n’est pas de l’ordre de l’option : c’est ce que peut signifier, dans le cadre du récit théâtral, l’irrémédiable condamnation à mort d’Antigone par Créon.
Le suicide d’Antigone est donc l’expression d’un choix qui constitue l’essence de la liberté humaine parce qu’il touche à la spécificité de l’espèce, un choix dont le spectateur ne sait rien, ne peut rien savoir, parce qu’il se situe en-dehors de toute représentation théâtrale possible puisqu’il s’adresse au sujet humain dont sa conscience fait un être tragique.
La problématique contient le problème que constitue l’évolution du théâtre grec (Eschyle, Sophocle, Euripide) en particulier l’analyse qu’en fait Nietzsche dans son essai La naissance de la tragédie.
Ce qui pourrait être l’objet d’un devoir de vacances.