II – À la recherche de l’analyse de la phrase.
1 – Attention !
Encore ?
Oui, autant vous prévenir tout de suite une nouvelle fois : c’est une tâche rude et âpre qui nous attend.
Vous voulez me faire peur, hein ? De toute façon, je suis prêt à tout !
Je commence doucement.
2 – Les deux composants et les deux ensembles
Vous vous rappelez qu’une phrase est un message, un message plus ou moins développé.
Oui.
Maintenant, soyez attentif à ce qui suit, et n’hésitez surtout pas à m’interrompre : quelles qu’elles soient, toutes les phrases sont organisées selon le même principe.
Je suis attentif et je vous interromps sans hésiter. Vous voulez dire : que ce soit pour les « Ah ? », « Quoi ? » et « Voilà ! » de tout à l’heure ou pour une phrase de… cinquante deux lignes, l’organisation est la même ?
La même, oui. Suivez bien et respirez calmement : on ne voit pas toujours la structure, comme on ne voit pas toujours les mots, mais il y en a toujours une et elle est toujours la même, à savoir : deux composants plus ou moins exprimés et plus ou moins développés ; dans les livres de la grammaire officielle, l’un est appelé sujet, l’autre verbe. Nous allons voir ce que nous pouvons faire de ces deux noms. Mais sachez d’abord que ces deux composants sont les noyaux durs de deux ensembles : le premier ensemble est donc constitué du sujet et de toutes les informations qui le concernent, le second ensemble du verbe et de toutes les informations qui précisent l’action, quand il s’agit d’un verbe indiquant une action. Vous suivîtes attentivement ?
Oui : un ensemble autour du composant sujet et un ensemble autour du composant verbe. Jusque-là, ça va. Sujet et verbe, deux nouveaux mots à définir, je suppose ?
Vous supposez bien. Je vous annonce qu’il y en aura beaucoup d’autres.
a – premier ensemble et sens du mot « sujet »
Sujet, je parie que c’est encore du latin !
Vous pourrez refaire souvent le même pari : la plupart des mots que nous utilisons sont d’origine latine.
À cause de Jules César ?
Pas seulement lui. Il y est pour beaucoup, c’est vrai. Sept ans, entre 58-51 avant notre ère, pour conquérir la partie de la Gaule qui n’était pas encore occupée par ses compatriotes et qui était appelée « chevelue ».
On voit les Gaulois souvent représentés avec des cheveux longs… Et est-ce qu’il y avait aussi un petit village qui… ?
Bien sûr que non ! La Gaule n’était ni un État ni une nation comme la France d’aujourd’hui, et les différentes tribus gauloises qui ne s’entendaient pas très bien entre elles, et c’est un euphémisme, n’avaient aucune chance de pouvoir résister aux Romains.
Eh ! Qu’est-ce que vous faites de Vercingétorix et de Gergovie ?
Gergovie, en effet, une année seulement avant la fin de la conquête et la reddition d’Alésia. Les différents peuples gaulois n’étaient pas vraiment unis et les Romains étaient nettement en avance pour ce qui est de l’unité politique et de l’organisation militaire. L’Italie était une nation depuis longtemps, les légions romaines avaient déjà conquis beaucoup d’autres territoires et elles étaient expertes dans l’art de la guerre. Elles avaient perdu des batailles, rarement des guerres. Un siècle avant l’expédition de Jules César, les Romains s’étaient installés dans le sud de notre pays qu’ils avaient appelé Provincia et dont la ville principale était Narbonne.
Provence vient de Provincia ?
Oui. Province avait alors un sens politique et administratif qu’il n’a plus aujourd’hui. Vous voyez, tout change avec le temps, les gens, les peuples, le sens des mots.
Comme sujet et verbe ?
Deux noms intéressants à examiner, surtout le premier, vous allez voir, c’est très excitant.
Si j’en juge par ce que je vois… Je n’aurais jamais pensé que ça pouvait mettre quelqu’un dans un tel état !
Quand on s’approche du sens, c’est toujours ainsi. Bon, suivez bien et vous aurez peut-être l’œil pétillant, vous aussi. Sujet est un composé de deux mots : sub (sous, dessous) et jectum (jeté, placé) ; un « subject » est donc placé au-dessous. Dans l’Ancien Régime, avant la révolution de 1789, les habitants du royaume de France devaient entière obéissance au roi, ils lui étaient soumis ; ils étaient donc ses sujets.
Je veux bien, mais dans une phrase, à quoi est soumis le sujet ?
Bonne question. Je prends l’exemple : Le maçon construit un mur. Dans cette phrase, le maçon accomplit l’action. Nous sommes d’accord ?
Oui, alors, pourquoi on l’appelle sujet ? Qu’est-ce qu’il y a de semblable entre le maçon de la phrase et le sujet du roi ? Je vous le demande !
Autre bonne question. Votre œil commence à pétiller. Cliquons et voyons ce que dit notre Larousse à sujet : « Fonction grammaticale exercée par un groupe nominal, un pronom, un verbe à l’infinitif, etc., et qui confère au verbe ses catégories de personne et de nombre. » Traduction en clair : le verbe construire est à la 3ème personne du singulier parce que maçon est un nom singulier.
Jusque-là, ça va, ce n’est point trop âpre, comme vous disiez.
Attendez la suite, notamment cette question-ci : en quoi maçon est-il sujet, c’est-à-dire soumis au verbe quand il lui confère ses catégories de personne et de nombre ? De quelle soumission pourrait-il s’agir ?
Si j’écris Les maçons, je devrai écrire construisent, c’est ça ?
Oui.
Le maçon construit, Les maçons construisent. Alors, je dirai que c’est plutôt le verbe qui est soumis au sujet ! Pas vous ?
Un instant. Considérons le sujet non plus par rapport au verbe, mais par rapport à celui qui lit la phrase, vous, moi ; on pourrait dire que maçon est sujet dans le sens où il est soumis au lecteur, un peu comme un sujet d’examen est soumis à un candidat.
Et pourquoi maçon serait plus soumis au lecteur que construit ? Hm ?
Troisième très bonne question. Votre œil pétille, cette fois… Je pourrais encore expliquer que maçon est soumis au lecteur comme un sujet de discussion l’est à un groupe de personnes, qu’il est donc l’élément premier d’une information qui sera plus ou moins développée, comme pourra l’être la discussion, et que construit, qui ne vient qu’après, a moins d’importance. Je pourrais vous l’expliquer, mais je ne vous l’expliquerai pas.
Eh oui, parce qu’alors là, je ne comprendrais plus pourquoi on dit sujet du verbe ! Car on dit bien que maçon est sujet de construit ! Or, il n’est soumis au verbe ni comme le sujet au roi, ni comme le sujet d’examen au candidat ! Je trouve toujours que c’est le contraire, que c’est le verbe qui devrait être appelé sujet parce qu’il est soumis au… enfin à ce qu’on appelle sujet ! Alors, pourquoi on dit que maçon est sujet ? Je vous le demande à nouveau, s’il vous plaît, monsieur !
Vous êtes vraiment tenace… Bon, puisque vous insistez et que votre iris me fait penser à du champagne… Sujet a aussi un sens philosophique que le dictionnaire définit ainsi : « Être pour lequel le monde extérieur, le contenu de sa pensée constituent un objet ». Dans l’exemple, maçon pourrait être sujet dans le sens où il est différent de mur qui est appelé complément d’objet – c’est encore une très belle notion sur laquelle je reviendrai. Mais ce n’est pas une explication satisfaisante : si je dis Le maçon est un bâtisseur, maçon et bâtisseur désignent la même personne, il n’y a donc pas d’objet, et pourtant on dit quand même que maçon est sujet du verbe.
Hou là là ! Comment on sort de cet embrouillamini ?
En constatant que sujet n’est pas un terme pertinent parce qu’il ne renvoie à aucun sens satisfaisant. Maçon n’est ni soumis au verbe comme un sujet est soumis à son roi, ni soumis au lecteur comme un sujet d’examen est soumis à un candidat, ni toujours confronté à un objet, comme est le sujet philosophique, parce qu’il n’est pas une personne mais un élément grammatical.
Si on l’élimine, qu’est-ce qu’on met à la place ?
On pourrait dire que ce que la grammaire officielle appelle sujet est en réalité le composant actif (le maçon construit) ou passif (un mur est construit) d’une phrase. Il y a un problème ?
Dans votre exemple Un mur est construit par le maçon, si vous dites qu’Un mur est le composant passif, vous devez dire que le maçon est le composant actif, non ?
Oui. Où est le problème ?
Ben… C’est le rapport au verbe. Dans Le maçon construit un mur, maçon est composant actif et il détermine la forme du verbe. Dans Le mur est construit par le maçon, il est encore composant actif, mais ce n’est plus lui qui détermine la forme du verbe, c’est le composant passif.
Supposons quelqu’un qui ignore tout de la grammaire officielle et à qui nous soumettons successivement les deux phrases. Il faut supposer que nous lui avons appris ce que sont les notions de voix active et voix passive et que c’est la forme du verbe qui permet de le savoir. J’y reviendrai. Nous lui expliquons d’abord Le maçon construit un mur : il y a une action exprimée par un verbe à la voix active et c’est le maçon qui l’accomplit – je laisse de côté un mur pour le moment. Le maçon est le composant actif, c’est lui qui agit, donc il détermine la forme du verbe. C’est clair ?
Oui, jusque-là, ça va.
Nous lui expliquons ensuite Un mur est construit par le maçon : il y a une action exprimée par un verbe qui est à la voix passive, c’est le mur qui la subit, il est le composant passif et c’est donc lui qui détermine la forme du verbe. Celui qui l’accomplit, c’est toujours le maçon, il demeure donc le composant actif qu’il était dans la première phrase. Autrement dit, les deux phrases donnent la même information mais de manière différente, et il faudra examiner en quoi cette différence modifie l’information. En résumé, nommer sujet le maçon qui accomplit l’action et le mur qui la subit c’est seulement souligner une fonction. On sait à quoi ça sert, mais on ne sait pas ce que c’est.
Mais pourquoi la grammaire officielle n’explique pas comme vous ?
C’est encore une excellente question. La grammaire que l’on enseigne dans les petites et les grandes écoles n’aime pas beaucoup s’occuper du sens. Pas trop, non plus, des sens, mais ça, c’est autre chose. Elle préfère dire, par exemple comme Bescherelle, un manuel de grammaire très connu, que le sujet est indispensable et qu’il se trouve le plus souvent à gauche du verbe.
Ce n’est pas vrai ?
Si, bien sûr, il est à gauche, comme la majuscule de tout à l’heure annonce la phrase, mais nous voilà bien avancés ! Qu’est-ce que je fais quand je dis que le sujet est à gauche ? Je fais du repérage. Et le repérage ne dit rien du sens quand il ne conduit pas à la confusion. A quoi me sert de savoir que le sujet est souvent placé à gauche du verbe quand je peux le trouver à droite, ou qu’il est indispensable alors qu’il peut ne pas être exprimé ? Tout cela fait des têtes bien pleines !
Bien pleines ?
Oui, encombrées.