Avertissement en guise de préambule : le plaisir du sens
Le plaisir du sens ? Le plaisir des sens, là, oui, et, tenez, pour m’en tenir au goût, le chocolat noir ou la glace à la vanille, hm ? Vous auriez d’autres exemples tout aussi appétissants ? Moi aussi, bien sûr, mais la liste serait trop longue et nos échanges gourmands risqueraient de nous faire oublier l’objet de cette marche qui précède (le sens de pré-ambule) et nous égarerions ceux qui essaient de nous suivre sur le chemin d’une randonnée grammaticale.
Au fond, ce n’est pas tant l’affirmation d’un rapport entre le plaisir et le sens qui peut sembler provocante que la qualité du plaisir recherché et la prétention à hisser la grammaire au niveau du chocolat et de la glace à la vanille.
Oui, mais je maintiens quand même cette singulière ambition.
Pour autant, il sera bien question de la vraie grammaire, la grammaire de l’école avec ses mots bizarres et inquiétants, ses modestes et petites prépositions à ne pas confondre avec sa légion de prétentieuses propositions juxtaposées ou coordonnées, indépendantes, principales et subordonnées conjonctives, complétives ou circonstancielles, relatives, et encore infinitives et participiales, ses sept conjonctions de coordination (mais, où est donc Ornicar ?, oui, d’accord, mais avec une petite ambiguïté) et celles beaucoup plus nombreuses de subordination – celles-là, pas moyen de les raconter – , ses compléments d’objet directs (quoi ?), indirects (à quoi ?) et seconds (là, euh … ), ses attributs (ah oui ! C’est quand il y a « être »), ses trois groupes de verbes conjugués parfois à des modes et à des temps impossibles – mais encore fallait-il que je le précisasse pour que vous n’en doutassiez point…vous voyez bien –, et avec ses participes passés qui s’accordent ou ne s’accordent pas avec des compléments d’objet selon qu’ils sont devant ou derrière.
Il sera question de la grammaire, la grammaire sera en questions – notez bien le pluriel – il y aura donc de la contestation.
Grammaire vient du nom grec gramma qui désigne le caractère d’écriture que l’on gravait sur une pierre, du bois, de la cire ; puis le sens a évolué et gramma a désigné le texte écrit puis le livre, enfin l’instruction.
Instruction est un nom d’origine latine, dont le premier sens est assemblage ; être instruit, c’est donc être inséré, trouver sa place dans le monde. Ce qui n’est pas rien.
L’étude de la grammaire doit aider à cette insertion par la découverte du rapport entre l’organisation du langage et l’organisation de la vie… peut-être même la coïncidence de l’un et l’autre ! La coïncidence n’est-elle pas un paramètre du plaisir ?
Holà ! Hé ! Ho ! Dites donc ! Le sens, la contestation, l’insertion, la place dans le monde, l’organisation de la vie, la coïncidence, le plaisir… qu’est-ce que ça vient faire ici ?
Ça, vous voyez, c’est la réaction de ceux qui aiment bien séparer, qui montent des cloisons bien hautes pour faire croire que rien n’est dans rien. Les problématiques qui disent que tout est dans tout – je dis ça pour aller un peu vite – ils n’aiment pas, mais alors pas du tout !
Pourquoi ces cloisons ?
Bonne question. C’est qu’ils craignent les rencontres imprévues qui font émerger des problèmes ; ils savent bien qu’elles conduisent inévitablement à l’ultime et dangereuse question du sens.
Pourquoi ultime et dangereuse ?
Autre bonne question. Quand vous commencez à demander pourquoi on accorde ou on n’accorde pas un participe passé avec le sujet du verbe, vous risquez de prendre goût au questionnement, et de fil en aiguille, vous découvrez peu à peu l’importance des rapports entre les choses pour l’invention du sens… mais nous verrons cela peu à peu tout au long de notre longue randonnée.
Je vous assure, croix de bois, crois de fer, que vous pourrez poser toutes les questions que vous voudrez ; du reste il me semble bien que vous ayez commencé ; soyez sans inquiétude, il n’y aura ni leçon à apprendre, ni exercices à faire pour demain, ni interrogation écrite.
Qu’il n’y ait pas de malentendu : ceci n’est pas un manuel de grammaire.