Le dialogue suivant entre Électre et sa sœur Chrysothémis est une illustration encore plus affirmée – le dialogue entre la mère et la fille en sera une autre – de la problématique du rejet du tragique en tant qu’expression d’une fatalité transcendante. Elle a ceci de particulier qu’elle oppose deux conceptions constitutives de ce que la philosophie moderne appellera deux mille ans plus tard essentialisme et existentialisme. Électre est la figure de l’essentialisme – les valeurs, les principes sont de nature transcendante, ils nous préexistent – Chrysothémis celle de l’existentialisme – c’est nous, les êtres humains, qui les créons par les définitions que nous en donnons, ils sont de nature immanente.
Chrysothémis a entendu ce que disait sa sœur et elle entre sur le proskénion avec ces mots : « Quel est encore ce propos que tu tiens, ma sœur, venue devant les portes du vestibule ? Malgré tout ce temps, tu ne veux pas apprendre à ton cœur [= le siège des sentiments et des passions] qui ne raisonne pas à ne pas se réjouir de choses vides [= sans fondement] ? Ce que je sais, c’est que je souffre d’une notre situation ; de sorte que si j’en avais le pouvoir, je montrerais ce que je pense. Mais dans le malheur, il me semble bon de naviguer les voiles baissées, et non de sembler faire quelque chose qui me soit dommageable. Je voudrais que toi aussi tu fasse de même. Oui, ce qui convient* n’est pas dans ce que je dis, mais dans ce que toi tu estimes. Mais s’il me faut vivre libre, je dois obéir en tout à ceux qui ont le pouvoir. » (328 >340)
La dernière phrase a dû accrocher, sinon heurter des oreilles des spectateurs comme elle doit heurter encore certaines des nôtres. Je me souviens d’un épisode de l’émission Avec philosophie (France Culture) qui traitait des intellectuels et de l’engagement (en particulier Nizan et Sartre) où l’animatrice, par ailleurs agrégée de philosophie, s’était offusquée du choix de « libres » par Sartre dans la phrase qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive « Nous n’avons jamais été plus libres que sous l’occupation allemande ». Pour elle, « libres » n’était pas « formidable », elle préférait « responsabilité, tourment intérieur, ça aurait été quand même, mieux, non ? ».
* le premier sens de l’adjectif dikaios est « ce qui est conforme aux convenances, au droit ». Au regard de la dernière phrase, traduire, comme le fait P. Mazon « la justice est dans ce que tu penses bien plus que dans ce que je dis »est non seulement inexacte (bien plus que introduit une nuance qui n’est pas dans le texte) mais peu cohérente en ce sens que la liberté revendiquée n’a de sens que par rapport à des convenances – et « ce que tu estimes » indique une subjectivité.
Libre (eleuthéra) est un coup de marteau donné dans le scénario du tragique qui apparaît donc comme le discours de la dépendance, de la soumission.
Électre ne comprend et ne peut pas comprendre parce que le cadre du tragique dont elle est une des figures théâtrales n’est jamais un espace de vrai dialogue mais de confrontations entre l’homme et ce qui le dépasse, et qui conduit à lutter contre des ombres pour son malheur (Œdipe Roi).
Le spectateur sait qu’il ne s’agit pas d’un fait divers, que le récit est un mythe. Peut-il pour autant laisser entrer dans son esprit ce discours qui se détache du récit-prétexte et le concerne en tant que citoyen ?
Ou alors va-t-il applaudir la réponse d’Électre, à savoir le discours habituel, celui de la mauvaise foi que tient celui ou celle qui endosse les habits de sa « fonction » à laquelle il s’identifie, en l’occurrence fille d’un père assassiné par son épouse et son amant ?
Électre oppose à sa sœur, l’argument de la filiation : en Grèce antique, le nom est toujours précisé par « fils de tel homme », jamais « fils de telle femme » et Chrysothémis est accusée de réciter une leçon que lui a apprise sa mère, donc de renoncer au statut de « fille de ». Mais « fille de » équivalent au « fils de » suppose un statut qui n’existe pas pour la femme que la société athénienne ignore en la renfermant dans le gynécée.
Est-ce que cette accusation ne sort pas du récit pour devenir un discours de contestation ?
Sophocle fait reprendre par Électre le « vivre » (dzèn ) de Chrysothémis par un discours pathétique en regard de la liberté revendiquée par sa sœur : « Est-ce que je ne vis pas ? Mal, oui, je sais, mais c’est suffisant pour moi. Et puis je les chagrine, de manière à procurer des honneurs au mort, s’il existe là-bas quelque plaisir.» (354 > 356)
Si Chrysothémis se sent libre, Électre vit dans et pour le malheur (« Je les chagrine » = je les embête), pour une mission liée à la mort et dont elle n’est même pas assurée de la pertinence.
Le choix de Sophocle est clair.
Le commentaire de P. Mazon « Eschyle, dans les Choéphores, suppose qu’Agamemnon garde, après sa mort d’ardents désirs de vengeance » (p.150) est un exemple du contournement d’une problématique par le discours savant retranché dans le récit.