Cahier de vacances : la grammaire en questions (16)

Deuxième récréation

Celle du goûter. Goûter, je parle du verbe, requiert de la concentration, c’est pourquoi j’ai décidé de réserver la poésie pour demain ; il y aura besoin de toute la place pour les mots et il vaut mieux ne pas en parler la bouche pleine.

Je vous propose d’aller nous installer là-bas, un peu à l’écart, sur le banc près de ce platane dans un coin de la cour… Je balaie les feuilles d’un geste de la main et… voilà, nous pouvons nous asseoir. Qu’avez-vous pris pour votre goûter ? Du pain et du chocolat !

Savez-vous… mais commencez à manger, la récréation n’est pas si longue… Oui, le pain et le chocolat, à part vous et quelques autres, mais ils sont rares, les enfants n’en mangent plus pour leur goûter. Ils ingurgitent des machins tout prêts emballés dans des trucs colorés. Je devine votre question dans votre regard intrigué.

Avec du pain on calme sa faim, et l’apaisement de la faim est un plaisir qui donne une valeur particulière à ce qu’on mange. Encore de la philosophie, dit votre hochement de tête. Eh oui, il y a la chose et le rapport à la chose. Et, en plus, vous savez l’importance du pain dans l’histoire des hommes. Alors, quand le goûter devient une friandise, il cesse d’être l’aliment qu’il doit être ; la gourmandise de seize heures devient une habitude qui ne peut que tromper la faim, un mensonge nutritionnel. Non, ce n’est pas de la poésie.

Au vu de la couleur et de la texture du carré de chocolat que vous vous apprêtez à croquer, je dirais… 70% de cacao. C’est ça ?  Tant qu’il est fabriqué avec la fève du cacaoyer et du beurre de cacao, et qu’il n’est pas transformé en sucrerie bourrée de succédanés enrichis de conservateurs dûment numérotés, il est une nourriture, comme le pain. La fève de cacao vaut le grain de blé. Ce que vous expérimentez, là, maintenant, c’est l’harmonie de deux structures qui se valorisent l’une et l’autre à bouche que veux-tu ; le tranchant des incisives franchi, le pain mâché s’enrichit de salive, le chocolat croqué rencontre les gencives. Avec les goûters de substitution qui emplissent les rayons des supermarchés après avoir empli les écrans de télévision, impossible de parvenir à une dissociation des constituants, vous mangez un bloc indistinct, une chose, solide ou liquide, le plus souvent saturée de sucre.

Goûter-pain et chocolat ou goûter-friandise, il faut choisir. Nourrir ou gâter, deux mondes différents. Gâter ? Il vient du verbe latin « vastare » qui signifie dévaster, ravager, ruiner… Vous voyez les dégâts !  Les cabinets du dentiste et du nutritionniste ne sont pas très éloignés de celui du philosophe et vous constatez que la question du simple et du complexe ne se pose pas seulement pour les phrases.

Pardon ? Ah, oui, je veux bien, merci, mais seulement un carreau et une bouchée de pain pour le temps qui nous reste et qui doit être assez court si j’en juge par les regards répétés que jettent sur leur poignet maîtres et maîtresses.

Savez-vous que ce pain partagé fait de nous des « co-pains », des « com-pagnons » ? Oui, c’est encore et toujours du latin, ce sont deux formes issues de panis qui désigne le pain, et vous vous rappelez cum ? Oui ?  Syn est bien l’équivalent grec ; oui, il y a moins de mots grecs que de mots latins. Athènes est plus loin que Rome.

Hm… le pain mouillé de salive me fait l’effet d’une madeleine amollie de thé… Non, je n’en buvais pas quand j’avais votre âge, et non je ne mangeais pas de madeleines. Aujourd’hui non plus. À quatre heures, celle du goûter de mon enfance, je dévorais une moitié de flûte… c’était le nom des pains longs de deux cents grammes… et des barres de chocolat noir. Dans le quartier où j’habitais, on ne disait pas le « goûter », on disait la « portion ». On mangeait sa portion. Je n’aimais pas le mot et je ne l’aime toujours pas. Une portion… Oui, je suis d’accord, le mot n’a rien en lui-même de particulier, oui, c’est encore la chose et le rapport à la chose, je ne vous le fais pas dire ! Dès qu’on se met à penser, on rencontre la philosophie.

Je reviens à ma portion. Les mots peuvent s’identifier à ceux qui les prononcent, prendre leur physionomie, leur voix, surtout quand on est enfant. C’était une voisine qui appelait son fils en hurlant d’une voix suraiguë par la fenêtre du deuxième étage de l’immeuble voisin : « Vivou ! Viens manger ta portion ! » Vivou, c’était Yves, et Vivou ne répondait jamais au cri poussé par sa mère, ce qui nous valait un deuxième hurlement toujours en contre-ut sans vibrato, puis un troisième, un demi-ton encore au-dessus, avant le jet final de la portion empaquetée par la fenêtre.

Un peu plus tard, ce fut le goûter du lycée. Au lycée, oui : les collèges n’existaient pas et on était lycéen dès la sixième. Les internes et les demi-pensionnaires avaient droit à une distribution de pain et de chocolat à la récréation de l’après-midi. Sonnerie de quinze heures cinquante et course de la faim avant celle de la cigarette qui viendra plus tard. Sous un préau, un agent de service flanqué d’un surveillant, une large corbeille de pain tranché posée devant eux, et une file d’affamés trépignants qui prennent en passant un ou deux morceaux avant de recevoir la barre de chocolat des mains de l’agent de service. Du pain ? du chocolat ; pas de pain ? pas de chocolat. Il faut, en approchant de la corbeille, tenter de distinguer les tranches rassises de midi de celles fraîchement coupées pour le goûter, les alvéoles de la mie n’ont pas exactement la même ouverture ni la même teinte, mais la file avance vite et il est interdit de reposer le morceau qu’on a pris. Le pion est là pour ça et pour dissuader ceux qui voudraient passer deux fois. Je tâte hâtivement du bout des doigts deux ou trois morceaux saisis en même temps pour faire un tri aussi rapide qu’approximatif sous l’œil attentif que j’évite de regarder, comme ça il ne me verra pas.

Pardon ? Mais oui, j’ai acheté pour mes enfants des machins dans des emballages colorés. Ils aimaient. Bien sûr. Gâter veut aussi dire « combler de choses agréables ». Mais voyez tout ce que peut signifier combler. Et aussi agréable.

Ah, je vois danser à nouveau le ballet des bras magistraux au rythme de la cloche agitée ! Il est temps de retourner nous mettre en rang par deux.  

Un avis sur « Cahier de vacances : la grammaire en questions (16) »

  1. Du pain et du chocolat ! Quelle veine ! Nous en Normandie nous devions boire … du lait. Non pasteurisé et servi chaud. J’ai depuis le lait en horreur. Merci Mendès France.

    J’aime

Laisser un commentaire