Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (2)

Électre [ = Ambre, en grec –  certaines des propriétés de cette résine ont conduit à  la création du nom électricité] chante alors (équivalent de l’aria d’opéra) la plainte, non de l’apitoiement sur soi, mais celle du père abattu par « (sa) mère et Egisthe qui partage sa couche, comme les bûcherons [abattent] un chêne, fendant sa tête d’une hache meurtrière » (97 > 99) et dont l’assassinat demeure impuni ; après avoir invoqué l’aide d’Hadès, Perséphone, Hermès, Ara (divinité vengeresse) et les Érinyes (déesses qui poursuivent les criminels) elle termine son discours par cette demande : « et envoyez-moi mon frère ; car seule, je n’ai le pouvoir de rien faire qui fasse contrepoids au poids de l’affliction. » (110 >120).

Suit un long dialogue de 130 vers entre le Chœur qui vient d’entrer (des femmes de Mycènes) et Électre. Ce qui est nouveau, par rapport à Antigone et Œdipe Roi, créées entre quinze et trente ans plus tôt, c’est la dimension existentielle du discours du Chœur qui tente de convaincre Électre que le plus important, pour elle, est de vivre : si Clytemnestre est bien la mère la plus misérable qui soit, s’il faut que meure celui (Égisthe) qu’elle a chargé d’assassiner Agamemnon – dans les Choéphores, c’est Clytemnestre qui tue – à quoi bon « se consumer [littéralement : se liquéfier, comme un métal fondu (123)] dans des gémissements ? » (121 > 127)

Électre ne répond pas par l’incompréhension ou la colère attendues, mais au contraire par la compréhension et l’accord : « Ô filles de nobles cœurs, vous êtes venues pour soulager mes souffrances. Je sais et je comprends, je ne me fuis pas ; et je ne veux pas renoncer à gémir sur mon malheureux père. Mais, témoignant en échange votre reconnaissance d’une amitié qui prend toutes les formes, laissez-moi être agitée, hors de moi, hélas ! je vous en prie. » (128 > 136)

Autrement dit, elle a la conscience et de ce qu’elle subit (passion) et de son incapacité à s’y opposer.

Le Chœur répond à cette passion que rend à la fois « hors de moi, hélas ! » et la coordination « je ne me fuis pas ; et je ne veux pas renoncer… » par la raison associée au vivant: « Mais, en vérité, tu ne feras pas se relever ton père de l’Hadès commun à tous [= l’enfer est la destination inéluctable] ni par des lamentations ni par des prières. Au contraire, gémissant en permanence hors de la mesure dans une douleur sans fin, tu te détruis de fond en comble sans te libérer aucunement de tes maux. Pourquoi, dis-moi, recherches-tu ce qui est difficile à supporter ? »

Ce type de discours prononcé par le Chœur est nouveau en ce sens qu’il n’est pas celui de la déploration ou du fatalisme, comme dans Antigone ou Œdipe-Roi.

« Puéril (nèpios : littéralement : qui ne parle pas, qui est en bas âge, enfantin) est celui qui oublie ses parents disparus de manière lamentable. » fait répondre Sophocle à Électre, nouveau signe de sa conscience et de son impuissance. (P. Mazon, étranger à cette problématique, traduit nèpios par « fou ».)

Elle évoque alors Procné et Niobé, deux figures féminines mythologiques emblématiques de la plainte : avec la complicité de sa sœur Philomèle que son mari a violée et mutilée, Procné lui sert à manger son propre fils, Itys ; changée en rossignol, elle ne cesse de l’appeler en répétant son nom. Niobé, dont les enfants ont été tués par Artémis et Apollon, est pétrifiée de douleur et transformée en un rocher d’où coule en permanence une source.

Ces deux références, émouvantes, le spectateur les connaît, sont en même temps totalement inadéquates et voulues comme telles.

Sophocle souligne encore le bancal en faisant évoquer par le Chœur les deux sœurs d’Électre, Chrysothémis (= règle d’or) et Iphianassa (= force maîtresse) dont il dit, en les lui opposant : « elles sont vivantes » (157) – autrement dit, toi, tu ne l’es pas – et aussi Oreste, qui vit « une jeunesse heureuse à l’abri des chagrins » (159,160), déclaration qui contraste singulièrement avec la première scène.

Le spectateur est donc confronté à une contradiction : d’un côté, l’issue connue et attendue du récit (Oreste tuera sa mère et son amant) dans le cadre de la vengeance habituelle, de l’autre un discours du Chœur qui remet en cause celui qui accompagne cette vengeance. Autrement dit, une problématique construite autour de la question du vivant.

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