Électre fut une des dernières pièces qu’écrivit Sophocle (495 – 406). La date exacte de son interprétation n’est pas connue, vraisemblablement un peu avant l’Électre d’Euripide (vers 410). À la différence des Choéphores (458), la jeune fille est le personnage central de la pièce, comme Antigone l’est dans la pièce interprétée une trentaine d’années plus tôt (442).
Si l’une et l’autre sont des figures de la révolte, l’objet de cette révolte n’est pas de même nature : Antigone conteste une décision politique au nom du respect du principe de la philia (le lien familial, du sang), alors qu’Électre veut la mort de sa mère Clytemnestre et d’Egisthe « qui partage son lit » pour venger le meurtre de son père Agamemnon.
Eschyle et Sophocle construisent l’un et l’autre la problématique de la liberté en l’abordant, l’un sous l’angle narratif de la justice, l’autre du choix de sa mort.
Par le suicide d’Antigone – objet d’une information lapidaire – Sophocle indique à la pensée la voie adéquate qui permet de se distancier du tragique, si le tragique est bien la non-maîtrise par l’être humain de l’inéluctable qu’est sa mort.
Le Chant du bouc – dont notre opéra peut donner une idée – est l’expression essentiellement lyrique de ce tragique dont Eschyle indique l’issue inadéquate : à la fin des Choéphores, Oreste, meurtrier de sa mère et de son amant, est assailli par des hallucinations, il perd la tête.
Nous verrons comment, une trentaine d’années après Eschyle, Sophocle conclut sa pièce.
Elle commence par ce que nous appelons une « scène d’exposition ». Trois personnages se présentent devant les spectateurs : le Paidagôgos [= celui qui conduit (ageïn) l’enfant (païs) > pédagogue], traduit ici par Le Précepteur, résume la situation avant qu’Oreste n’explique ce qu’il a décidé – Pylade est un personnage muet.
Le Précepteur indique qu’ils sont à Mycènes, le lieu où, des années auparavant, au moment de l’assassinat d’Agamemnon, il a reçu Oreste enfant des mains de sa sœur Électre, avec la mission de l’élever pour qu’il puisse un jour venger la mort de son père. C’est l’aube, il faut qu’Oreste prenne une décision avant la fin du jour. (1 < 22)
Oreste lui rappelle ce que l’oracle d’Apollon a précisé : pour mener à bien la vengeance de son père, il devra être « non muni de bouclier ni d’armée, pour accomplir par ruse les égorgements dont son bras a la légitimité. » (36,37) Il expose donc son plan : d’abord, Pylade devra se présenter comme l’envoyé d’un Phocidien qui l’a chargé d’informer Clytemnestre de la mort de son fils, tué lors d’un concours de chars aux jeux pythiques. Il apparaîtra ensuite, tenant l’urne censée contenir ses cendres, et saisira l’occasion propice pour accomplir le double assassinat. (23 > 76) Même scénario que Les Choéphores, à quelques détail près.
C’est à ce moment que Sophocle fait intervenir Électre, d’abord sans la montrer, par une brève plainte émise depuis l’intérieur du palais [« Iô, malheur, malheur sur moi ! » (77)]. Le Précepteur ne l’identifie pas [« Il me semble avoir entendu la plainte d’une des servantes » (78)] alors qu’Oreste pense reconnaître sa sœur « N’est-ce pas la malheureuse Électre ? » (80). La vraisemblance de la rencontre n’est pas un paramètre du théâtre.
Chacun est bien à sa place : l’homme pour la parole et l’action – deux longs discours –, la femme pour la plainte (6 syllabes soulignées d’un trait de hautbois).
Apparemment.
Les deux hommes s’éloignent et Électre s’avance.