Cahier de vacances : la grammaire en questions (2)

I – À la recherche du sens de la phrase.

1 – Attention !

Oui, autant vous prévenir tout de suite : il n’existe pas de langue française. Non. On a fini par dire « langue française » pour des raisons sans aucun doute très valables, mais ce n’est qu’un mélange. C’est ainsi.

Vous pouvez être plus précis ?

C’est simple : il y a très longtemps, des étrangers sont arrivés chez nous ; quand je dis chez nous, je veux dire qu’ils ont franchi la frontière. Ils venaient d’un peu partout, du nord, du sud, de l’est, et un peu moins de l’ouest, à cause de l’océan. Ils ont posé leur sac pour quelques jours ou quelques semaines, le temps de voir, et puis, à force de voir que c’était agréable, ils ont fini par rester. En réalité, c’est nettement plus compliqué, à la hauteur des prétentions humaines de conquête et de domination, mais j’ai bien envie de le raconter comme ça.

J’aime bien les histoires. Et alors, que s’est-il passé ?

Ces étrangers avaient forcément des mots nouveaux dans leurs bagages, des mots que les gens déjà installés dans le pays ne connaissaient pas ; ceux-là aussi venaient d’ailleurs, on vient toujours de quelque part, mais on ne peut pas tout raconter en une fois ; ces mots nouveaux, ils les ont trouvés sympathiques, antipathiques, beaux, laids, peu importe ; en tout cas, ils les ont gardés parce qu’ils étaient utiles. Ils ne les prononçaient pas exactement comme ceux qui les avaient apportés, ce qui provoquait des réactions qui n’étaient pas toujours forcément amicales, comme entre les Stéphanois et les Lyonnais, mais il y a d’autres exemples, et ils les ont finalement ajoutés à ceux qu’ils employaient déjà ; leur langue est donc devenue plus riche et eux aussi en même temps, pas dans le sens de « plus d’argent », non, dans celui de « plus de culture », même s’ils ne s’en sont pas tous rendu compte sur le moment.

Je comprends. Mais, quand même, la phrase française…

Phrase française… Laissons de côté la question culturelle que pose votre remarque pour nous intéresser à ces deux mots. L’un et l’autre commencent par le même son [f], le même phonème. Française vient du latin qui vient lui-même du germanique, alors que phrase vient du grec. Plus précisément d’un verbe grec qui veut dire expliquer. Je suis certain que si je vous avais demandé ce qu’est une phrase, vous ne m’auriez pas dit du premier coup que c’était une explication. Moi non plus. Quand je demande à mon voisin « Est-ce que vous pouvez me prêter votre fer à souder ? », je n’ai pas l’impression d’expliquer quelque chose. Je n’en ai pas l’impression, mais je me trompe. En réalité, j’explique.  Expliquer ne descend pas d’un verbe grec mais latin qui signifie déployer. Je suis encore certain que si je vous avais demandé ce que signifie expliquer vous ne… Et pourtant expliquer, c’est déployer. C’est ainsi.

Donc ?

Donc, une phrase étant une explication et une explication étant un déploiement, une phrase est donc un déploiement. CQFD. C’est encore ainsi.

2 – tentative de définition

A la recherche du sens de la phrase…  Si j’étais parti àla recherche du sensde toutes les phrases, je ne m’en serais pas sorti. Impossible de faire le tour de toutes les phrases ; il en naît des quantités phénoménales à chaque instant.  Seulement, la phrase, ça n’existe pas vraiment, pas plus que l’homme ou la rose. Dans la vie quotidienne, en me promenant dans les rues des villes ou des villages, je rencontre seulement des phrases, des hommes, des femmes aussi, et des roses, tous semblables et tous différents.

Je sens venir un mais

Oui, parce qu’ici, je ne suis pas dans la vie quotidienne, je suis comme dans un livre. Et si je veux parler des hommes ou des roses dans un livre qui ne se contentera pas de raconter une histoire, je serai obligé de tenir un discours sur lhomme ou la rose en général. Quand vous croisez dans la rue un homme, vous ne dites pas « Bonjour madame ! », sauf par distraction, et quand vous allez chez une fleuriste pour acheter des roses du rosier nommé Pierre de Ronsard par le rosiériste lettré qui apprécie « Mignonne, allons voir si la rose… », encore que la rose du poème ne soit pas forcément celle qu’on croit, mais ça… vous ne lui dites pas : « Bonjour monsieur, faites-moi un bouquet de n’importe quelles roses, ça m’est égal. »

Donc, la rose et l’homme en général.

Et si je dis l’homme en général  vous ne voyez pas un général en uniforme avec ses étoiles, mais vous comprenez qu’il s’agit non seulement de l’homme que vous avez croisé dans la rue (il peut être général ou archevêque ou livreur de lait ou ce que vous voudrez) mais encore de la fleuriste, et quand je dis  la rose en général  vous ne voyez pas une rose coiffée d’un képi, mais vous vous représentez aussi bien la rose du rosier Pierre de Ronsard que la rose trémière qui ne ressemble pas plus à une rose qu’un général à une fleuriste, mais qui est appelée quand même rose. C’est toujours et encore ainsi. Ce qu’il faut trouver c’est donc une définition de la phrase en général qui convienne à toutes les phrases particulières sans exception, et, oui, je suis d’accord avec vous, ce n’est pas si facile.

Mais je n’ai rien dit !

C’est ce que vous croyez. Pour nous convaincre de la difficulté, prenons l’exemple de l’homme dont on a croisé des exemplaires dans la rue tout à l’heure ; je reviens à la phrase tout de suite après. Il faut savoir faire des détours pour mieux faire comprendre. Voici Homme tel qu’il est défini par le Larousse : « (latin homo) Nom masculin : Être humain considéré par rapport à son espèce ou aux autres espèces animales ; mammifère de l’ordre des primates, à locomotion bipède, doté de mains préhensiles, d’un langage articulé et d’un cerveau volumineux doué de la pensée abstraite, et vivant en sociétés très structurées. (Genre Homo ; famille des hominidés.) »  Là encore, je ne suis pas tout à fait certain que j’aurais donné cette définition du premier coup. Vous non plus ?

Mais je n’ai toujours rien dit !

Vous voyez pourtant que votre général ou votre fleuriste correspondent très bien à cette définition, comme vous et comme moi, comme n’importe qui : nous sommes tous des bipèdes à gros cerveau dotés de mains qui prennent, à la différence des ours, notez-le, qui ne sont bipèdes, eux, que lorsqu’ils sont dressés. Surtout sur leurs pattes de derrière. Sans parler des lémuriens qui sont de beaux primates, eux aussi, voyez l’aye-aye ou le galago, ou des singes, les chimpanzés Pan troglodyte ou Pan paniscus dont la capacité d’apprentissage est importante et grande l’agilité des deux mains. Bon. Si j’avais à mener la quête du sens de l’homme, je serais tenté de suggérer que ce qui distingue essentiellement l’homme des autres espèces vivantes, c’est tout autre chose.

C’est quoi ?

Hm… Plus tard. De là à dire – je reviens à la phrase – comme je l’ai entendu répéter par des jeunes gens auxquels on avait bien dû l’apprendre pour qu’ils le répétassent… Oui, je suis d’accord avec vous, il y a des sonorités surprenantes parfois

Mais je…

Vous n’avez rien dit… pour qu’ils le répétassent, disais-je, et sans doute aussi pour éviter les complications, qu’une phrase c’est ce qui commence par une majuscule et se termine par un point… ! Je l’ai entendu et pas qu’une fois, je vous prie de me croire ! si j’ose m’exprimer ainsi sous le coup de l’émotion.

Je vous sens tout remonté.

« C’est trop compliqué pour eux ! » Ah, le bel argument ! Eux, ce sont ceux qu’on ne veut pas soumettre à la question du sens, parce que, pensez-vous donc, ils sont trop ceci ou trop cela, bref, trop quelque chose pour pouvoir comprendre, enfin quoi quand même, si tout le monde se met à vouloir et à pouvoir comprendre !

Hé ben…  

Argument connu et bien connu mais argument mon œil, oui ! Zazie invoque une autre partie de son corps.

Toujours l’émotion ?

Toujours. Il n’est en réalité qu’un méchant prétexte qui cache un vilain mépris ou une grande peur dissimulés sous les habits tape-à-l’oeil de la simplification tranquillisante, et c’est le cas ici. Oui, c’est un peu lyrique, mais on ne peut pas toujours tout contrôler. Alors, l’histoire de la majuscule qui commence et du point qui finit est une sale histoire non seulement parce qu’une phrase n’est pas toujours écrite… Vous savez reconnaître les majuscules à l’oral, vous ?…  mais surtout parce qu’à la différence des autres histoires qu’on raconte aux enfants, elle n’a pas de sens, pas même de sens caché.

Calmez-vous, nous sommes entre nous.

Autant dire qu’une automobile, c’est ce qui commence par deux phares blancs et se termine par deux feux rouges ! Ça n’a pas de sens non plus, surtout en plein jour. Ce qu’à la grande rigueur il est possible de dire, comme çà, en passant, sans insister et après qu’on a donné toutes les explications, c’est que la majuscule ou les phares peuvent éventuellement servir à repérer la phrase et la voiture… Oui, à l’extrême rigueur et surtout la nuit, parce que si une automobile en bon état a toujours des phares, ils sont escamotables le jour sur certains modèles, parce qu’on ne les allume en principe que la nuit et parce qu’une phrase n’a pas toujours de majuscule visible, la nuit comme le jour… Quoi qu’il en soit, visibles ou pas, ni la majuscule ni les phares n’éclairent le sens, et ce que je recherche, c’est justement le plaisir du sens. Alors comment trouver l’un s’il n’y a pas l’autre ?

Que faites-vous ?

Je tourne quelques pages du dictionnaire que j’ai installé dans mon ordinateur jusqu’à phrase et je lis : « Unité élémentaire d’un énoncé, formée de plusieurs mots ou groupes de mots (propositions) dont la construction présente un sens complet. »  Prenez bien le temps de lire et relire. Je vais entreprendre ce qui pourrait être une course sans fin dans le dédale du dictionnaire. Mais je vous rassure, il y aura une fin. Qu’est-ce donc qu’une unité élémentaire ? Je clique sur « unité », je fais défiler le texte et je trouve : « Unité élémentaire : compagnie, escadron, batterie ou escadrille (suivant l’arme) ». Là, je suis descendu vraiment trop bas. Je remonte à la définition générale : « Caractère de ce qui est unique (par opposition à pluralité). Caractère de ce qui forme un tout, dont les diverses parties constituent un ensemble indivisible. L’unité du moi. »

L’unité serait donc ce qui est unique ?

Je reclique aussitôt, fait défiler derechef et trouve un peu d’élémentaire, mon cher : « Très simple, réduit à l’essentiel ». Maintenant, je mets tout bout à bout : la phrase serait donc une chose qui aurait « le caractère de ce qui est unique, très simple, réduit à l’essentiel… » et qui, en même temps serait « formée de plusieurs mots ou groupes de mots… » Donc, une unité réduite à l’essentiel formée de plusieurs éléments… Je vous vois perplexe, la mâchoire crispée et les muscles bandés comme pour le départ d’un cent mètres… Attendez une seconde avant de vous sauver en courant ; détendez-vous… Ça va ?

Comment vous faites pour sortir de ce… de cette… Enfin, comment voulez-vous que les enfants de l’école y comprenne quelque chose ?

Je ne vous le fais pas dire. Bon, et si je vous disais, maintenant : une phrase, c’est… un message ?

Un message ? Et… c’est quoi un message ?

C’est encore une bonne question. Un message, c’est une information, une information plus ou moins développée.

 Alors, quand je reçois une information plus ou moins développée, c’est une phrase ? Et si j’en donne une, n’importe laquelle, je donne une phrase ?

Exactement. Une information peut être un renseignement, une question, une explication, n’importe quel discours, tout ce que vous voudrez. J’ajoute, et là, je vais peut-être vous étonner, qu’il est possible de faire une phrase avec un seul mot.

Ah ?

Voilà !

Quoi ?

Voilà, encore ! Oui ! Ah ? Voilà !  Quoi ? sont des messages, des phrases que nous échangeons, des informations. Informare – c’est encore un verbe latin et ce n’est pas le dernier que nous rencontrons, je vous préviens – veut dire donner une forme ; c’est bien ce que nous faisons quand nous parlons ou quand nous écrivons : nous donnons des formes à ce que nous voulons dire ou écrire. Tenez, et là je vais non pas peut-être mais sûrement vous étonner : comme une forme n’est pas obligatoirement un mot – une cloche à fromage, ou une soupière, par exemple – il est possible de faire des phrases sans prononcer un seul mot.

Sans prononcer un seul mot ? Alors là, je demande à voir !

Eh bien, voyez et regardez ! (Je lève un peu le bras droit que je tiens mi-tendu, je replie le majeur, l’annulaire et l’auriculaire contre la paume de ma main, j’appuie sur eux le pouce, puis je lève l’index et le plie et le déplie à plusieurs reprises. Lui, fait machinalement un pas dans ma direction.)

Attendez… Ce signe que vous faites avec votre doigt qui remue, là, vous allez pas me dire que c’est une phrase !

Je vais vous le dire : c’est une phrase. La preuve ?  Vous avez bougé.

C’est vrai, j’ai bougé, je le reconnais.

Je vais tout vous dire : dans le signe que j’ai fait avec mon doigt aux souples phalanges, il y a des mots cachés – Approchez-vous !  Venez près de moi ! –, et vous les avez compris sans que j’aie eu besoin de les prononcer.  Et tout à l’heure, quand vous assuriez que vous n’aviez rien dit, vous vous rappelez ?

Tous les signes sont comme ça ?

Vous êtes dans votre automobile, vous roulez sur une départementale et vous apercevez sur le bord de la route un panneau en forme de triangle peint en jaune avec un gros point d’exclamation noir au milieu. Qu’est-ce que vous comprenez ?

Je comprends que je dois faire attention, ralentir, parce que la route n’est pas en bon état, ou pour une autre raison.

Cette information des Ponts et Chaussée est contenue dans ce signe qui remplace de manière très efficace une ou plusieurs phrases écrites que vous ne pourriez pas vraiment bien lire en roulant. Il faudrait donc vous arrêter, descendre de voiture, et les autres conducteurs devraient… non, mais vous imaginez le bouchon ! Le panneau est quand même plus pratique. La seule condition, nécessaire et suffisante, est de se mettre d’accord sur la signification. Il faut donc des codes partout ; dans les couloirs des administrations pour frapper aux bonnes portes, dans les trains pour ne pas utiliser son téléphone portable, dans les avions pour ne pas fumer, et, pour se déplacer en automobile, il faut un code de la route que vous avez intérêt à bien connaître avant de vous lancer sur les routes françaises et étrangères. Par exemple, en Suisse, les autoroutes sont annoncées par des panneaux peints en vert alors qu’en France ils sont peints en bleu. Ne me demandez pas pourquoi.

Moi, je sais : il y a beaucoup de pâturages verts pour les vaches suisses et beaucoup de mers bleues pour les vacances françaises sur les plages. Ça explique tout. Au fait, pour vos panneaux d’autoroute suisses et français, les couleurs sont différentes, d’accord, mais le dessin est le même : une route à deux chaussées.

Il y a un double signe ; le dessin et la couleur ; les spécialistes expliquent cela en disant qu’il y a redondance.

Redondance ?

Le nom vient toujours et encore d’un verbe latin qui signifie déborder, être en excédent.  Vous voyez les feux tricolores des carrefours ? Le rouge est en haut, et le vert en bas, ce qui est très utile à ceux qui souffrent de daltonisme.

Il fallait y penser.

Votre « Ah ? » et votre « Quoi ? » sont le contraire de la redondance : une réduction, une concision de ce que vous pensiez ; en disant « Ah ? » vous disiez « Je suis extrêmement surpris de ce que vous me dites-là. » et votre « Quoi ? » signifiait « Je ne comprends pas du tout ce que peut bien signifier votre voilà. »

Attendez un peu…  En développé, votre voilà, ce ne serait pas quelque chose comme : « Le Ah ! que vous venez de prononcer est un exemple stupéfiant d‘intelligence de phrase avec un seul mot. »

Hm… oui… en gros, c’est à peu près ça, mais seulement en gros.

Une phrase, c’est donc toujours des mots, même s’ils ne sont pas dits ?

Il n’y a pas de phrase sans mots mais les mots ne sont pas toujours prononcés ou écrits, oui. Alors, entre nous, vous voyez bien que la majuscule et le point… Bref, toute phrase est un message et tout message est une phrase.

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