Cahier de vacances : la grammaire en questions (4)

b – second ensemble et le sens du mot « verbe ».

Je sens dans votre voix comme de l’irritation… Bon. C’est vrai que tout ça est important, mais quand même, calmez-vous !  Et verbe, ça va vous mettre encore dans tous vos états ou c’est plus paisible ?

C’est encore un mot qui peut dire autre chose que ce que qu’il dit, mais en moins compliqué.

Comment ça ?

En latin, verbum signifie mot, parole. C’est moins compliqué parce que si on utilise encore le mot dans ce sens, ce n’est pas dans le langage courant, donc très rarement. Oui ?

Quand j’étais enfant, j’allais à la messe et je me rappelle cette phrase : « Et le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ».  Je ne comprenais pas comment un verbe pouvait devenir de la chair. Je vois que vous connaissez.

L’Évangile de Jean. Il a été écrit en grec et le nom équivalent au verbum latin est logos. Le sens c’est que la parole qui est au commencement s’incarne en un homme.

Comment vous comprenez ça ?

Par qui voulez-vous que soient écrits les textes sinon par des hommes ? Verbe sert à désigner le « mot qui, dans une proposition, exprime l’action ou l’état du sujet et porte les désinences de temps et de mode ». (Larousse) Dans l’exemple le maçon construit un mur, construit indique une action. Quant à l’état…

Attendez… Je me rappelle être, paraître, sembler, devenir, rester. Il y en a d’autres ?

Oui. Qu’est-ce que vous comprenez par état ?

Ben… Une situation.

En quoi devenir décrit une situation ou un état analogue à ce que décrivent rester ou sembler ?

J’ai l’impression que vous n’acceptez pas non plus état.

Je n’accepte pas ce qui n’est pas expliqué et qui est seulement donné à apprendre pour être récité par cœur. Tous ces verbes dits d’état ont en commun une information qui renvoie au composant actif, le « sujet ».  Pour être plus concret : je retrouve notre maçon au pied de son mur, il est midi et demi, il vient de finir son casse-croûte et se repose un instant. S’agissant d’action ou d’état, quelle différence faites-vous entre le maçon dort et le maçon semble dormir ?

Le maçon dort… Normalement, c’est une action, non ?

D’où vient votre hésitation ?

Parce que dormir, comme action, c’est bizarre.

Quand vous dormez, votre corps et votre esprit sont en action parce que vous êtes vivant. Le maçon qui dort respire, ses bras et ses jambes peuvent bouger, il peut même émettre des sons, des paroles. Le maçon semble dormir ?

Il n’est pas sûr qu’il dorme. 

Si dormir concerne bien le maçon, ce que je dis, c’est ce que je perçois de la situation du maçon qui ne correspond pas forcément à la réalité. Vous avez raison, il est possible que le maçon ne dorme pas.

Alors, dormir, c’est un état du maçon dans votre tête ?

Et si je dis le maçon reste ou demeure paisible ?

Paisible concerne toujours le maçon, mais là, ce n’est plus dans votre tête.

Cela dit, le seul verbe vraiment d’« état » est le verbe être, mais c’est aussi le plus mystérieux et le plus complexe.

Pourquoi ?

D’abord parce qu’il nous renvoie à l’énigme de ce que nous sommes et…

L’énigme de ce que nous sommes Vous voulez dire ?

Savez-vous qui vous êtes exactement avec ou sans ce qu’on vous a donné ou transmis sans vous demander votre avis : votre nationalité, vos parents, votre nom, votre yeux, votre sexe, etc. ? Ensuite être est utilisé pour former certains temps de certains verbes. Quand vous dites : Je suis et Je suis parti, vous utilisez deux fois le verbe être : dans le premier cas il s’agit de votre être, dans le second d’une action.

Mais on ne dit jamais Je suis, tout seul, comme ça, sans rien ajouter !

C’est vrai, sauf peut-être dans certains cas dramatiques où les hommes n’ont plus que cette expression pour ne pas se perdre avant de mourir. S’ils disent Je suis, il est vraisemblable qu’ils ne le disent qu’à eux-mêmes, et encore à voix basse pour ne pas être entendus de leurs bourreaux qui croiraient entendre J’existe et ne comprendraient pas.

Être et exister, ce n’est pas la même chose ?

Exister vient encore d’un verbe latin – exsistere – qui exprime le mouvement de la vie ; littéralement exsistere c’est « sortir de, s’élever, naître », et exister désigne plutôt le vivant de l’organisme en action permanente ; être concerne la conscience de celui qui est vivant, qui est conscient de cette conscience et qui se demande ce qu’il en fait. Être ou ne pas être, c’est ça.

Si je comprends bien, on pourrait exister sans être ?

Descartes, un philosophe français du 17ème siècle qui écrivait en latin, conclut une de ses réflexions par Cogito ergo sum que nous traduisons par Je pense (cogito) donc (ergo) je suis (sum) et non par Je pense donc j’existe.

Alors, si je demande à quelqu’un : Qui êtes-vous ?  Je pose une question indiscrète ?

Si vous la posez relativement à son être, c’est effectivement une question indiscrète sinon indécente. Jacques Prévert en donne une bonne illustration dans la Deuxième époque du film de Marcel Carné Les Enfants du Paradis.

Vous pouvez raconter ?

Il est difficile de raconter un film, encore plus un dialogue. Je préfère vous inciter à voir et à revoir ce film. Vous découvrirez notamment un personnage préoccupé par ses propres contradictions, qui les assume, et renvoie avec une belle ironie à son interlocuteur la question qu’il vient de lui poser Qui êtes-vous ? 

Et si je dis Je suis grand ou Je suis petit ?

Là, vous utilisez le verbe comme s’il était le signe mathématique d’identité : c’est un peu comme si vous disiez : je = grand, je = petit. C’est bien de vous qu’il s’agit, mais seulement d’une partie de vous, ici votre taille, ce qui n’est pas d’une importance considérable par rapport à la globalité de votre être. Il serait plus pertinent de dire : je mesure tant.

Un mètre soixante-quinze. Je dis ça pour vous détendre. Alors, chaque fois que je mets quelque chose après être en parlant de moi, je fais comme si je disais qui je suis alors que je ne parle que d’une partie de moi ?

Je vous disais que le verbe être est très mystérieux ; il est à la fois être et non-être.

Si je vous ai bien compris, on n’utilise pas être tout seul, sauf dans le cas dramatique que vous avez évoqué. On ne dit pas : Je suis, sans ajouter quelque chose ?

On peut le dire, mais pas sous cette forme.

Comment ?

Quand j’ignore où je me trouve et que je demande Où suis-je ? Et aussi, mais je reviens à la question essentielle, Qui suis-je ? 

On ne peut pas passer sa vie à se poser cette question !

Croyez-vous qu’on fasse autre chose ?

Eh oui ! Vivre c’est être actif !

Une chose est sûre : la quasi-totalité des verbes sont des verbes d’action.

Vous voyez bien !

Je vois que ce que vous prenez pour une preuve n’est peut-être que la confirmation de ce que je vous disais. Tant de verbes d’action pour un seul verbe être et quelques verbes appelés d’« état » – une vingtaine – ça ressemble beaucoup à de l’agitation. Cela dit,  je vous rejoins pour dire que la vie est action, à condition de ne pas la dissocier de la pensée.

Alors, on garde « état » ?

Prenons la formule de Simone de Beauvoir « On ne nait pas femme, on le devient ». Devient sera analysé comme un verbe d’état. Naît, qu’en dites-vous ? Action ou état ?

Naître, c’est une action, mais ici… C’est l’équivalent d’être ?

Naît n’est effectivement pas employé dans le sens de l’action de naître, mais dans le sens du fait : une femme n’est pas une femme du fait de sa naissance.

Vous en avez d’autres, comme ça ?

Il est savant et il passe pour savant.

Il est savant, c’est vrai, il est savant, Il passe pour savant… comme pour votre maçon qui semblait dormir, c’est dans la tête de ceux qui le disent que ça se passe ?

Oui.

On garde « état » ?

En expliquant que le verbe d’état signifie « être dans l’état de… ».

À coller dans le cahier.

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