Le Coryphée annonce l’arrivée de Créon, précise qu’il tient son fils mort dans ses bras, et ajoute ce commentaire : « un malheur qui n’est pas le fait d’un autre, mais de sa propre faute. » (1259,1260)
La faute n’est pas seulement en amont (interdiction d’enterrer Polynice) mais dans la réparation même de la faute puisque, comme on l’a vu, Sophocle a beaucoup insisté sur le temps donné prioritairement à l’ensevelissement du mort, une manière d’indiquer qu’il est celui pendant lequel Antigone s’est pendue. En d’autres termes, le vivant doit primer sur le mort et le contraire conduit inévitablement à la catastrophe.
Créon commence un long discours de déplorations : Ah ! Fautes entêtées de pensées insensées ! Ô vous, qui voyez les meurtriers et les morts de la mêmes famille ! Hélas ! ce sont les aberrations de mes décisions ! Ah, mon enfant, jeune avec une mort jeune ! Aiai, aiai ! tu es mort, tu es parti à cause de mes résolutions funestes, non des tiennes.
Coryphée : Hélas, il me semble que c’est tardivement que tu découvres ce qui sert de règle.
Créon : Hélas ! c’est dans l’infortune que je l’apprends ; (…)
La suite de la strophe présente un problème intéressant en ce sens qu’il concerne un élément de la problématique du tragique, la liberté (j’y reviendrai dans la conclusion) par le biais du rapport avec les dieux.
Voici ce qu’il vient de découvrir : « Dans ma tête (une mise en valeur en tête de phrase que nous rendons par « c’est… que » = c’est dans ma tête qu’…) un dieu (dans le sens de la divinité en général), avant et encore maintenant, s’emparant de moi en fardeau pesant [= pesant de tout son poids ] (,…)
Sophocle utilise alors « epaïsen », 3ème personne du singulier de l’aoriste (= passé simple ou passé composé) qui peut venir soit de païzein (s’amuser, se jouer de) soit de païein (frapper). Qu’entendaient les spectateurs ? « dans ma tête… s’est joué de moi ou a frappé » ? Les deux ? Les traducteurs choisissent « frapper », sans doute à cause du fardeau pesant. Comme « l’homme jouet des dieux » fait partie de la pensée de Sophocle (cf. Œdipe Roi), il est bien possible qu’il se soit lui-même amusé avec cette ambiguïté pour frapper les esprits. Peut-être faut-il traduire « s’est amusé à me cogner dans la tête » ? Un peu plus loin Créon dira de lui-même qu’il est fou.
(…) et m’a secoué dans des chemins sauvages, hélas ! bouleversant une joie qui peut être foulée aux pieds. Hélas, hélas ! Iô ! les souffrances morales des mortels sont éprouvantes ! »
La longue plainte [chantée] ponctuée de cris pose, accolée aux émotions, la question des critères de la responsabilité humaine – dans le sens de réponse adéquate – qu’il ne faut donc pas chercher du côté des dieux. Elle s’accentue encore quand un serviteur vient lui annoncer la mort non de sa femme mais de la femme pleinement mère* de ce mort (1282) dont Créon ne réalise pas qu’il s’agit de son épouse, avant que le serviteur ne l’invite à vérifier : « Tu peux regarder : elle n’est plus à l’intérieur du palais » (1294)
* en écho Créon répondra « Hélas, hélas, mère infortunée, hélas, enfant ! » (1300) une manière pour Sophocle de suggérer que le lien de la philia se retourne contre celui qui l’avait méprisé (= le lien mère-fils prime sur le lien épouse-époux), d’autant que le Serviteur lui révèle qu’avant de se tuer d’un coup d’épée (= la mère se tue comme le fils) Eurydice a déploré les morts des deux fils (Mégarée, l’aîné a été tué pendant le conflit) « après avoir chanté des chants de malheur contre toi, meurtrier de ses enfants. » (1305).
Créon demande alors à ses serviteurs de l’emmener lui « qui n’est pas davantage que personne (= qui n’est plus rien) » (1326), il invoque quatre fois la mort « Qu’elle vienne ! » (1328, 1331) ce qui provoque cette réplique du Coryphée « Cela, c’est le futur. C’est du présent qu’il faut faire quelque chose. Car c’est de lui* que ceux qu’il concerne doivent se préoccuper. »
*le présent, plutôt que le futur : le Coryphée tente d’inciter à l’action celui proclame son effondrement : « Emmenez loin d’ici un homme fou qui, ô mon enfant, t’a tué sans le vouloir, et elle [Eurydice] aussi ; misérable que je suis, je ne sais où regarder en priorité ; tout se brise entre mes mains, et c’est un sort intolérable qui a fondu sur ma tête. » (1339 > 1446)
La conclusion du Coryphée est une sortie du théâtre tragique par l’affirmation d’une vérité générale censée énoncer un bon sens consensuel, une « morale », dans le sens qu’on donne à ce qui commence ou termine les Fables de La Fontaine : « Ce qui compte le plus pour le bonheur, c’est « to fronein » (le fait de penser, d’être sensé, sage). Et il faut n’être impie en rien envers les dieux ; les grands discours font payer en retour de grands désastres aux présomptueux, et à la vieillesse ils enseignent la sagesse » (1348 >1352)
À suivre, pour terminer, un essai de synthèse.