Le tragique et la tragédie : Électre – Eschyle : Les Choéphores (5)

Les monologues et les dialogues chantés et dansés dans la première partie de la scène suivante sont comme une transe paroxystique nécessaire à la « mise en condition » d’Oreste pour le double assassinat qu’il doit accomplir. Ce long épisode (306 > 509) se termine, sur le tertre de la tombe où il est monté avec sa sœur, par l’incantation de leur père, avant le dévoilement du plan qu’il a imaginé. (510 > 584)

C’est, à mon sens, dans les 203 vers de cette première partie que le Chant du bouc grec devient notre tragique, à savoir non la mort elle-même, mais, et dans le registre émotionnel choisi, le non-maîtrisé de la mort.

Eschyle fait définir par le Coryphée un principe :

« Allons, ô puissantes Moires (= personnification du Destin – les Parques, à Rome), que par la volonté de Zeus cela s’achève par où passe le droit : « Qu’à une parole hostile réponde une parole hostile », c’est le paiement de la dette que Justice va réclamant à grands cris. « Qu’au coup meurtrier réponde en échange un coup meurtrier ; « au coupable le châtiment », c’est ce qu’un proverbe trois fois vieux proclame ». (306 > 314)

Le problème que pose ce principe [il fonde la loi dite du talion – du latin talis = tel : la peine est telle qu’a été le délit ou le crime – cf. « œil pour œil, dent pour dent »], c’est d’abord qu’il n’est pas celui du droit et de la justice de la société athénienne qui assiste au spectacle, ensuite qu’il est censé justifier, avec l’aide des dieux que révère cette société, un acte de justice qui s’exprimera par un double assassinat – dont un matricide.

Il s’agit donc de déterminer ce que vise Eschyle qui ne cherche évidemment pas à instaurer un nouveau droit et un nouvelle justice.

La longue séquence ne s’adresse pas à la pensée – il ne s’agit pas d’argumenter – elle sollicite la sensibilité par l’exacerbation des émotions – dont celle, essentielle, que produisait la musique – dans le cadre du dialogue avec le père mort assassiné.

Quand il fait chanter à Électre (il faut imaginer l’accompagnement puissant de l’aulos – hautbois à double tuyau) « Écoute maintenant, ô père, à ton tour, mes douleurs aux larmes abondantes ; tes deux enfants chantent pour toi le thrène (chant de deuil) sur ta tombe »  (332 > 335), il fait monter d’un cran le trouble émotionnel du spectateur ; encore d’un cran dans les trois premiers vers de  la cinquième strophe du dialogue, par le chant du Chœur (douze voix dans le haut du registre soutenues par l’instrument)  : « Qu’il me soit donné d’entendre les hurlements rituels pour l’homme frappé [Égisthe] et la femme anéantie [Clytemnestre] » (384 > 387), et encore dans les quatre derniers qui proposent dans une structure de juxtaposition les images de ce qui ressemble à une dépossession de soi : « Oui, pourquoi enfermer une telle pensée qui vole obstinément, devant mon visage un désir âpre de mon cœur est battu par les vents, objet de haine nourrie de ressentiment ? » (388 >392)

Ce qui est ainsi mis en jeu dans le rapport symbiotique entre le Chœur et les personnages, c’est l’appel au mort pour donner la mort selon l’injonction d’Apollon.

Oreste : Je te parle : père, viens à l’aide de tes enfants. 

Électre : Moi aussi je t’appelle en pleurant.

Le Chœur : Notre révolte commune crie les mêmes paroles ; écoute, viens à la lumière, sois avec nous contre nos ennemis. (456 > 460)

Si l’on considère l’itinéraire de la trilogie, ce qu’Eschyle met en évidence, ici de manière paroxystique,  c’est la dimension passionnelle d’un rapport avec la mort qu’il rejette : le tragique n’est ni dans l’assassinat d’Agamemnon, ni dans ceux d’Égisthe et de Clytemnestre, il est dans le non-maîtrisé de la mort que représente dans le mythe la nécessité – en l’occurrence de tuer – une nécessité à laquelle Eschyle substituera le délibéré du choix (dans Les Euménides – j’y reviendrai en conclusion), comme le fera Sophocle avec le suicide d’Antigone (Antigone) : sous ses deux aspects, tuer et mourir, la mort est, pour l’un comme pour l’autre, du ressort de la décision humaine.

L’épisode se termine (510 > 584) par un dialogue parlé entre Oreste et le Coryphée. À la séquence « opéra » du non-maîtrisé tragique du réel humain, succède le maîtrisé dramatique de la réalité théâtrale : Oreste veut maintenant comprendre, avant d’agir, pourquoi Clytemnestre a envoyé ces libations. Le Coryphée explique qu’elle a été perturbée par un rêve éprouvant : elle enfantait puis allaitait un serpent qui la tuait. Elle a donc envoyé les libations pour rechercher un apaisement. Oreste comprend le rêve comme l’autorisation de tuer (le rêve est alors considéré comme un message des dieux) et dévoile alors son plan : Pylade et lui vont se présenter au palais pour demander l’hospitalité qui doit être accordée aux hôtes de passage et, une fois introduit, il tuera Égisthe et sa mère. [Entre cet épisode et le dénouement – le double assassinat – le Chœur interprète un chant qui insiste sur la gravité du crime commis par Clytemnestre mais dont l’authenticité n’est pas certaine, disent les spécialistes des manuscrits]

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