6 – propositions indépendantes
On ne pourrait pas changer d’exemple ?
Vous en avez assez de la pluie ?
La pluie, le parapluie, ça va un moment, mais à la longue…
De toute façon, quels que soient les exemples, avec ou sans parapluie…
Les définitions, oui, je sais !
Je vous avais prévenu. Comment voulez-vous avancer dans la connaissance du langage si vous ne commencez pas par examiner les définitions officielles ? Notamment en confrontant les mots savants de la grammaire à leur étymologie ; si elle ne donne pas les réponses pour la recherche du sens qui est l’objet de notre entretien, elle est une base critique non seulement pour l’usage des mots, mais pour les choix que font les grammairiens qui ne sont pas de purs esprits mais des hommes et des femmes engagés dans la vie économique, sociale, politique et idéologique.
Je suis d’accord avec cette philosophie. Mais parfois j’aimerais aller plus vite.
Vous avez un rendez-vous urgent ?
Vous avez de ces questions !
Nous avons déjà vu ce qu’est une proposition.
Oui, mais faites un peu comme si nous ne l’avions pas déjà vu.
Vous auriez oublié ?
C’est pas ça, non, c’est qu’il y a tellement de choses !
Vous n’êtes pas obligé de tout garder. Faites des tris, choisissez, éliminez conservez… Tenez, par exemple, la définition savante de la Grammaire de référence que vous semblez avoir oubliée : Unité syntaxique élémentaire de la phrase généralement construite autour d’un verbe.
Vous pensez qu’il faut la jeter ?
Pas du tout, au contraire, mais elle n’a d’intérêt que si vous êtes capable de la restituer sans l’avoir apprise par cœur. Comme toutes les autres.
Et la vôtre, celle qui n’est pas savante, vous pouvez la redire ?
C’est plus une explication qu’une définition : une proposition – le verbe latin proponere signifie placer devant les yeux, annoncer –. est une information complète constituant tout ou partie d’une phrase. Nous allons en découvrir un certain nombre dans les nouveaux exemples, sans pluie.
Je sens comme un regret. Écoutez, si vous tenez à votre parapluie… Je plaisante ! Par quoi on commence ?
Par le mot indépendant. Il est composé de trois éléments issus du latin : le verbe pendere qui signifie pendre ; augmenté de de, il signifie dépendre de, et avec la négation in, ne pas dépendre de.
In est une négation ? Tiens, j’aurais cru que ça voulait dire dans… Comme dans injection, non ? Je me trompe ?
Dites donc, vous !
Quoi, moi ?
Vous me faites marcher depuis le début ! Vous connaissez le latin !
Mais non, pas du tout ! Seulement, je suis des cours de secourisme et la dernière fois, il a été question de piqûres, d’injections musculaires et intraveineuses. Le secouriste nous a expliqué ce que voulait dire injection ; je le soupçonne d’avoir appris le latin, lui aussi ; il a à peu près votre âge et tout le monde l’apprenait à votre époque. Non ? Tiens, j’aurais cru… Bon, qu’est-ce que je disais ? Ah oui, je parlais de l’injection : on envoie un produit dans un muscle ou dans une veine avec une seringue. Vous voyez, je ne sais pas le latin, je sais juste injection, inutile de vous mettre dans cet état ! Et alors, votre in qui est une négation ?
Hm… Il y a deux in qui sont deux préfixes, c’est-à-dire des éléments qui se placent au début d’un mot (figere veut dire fixer et prae signifie devant). Celui de votre secouriste, qui a mon âge et qui a appris le latin, signifie dans, sur, et l’autre est une négation qu’on retrouve dans de nombreux mots. Par exemple…
Attendez, j’ai envie de trouver tout seul… heu…in… inconnu donc qui n’est pas connu, improbable, qui n’est pas probable, impossible qui n’est pas possible, et encore innocent… qui n’est pas… « nocent » ?
Est innocent celui qui ne nuit pas ; le verbe latin nocere (d’où vient nuire) a donné nocif, nocivité, mais pas « nocent » ; il y a seulement des innocents, si j’ose dire. J’ajoute que le in ou im a pu devenir il (illogique) ou ir (irresponsable).
C’est quand même pratique le latin… Et je ne dis pas ça pour vous provoquer, vous le savez, ce n’est pas mon genre !
Oui, oui. Revenons à notre proposition indépendante : ou elle est seule dans la phrase ou elle est avec d’autres mais sans dépendre d’aucune et sans qu’aucune ne dépende d’elle. Voici un exemple : « Je sentis avant de penser ; c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. »
Ça, oui, c’est autre chose que la pluie et le parapluie ! Mes félicitations !
Je n’en suis pas l’auteur.
Ah ? C’est qui ?
Jean-Jacques Rousseau.
Le Rousseau de la chanson du titi parisien ? Attendez, j’ai son nom sur le bout de la langue ! Gavroche, c’est ça ! « Joie est mon caractère, c’est la faute à Voltaire, misère est mon trousseau, c’est la faute à Rousseau. Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est la faute Rousseau. » Vous voyez, je connais mes classiques ! C’est de Victor Hugo ?
C’est bien ce Rousseau-là et cet Hugo-ci. L’extrait de la chanson fournit aussi de bons exemples de propositions indépendantes. Qu’en dites-vous ?
Un instant, je regarde et… je vois deux phrases composées chacune de quatre propositions identiques… donc, en tout, huit propositions indépendantes ?
Oui. Quatre informations chaque fois, mises les unes à côté des autres, donc juxtaposées, sans aucun mot qui soulignerait une dépendance de l’une ou de l’autre. Je les résume : la joie, Voltaire, la misère, Rousseau, tombé, Voltaire, le nez dans le ruisseau, Rousseau. En réalité, il y a bien des relations entre les informations, mais elles ne sont pas soulignées.
Vous gardez proposition ?
À condition d’expliquer qu’il s’agit d’une information, comme une petite phrase à l’intérieur de la grande phrase, avec son composant, ici actif, et son verbe, l’un et l’autre plus ou moins développés. Ce qu’il faut préciser, et c’est la raison d’être de l’analyse grammaticale, c’est le rapport de sens entre ces propositions.
On pourrait dire que Voltaire est la cause de la joie, Rousseau la cause de la misère ?
Oui, si on fait une lecture simple.
Et si on fait une lecture complexe ?
Voltaire, considéré comme un des pères de la révolution de1789, comme Rousseau et les autres philosophes du 18ème siècle qu’on appelle le siècle des Lumières, n’a pas eu et n’a toujours pas que des amis, c’est le moins que je puisse dire. Il ne suscitait pas et ne suscite toujours pas systématiquement la joie de Gavroche chez tous ses lecteurs. Son ironie, son rire la suscitent chez certains, chez d’autres, c’est plutôt de l’agacement voire de l’irritation et de l’animosité. La joie dont parle le jeune héros des Misérables au moment d’être tué par les soldats devant la barricade de ses compagnons républicains révoltés, est celle qui naît d’un accord avec l’esprit de Voltaire, ses idées, ses critiques, peut-être surtout la manière dont il les présente dans son œuvre.
Et le rapport entre la misère et Rousseau ?
Rousseau défendait des idéaux d’égalité à la fin du 18ème siècle ; ceux qui luttaient pour cela au début du 19ème siècle, au moment où se déroule l’histoire des Misérables, n’ont pas souvent fait fortune parce qu’ils devenaient des marginaux plus ou moins recherchés par les diverses polices et mettaient en jeu leur liberté, jusqu’à leur vie, d’où la « misère » évoquée par la chanson de Gavroche.
Alors, la faute à Voltaire et à Rousseau, ça doit être plutôt ce que disaient ceux qui n’étaient pas d’accord avec eux, qui combattaient leurs idées et qui envoyaient la troupe contre les insurgés républicains, non ? Et Gavroche le chante aux soldats pour les provoquer, c’est ça ?
C’est aussi pour lui qu’il chante, sans doute même surtout pour lui, pour se rappeler pourquoi il risque ainsi sa vie, pour se réconforter ; ce n’est pas contradictoire avec la provocation qui alimente le courage : il excite les soldats en réussissant à éviter les balles alors qu’il récupère les cartouches des morts pour les donner aux insurgés de la barricade.
Sauf la dernière.
Qui lui met le nez dans le ruisseau, oui.
C’est un peu comme si le soldat qui a tiré s’appelait Rousseau… Et votre exemple de tout à l’heure ?
Il est extrait de ses Confessions. À un moment difficile de sa vie, il a voulu expliquer qui il était et justifier les choix qu’il avait faits. En particulier, celui d’abandonner ses cinq enfants. Certains de ses amis le lui ont reproché, et ses ennemis politiques s’en sont servis pour mener des campagnes contre lui, Voltaire, notamment, qui n’était pas toujours très élégant dans ses attaques contre ceux qu’il n’aimait pas.
Quand même, abandonner ses enfants !
Ce n’est pas rien. Mais à l’époque, cet abandon n’était pas considéré de la même façon qu’aujourd’hui ; il existait des lieux où l’on pouvait déposer ses enfants si on ne souhaitait pas les garder.
Ah bon ?
Rousseau s’en explique dans son livre. Il dit qu’il en fut malheureux, qu’il s’est peut être trompé, mais qu’au moment où il a pris cette décision, il se sentait dans l’incapacité d’être un père ; il était persuadé qu’il préservait ses enfants du pire en les confiant à d’autres. Qui peut prétendre le juger ? C’est au début du livre qu’il écrit : « Je sentis avant de penser ; c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. » Comment comprenez-vous le message ?
Je vois deux phrases ; la première contient deux propositions séparées par un point-virgule, donc deux propositions indépendantes, et la seconde une seule proposition, forcément indépendante. Le point-virgule, ça ne sépare pas deux phrases mais deux propositions de la même phrase ?
C’est un arrêt moins long que le point et plus long qu’une virgule. Encore une question de nuance. Ces deux propositions, je vous le disais, sont comme deux petites phrases. Donc deux informations juxtaposées. Vous voulez qu’on essaie de trouver le rapport entre elles ?
On entre dans du complexe, c’est ça ? Bon, d’accord, allons-y.
Première proposition : « Je sentis avant de penser ; (…) ». Je vous écoute.
J’ai l’impression qu’il veut donner une information inattendue, comme si ce qu’il dit n’arrivait pas à tout le monde, comme si c’était réservé à lui. Au point-virgule, je m’arrête, juste le temps de me demander si c’est vrai.
Le point-virgule vous laisse vraiment le temps de la réflexion ?
Ben… pas vraiment, non. Disons que ça imprime.
J’aime bien.
Sérieux ?
Mais oui ! Après coup, qu’en dites -vous ?
Eh bien, si « Je sentis avant de penser » apparaît surprenant quand on lit, et si ça me titille le cerveau, c’est parce que je ne me dis pas ça tous les jours. C’est de la philosophie et je ne suis pas philosophe, comme vous savez.
On en reparlera. Et : « … c’est le sort commun de l’humanité. » ?
C’est un peu ce que je me suis dit après avoir été arrêté par le point-virgule. Ce qui était imprimé, c’est du genre, quand on est un enfant, on commence par sentir. C’est évident. Alors pourquoi il présente ça comme une information exceptionnelle ?
Ça l’était bien un peu pour vous, au moins jusqu’au point-virgule. Et « Je l’éprouvai plus qu’un autre. » ?
Je comprends : j’ai écrit les deux propositions de la première phrase pour vous faire croire que je ne suis pas comme vous, puis que je suis comme vous, et celle de la seconde phrase pour vous dire qu’en réalité je suis différent.
Si vous aviez à représenter ces trois propositions par un dessin, que dessineriez-vous ?
Un dessin ?… Je ne sais pas.
Que dites-vous de celui-ci par exemple : (un premier trait monte, un second descend, un troisième remonte plus haut que le premier).
C’est quoi ?
Le premier trait, c’est la première proposition ; l’idée vous paraît inhabituelle, surprenante, c’est bien ce que vous disiez ?
Oui.
Donc elle décolle de la surface du quotidien, du banal. Elle atteint un niveau modeste où elle s’arrête parce que vous avez commencé à vous dire qu’après tout sentir avant de penser ce n’est pas si extraordinaire que ça. Après l’arrêt du point-virgule qui vous permet de relativiser cette nouveauté, la seconde proposition nous ramène au « sort commun de l’humanité », au niveau de l’ordinaire ; le deuxième trait redescend donc, mais pas exactement au niveau d’où est parti le premier ; légèrement plus haut puisque votre pensée s’est mise en route et a progressé. Quant au troisième trait, il monte plus haut que le premiler parce que « Je l’éprouvai plus qu’un autre. » nous transporte au-delà de la sphère du commun.
Vos traits, ils représentent ce que j’ai senti et ce que j’ai compris ?
Oui. Vous voyez mieux maintenant pourquoi il a construit des propositions indépendantes et pourquoi il a choisi de les organiser en deux phrases et pas en trois : la première a l’apparence d’un numéro d’illusion en deux temps qui commencerait par surprendre le spectateur avant de le laisser sur sa faim. Un prestidigitateur décevant. Et c’est précisément à ce moment-là, au moment où le spectateur est au creux de la déception que l’artiste le propulse dans l’étrangeté avec la troisième phrase.
Bravo l’artiste ! Alors, les propositions indépendantes, c’est fait pour faire croire qu’on ne dit rien d’important ?
On peut dire qu’elles sont un moyen d’obliger le lecteur à intervenir.
Oui, mais pour ça, il faut qu’il soit au courant de tout ce que vous avez expliqué ! Moi, par exemple, même si je peux constater qu’il y a une première phrase avec deux propositions séparées par un point-virgule et une seconde phrase avec une seule proposition, même si je me dis que ces propositions sont indépendantes, comment voulez-vous que je trouve le sens que vous dites ?
C’est vrai ; si le constat est indispensable, il ne suffit pas ; il faut en plus une question.
Laquelle ?
Pourquoi ? Se demander pourquoi Rousseau a choisi de construire ces deux phrases de cette façon.