Le tragique et la tragédie (2)

Est-ce que le tragique est tout entier contenu dans les tragédies grecques qui en seraient l’expression exhaustive dans leurs différences, ou bien est-ce qu’elles n’en sont qu’un mode ? Est-ce que le récit des Évangiles est une tragédie ?

Les définitions lexicales modernes du tragique mettent en évidence des situations conflictuelles, désastreuses, dramatiques, effroyables, en y ajoutant l’idée essentielle du scénario écrit à l’avance, de la fatalité.

De ce point de vue, Œdipe (Œdipe Roi – Sophocle) ressemble à la Phèdre de Racine en ce sens que ni l’un ni l’autre ne maîtrisent les forces dont ils sont les jouets impuissants : l’oracle pour l’un, la passion amoureuse pour l’autre. De même Jésus ne maîtrise pas le scénario imaginé par Dieu, comme celui des héros tragiques découle d’une malédiction qui les dépasse.

Un début de réponse à la question initiale peut être apporté par l’étude du même sujet traité par les trois auteurs grecs : celui d’Électre, éponyme des pièces de Sophocle (415 ?) et Euripide (413), alors qu’Eschyle avait choisi pour titre Choèphoroï  (458 – Les Choéphores = porteuses de libations).

Ce personnage intervient dans le mythe des Atrides, une abominable histoire constituée de meurtres, de viols, d’inceste et d’anthropophagie, dans laquelle s’inscrit le mythe de la guerre de Troie.

Tous les personnages des épisodes de ce mythe sont des descendants plus ou moins directs de divinités, en particulier de Zeus : Agamemnon et Ménélas sont fils d’Atrée [> Atrides], qui est fils de Pélops [>Péloponnèse], qui est fils de Tantale, qui est fils de Zeus.

Atrée et son frère Thyeste tuent leur demi-frère Chrysippe et s’enfuient à Mycènes où ils se disputent le pouvoir. Thyeste séduit Aéropè, l’épouse de son frère, et tous deux tentent de le tromper par un subterfuge qu’il déjoue grâce à l’aide d’Hermès. Pour se venger de leur trahison, Atrée tue les enfants de son frère et les lui sert à table. [Tantale, le grand-père d’Atrée avait déjà servi son fils Pélops aux dieux (qui le reconstituèrent) pour tester leur omniscience – d’où son supplice : ne jamais pouvoir satisfaire ni sa faim ni sa soif.]

Les deux fils d’Atrée, Agamemnon et Ménélas épousent les deux demi-sœurs Clytemnestre et Hélène, la première, fille de Léda (mortelle) et Tyndare (mortel) et sœur de Castor, la seconde, fille de Léda et Zeus et sœur de Pollux.

Agamemnon et Clytemnestre sont les parents d’Iphigénie, Électre, Chrysotémis et Oreste, Ménélas et Hélène ceux d’Hermione.

La suite est connue : Hélène s’enfuit à Troie avec Pâris, Ménélas demande l’aide d’Agamemnon qui lève une armée et il leur faudra dix ans pour gagner la guerre. Pendant l’absence d’Agamemnon, Clytemnestre noue une relation avec Égisthe, le fils né de la relation incestueuse entre Thyeste (oncle d’Agamemnon) et sa fille Pélopia, et ils tuent Agamemnon à son retour de Troie. Les Choéphores (Eschyle) /  Électre (Sophocle, Euripide) racontent comment Électre et Oreste vengent la mort de leur père en tuant Egisthe et Clytemnestre, leur mère.

D’où peut venir l’idée d’un tel scénario qu’aucun des trois poètes n’a créé ? Autrement dit, pourquoi et pour quoi les hommes se plaisaient à imaginer et à se raconter des abominations avec lesquelles – c’est ce qui les distingue par exemple des tragédies politiques de Shakespeare – aucun événement ne peut rivaliser ?

Le tragique n’est pas dans l’histoire, il n’est pas dans quelque chose, il est constitué par le rapport que doivent construire les héros avec ce qui leur est imposé et contre quoi ils se débattent comme ils peuvent.

On verra comment chacun des trois auteurs essaie d’en finir avec ce que peut signifier ce scénario de malédiction.

Laisser un commentaire