Cahier de vacances : la grammaire en questions (21) 

Troisième mi-temps

Monologue                             

J’ai éteint le poste en colère. Le poste était égal à lui-même, c’est moi qui ne l’étais pas, et c’est pourquoi je n’ai pas eu envie de me coucher tout de suite. Je suis sorti sur la terrasse en me traitant de tous les noms. La douceur de la nuit m’a aidé à me calmer et je me suis dit que je n’avais pas raison de me mettre dans un tel état. Rimbaud aurait peut-être été un ardent supporter de l’équipe de Charleville. 

Quand même… soixante-dix mille personnes entassées dans un stade encourageant ou conspuant vingt-deux joueurs répartis en deux équipes qui s’efforcent pendant quatre-vingt-dix minutes d’envoyer un ballon rond dans un cadre rectangulaire défendu par le seul joueur qui ait le droit de se servir de ses mains ! Et moi, avec quelques centaines de milliers d’autres, assis devant mon poste de télévision, aussi tendu qu’un arc, comme si c’était le sort du monde qui se jouait pendant ces quatre-vingt-dix minutes.

Le calme tout à fait revenu, je me suis installé dans un fauteuil de la terrasse, j’ai embaumé la nuit-contenu de ma pipe-moyen-d’embaumer, l’ai bourrée de tabac-blond-matière d’un index-moyen-de-tasser, et je me suis convaincu que le moment était venu de régler une bonne fois pour toutes la question de l’enjeu du match de football en général qu’il soit un grand match, un match nul ou alors, comme celui de ce soir, complètement nul.  

Quel peut bien être le contenu du message diffusé par-delà les apparences par cet étrange ballet dansé par des manchots courant et donnant des coups de pieds dans un ballon ?  

Le nombre et la diversité de ses adeptes, les grandes passions que suscite ce sport indiquent assez qu’il n’y a là rien qui soit anodin et que se joue là forcément quelque chose d’important que signale sans doute cette spécificité remarquable : sauf exception rarissime, toutes les compétitions sportives sont constituées de points obtenus ou de buts marqués, alors que le football est la seule prestation à pouvoir être triplement nulle :  par le résultat vierge, par le même nombre de buts et par une prestation plate, stérile, frustrante, sans intérêt, qui donne envie de pousser des cris de colère, de proférer des insultes, des jurons et d’autres mots dits « gros », pour ne pas dire énormes, comme celle de ce soir.

Quel est donc l’enjeu du match de football, et comment procéder pour le découvrir ?

Tout bien réfléchi, il y aurait un moyen : considérer qu’il est une phrase dont l’analyse pourra nous révéler le sens. Autrement dit, écrire dans le Grand Livre de la Grammaire le chapitre « match de football », en analyser le composant actif, en identifier l’action, puis en préciser le contenu et les informations associées.

Le sujet composant actif est constitué des vingt-deux joueurs évoluant sur le terrain. Joueurs et non joueuses : l’analyse nous permettra de comprendre pourquoi le football est un sport masculin, ce qu’indique l’intérêt très relatif qu’il suscite quand il est pratiqué par des femmes.

Ce sont des hommes jeunes, entre vingt et trente-cinq ans parce que le football requiert une énergie dont la puissance n’est que relativement maîtrisée : personne n’imagine une compétition nationale ou internationale qui mettrait aux prises des sexagénaires au souffle court jouant au ralenti ou des enfants courant en tous sens, incapables de comprendre et d’appliquer une stratégie. A quarante ans, le footballeur « raccroche les crampons », comme disent les spécialistes, bien qu’il soit « dans la force de l’âge », comme dit l’opinion commune. Quarante ans est en revanche l’âge des arbitres chargés de maintenir l’énergie des joueurs dans les limites définies par les règles du jeu.

Quel jeu exactement ?

Je peux m’approcher de la réponse en tentant d’identifier le verbe qui rendra le mieux compte de l’action entreprise par les joueurs. S’ils courent, dribblent, font des tacles, glissés ou non, et bien d’autres choses encore licites et illicites, souvent illicites, toutes sont des actions secondaires au service de l’action principale : tirer. « Vas-y, tire, mais nom de… tire donc ! », tel est le cri suprême du supporter ou du commentateur (sans l’invocation divine) emporté par la passion dont « frapper, frappe » sont des variantes récentes indiquant la puissance attendue du tir.

Ce verbe est-il plein ou vide ? S’il peut être théoriquement l’un ou l’autre, je peux tirer un seau du puits ou tirer sur ma pipe, quel est-il quand il s’agit du football ? Plein ou vide ? Le hurlement en contre-ut du supporter au bord de l’apoplexie indique qu’il s’agit du verbe plein ; le joueur n’a pas à tirer quelque chose mais en direction de quelque chose.

Ce quelque chose à atteindre ce sont « les buts », l’espace défendu par le « gardien », et le joueur « tire » en direction des buts, ce qui constitue l’information associée précisant le lieu visé, et, avec le lieu, la symbolique.

La phrase qui définit le match de football est donc : des joueurs, jeunes hommes pleins d’ardeur, tirent en direction des buts.

Voyons maintenant dans le détail chacun des trois éléments.

Il s’agit de jeu, donc une parenthèse dont la raison d’être est un plaisir dont la suite nous permettra de comprendre la nature.

Le tir évoque la ligne droite, la puissance, la rapidité et le joueur qui va tirer est dans la situation de celui qui, le doigt sur la détente de son arme, met en route un mécanisme dont le contrôle va lui échapper : plus son index appuie sur la détente, plus il s’approche du point de non-retour et c’est peut-être la raison la plus cachée et la plus forte de celles qui conduisent à utiliser ce type de machine : la recherche du plaisir créé par une puissance désirée, dont le processus de mise en route devient non-maîtrisable à partir d’un certain seuil.

Lorsque le joueur « arme son tir » –  telle est en effet l’expression utilisée par les spécialistes –  l’excitation monte dans les tribunes et derrière les micros ; ce moment a été précédé lui-même par des phases de jeu dont les combinaisons sont infinies dans l’espace et le temps, en ce sens que leur durée n’est pas limitée comme elle l’est dans d’autres sports ; elles sont construites par les joueurs et perçues par le spectateur comme préparatoires, des péliminaires  : elles n’ont en effet d’intérêt que si elles sont conclues par un tir, et le tir n’a d’intérêt que s’il se conclut par un « but ». Au moment où il détend sa jambe et où son pied va frapper le ballon, le joueur est dans la situation du tireur armé : il a atteint le point de non-retour à partir duquel le ballon sera inévitablement propulsé, efficacement ou pas.

« Les buts » désignent l’espace très restreint au regard des dimensions du terrain, mais gigantesque si on le compare à celles du ballon que des filets empêchent de sortir une fois qu’il y est entré, attestant ainsi que le but a bien été atteint et marqué, puisque le mot désigne aussi bien l’objectif que le résultat. Quand le ballon pénètre dans cet espace, il secoue plus ou moins violemment les filets qui rendent perceptible aux spectateurs le but marqué ; à cet instant très bref où la cage pénétrée par le ballon occupe à elle seule l’ensemble de l’espace réel et symbolique, se manifeste une frénésie indescriptible à la fois dans les gradins,  derrière les micros et sur le terrain de jeu : les spectateurs, debout, hurlent à en faire trembler les tribunes, les commentateurs crient « buuuut ! » dans leur micro – goaaal ! quand ils sont sud-américains,  le joueur qui a « marqué » court dans tous les sens comme s’il était atteint de folie ou avait été piqué par un taon, et il est poursuivi par ses coéquipiers qui lui sautent dessus quand ils ne le renversent pas sur le sol pour se coucher sur lui en tas. On n’observe une telle furie dans aucun autre sport.

Si je mets tout cela bout à bout, je comprends pourquoi le football ne peut être qu’un sport pratiqué par des hommes et engendrer de telles secousses ou de telles frustrations individuelles et collectives. Je développe tout ça sur mon ordinateur avant de vous en faire part.

Dialogue

Je viens de finir quand sonne le téléphone.

C’est moi. J’espère que vous n’êtes pas encore couché.

Je ne suis pas couché. J’avais trop d’énervement pour espérer pouvoir dormir.

Moi aussi. Ça n’a pas été un grand match !. Vous l’avez regardé jusqu’au bout ?

Jusqu’au bout, oui, en espérant toujours un quelque chose d’intéressant qui ne s’est pas produit. Ces quatre-vingt-dix minutes d’ennui m’ont donné à réfléchir et j’étais en train de terminer quelques pages d’analyse grammaticale du football.

Une analyse grammaticale du football… comme pour les phrases ?

Nos actes envoient des messages comparables à ceux des phrases écrites ou parlées, et les éléments dont ils sont composés peuvent être considérés comme les équivalents des mots.

Mais le sens, comment faites-vous pour le trouver ? Tenez, par exemple, un dribble, comment l’expliquez-vous ?

Au simple, ce sera une manière d’éviter un joueur adverse.

Et au complexe ?

Le complexe suppose une analyse de ce qu’on appelle le jeu en général et celui-ci en particulier. Pourquoi joue-t-on et pourquoi joue-t-on au football ? A partir du moment où je me pose la question, je cherche à entrevoir une signification et je tente d’y faire entrer les divers éléments de ce jeu, en l’occurrence le dribble ; l’adversaire peut être évité de deux manières : soit au moyen d’une passe à un partenaire soit par un contournement qu’on appelle dribble, qui l’élimine. Selon que j’ai ou non donné un sens au jeu, le dribble prendra telle ou telle signification.

Et quel est ce sens, selon vous ?

C’est ce que je suis en train de chercher à comprendre ; le plus simple, c’est que vous lisiez les quatre pages que je viens d’écrire ; je les ai intitulées « Troisième mi-temps », vous y trouverez une réponse possible. Je vous les envoie par mail.

Merci. Je raccroche et je vous rappelle dès que je les ai lues.

Monologue

J’imprime, j’envoie puis regagne ma terrasse où je me mets à faire les cent pas, comme tout à l’heure, et comme les maîtres et les maîtresses dans la cour de récréation ; ils étaient quatre, deux hommes et deux femmes et marchaient par couples, face à face ; deux d’entre eux avançaient tandis que les deux autres reculaient au même rythme, et ce quadrille exécuté au ralenti dans un sens puis dans l’autre leur permettait de couvrir du regard l’ensemble de la cour de récréation ; les maîtres de ma lointaine école procédaient de la même manière tandis que nous chevauchions avec des cris de sioux de fougueuses montures en nous tuant avec des revolvers à deux doigts ; aujourd’hui, les massacres récréatifs sont réalisés à coups d’épées à lames de lasers et les osselets par des game-boy. Parvenu au bout de la terrasse, j’opère un demi-tour au moment où sonne à nouveau le téléphone.

Dialogue

C’est moi.

Alors ?

Je n’aurais pas pensé que le complexe pouvait être ça !

Vous ne croyez pas si bien dire !

Ah ?

Votre « Ça » est la traduction d’un pronom neutre allemand utilisé par Freud pour désigner les pulsions de l’énergie, sexuelle notamment ; les sociétés créent des formes qui en sont l’expression ; la danse notamment, dont le football est une des variantes et le dribble une figure particulière ; le dribleur exécute un pas de danse qui peut être aussi délicat à exécuter que celui de la danse dont on sait qu’elle représente la approche amoureuse.

 Alors, dans la phrase-foot, le dribble est une information associée… et elle précise la manière ou le moyen ?

L’une et l’autre si l’on ne sépare pas l’action ponctuelle du but visé.

Mais l’adversaire, dans la danse, c’est le partenaire ?

S’il n’y en avait pas, si le chemin était libre d’accès, comment expliquer ces pas si précisément codifiés ? Le joueur qui s’oppose à l’attaquant, donc au tir qui doit conclure l’attaque, peut, si on le reporte dans le cadre de la danse, être considéré comme la représentation des obstacles psychologiques et physiques de la démarche amoureuse qui met aux prises deux personnes à la fois attirées et repoussées l’une par l’autre et dont chacune est en plus confrontée aux peurs que suscite ce type de rencontre.  Sur le terrain, un dribble est une des prémisses du tir final dont les passes répétées qui dessinent l’itinéraire infiniment variable du chemin amoureux sont une autre. Si le tir manqué est puissant, vous entendrez un cri de déception, s’il est faible, ce sont des rires moqueurs. Rien ne peut davantage libérer les joueurs et le public qu’une « frappe de balle » franche, puissante, rectiligne, qui secoue violemment les filets.

Hier, il n’y a pas eu une seule frappe de balle comme ça ! C’était vraiment triplement nul !

Je vois que vous avez lu attentivement. Cette triple nullité a au moins l’avantage de calmer l’antagonisme entre les villes qui s’affrontent par équipes interposées, d’où la plupart des joueurs ne sont pas originaires ; peu importe qu’ils aient été achetés à une autre ville rivale, ils sont devenus les représentants de celle dont ils portent les couleurs et qui s’identifie à eux.

Comment vous comprenez ça ? Et les supporters aussi n’habitent même pas forcément dans la ville !

On ne demande pas plus au supporter qu’au joueur d’être de la ville, ni même d’y résider ; donc parler ici de chauvinisme ne me paraît pas pertinent puisque ce n’est pas à proprement la cité qui est l’objet de la passion.

C’est quoi, alors ?

Le contenu de l’action entreprise par des joueurs, le tir dont j’ai essayé de montrer la dimension sexuelle symbolique ; les joueurs auxquels s’identifient les spectateurs constituent l’élément masculin…

…et leur ville l’élément féminin ?

Je ne dirais pas ça. Je pense que l’enjeu est essentiellement de l’ordre de la différenciation sexuelle : les joueurs et les supporters de chaque équipe constituent ensemble la ville dont ils portent les couleurs et qui n’a rien à voir avec la cité proprement dite ; l’issue du match décidera laquelle est mâle, laquelle est femelle. Les rencontres internationales ont le même enjeu, compliqué, cette fois, oui, d’un patriotisme, voire d’un nationalisme qui empruntent le vecteur de la puissance masculine, comme la guerre, toujours faite par des hommes.  Le match de football renvoie donc à la société primitive où l’homme domine la femme et c’est bien cette toute puissance qu’il rejoue dans ce qu’elle peut avoir d’orgasmique. Il faut bien constater que cette société archaïque survit dans les couches profondes des sociétés contemporaines et les épithètes fleuries que les supporters rivaux s’envoient à la figure ou inscrivent sur leurs banderoles confirment cette fonction du match de football.

Pas les autres ? Le rugby, le basket, le volley, le hand-ball, le hockey ?

Que le rugby soit masculin, aucun doute là-dessus, mais sa symbolique est différente de celle du football ; si je considère les contacts physiques entre les joueurs, en particulier au cours des mêlées spontanées ou organisées, je dirais que ce sport est une représentation de l’amitié masculine jusqu’à la frontière des pratiques homosexuelles voire de l’homosexualité masculine dont la ligne d’en-but pourrait bien être la représentation de la limite.  La puissance des joueurs, et elle est grande, n’est pas mise au service de la propulsion du ballon, ovale pour mieux être saisi, mais dans sa conquête ; elle est utilisée dans les contacts physiques aussi bien entre partenaires qu’entre adversaires pour la réalisation de l’objectif : « aplatir » le ballon avec la main derrière la ligne d’en-but qui n’est protégée par aucun gardien comparable à celui du football ; c’est toute l’équipe qui tente d’interdire le franchissement de l’interdit que j’évoquais ; quant aux tirs au pied, ils sont soit la transformation de l’essai, soit le drop-goal soit le coup de pied en avant, mais ils sont plus caractérisés par la précision que par la puissance ; le meilleur spectacle, celui qui est attendu par les spectateurs est bien le « jeu à la main » lancé à partir de la mêlée où les joueurs se tiennent par les bras, les cuisses, les jambes, les fesses.

Ça ne veut pas dire que les rugbymen soient des homosexuels !

Pas plus que les footballeurs des machistes. Ces sports sont des représentations de ces deux composantes de la sexualité, et les autres sports n’en sont que des variantes, principalement des variantes du football, ce qui n’est pas un hasard. C’est en effet le seul sport collectif pratiqué partout dans le monde, aussi bien sur les terrains construits pour ça, que dans la rue, dans la cour d’école, avec ou sans ballon.

Vous croyez que les joueurs et les spectateurs s’en doutent ?

Je n’en sais rien ; ce que je constate c’est que l’apparence des uns et des autres, je parle des joueurs, ne vient pas contredire mon analyse. Des footballeurs ou des rugbymen, lesquels vous semblent accorder le plus d’importance et de soin à leur apparence ? Lesquels alimentent le plus souvent la presse des faits divers de la presse « people » ?

Les footballeurs, c’est vrai.

C’est bien que le football se nourrit de séduction ; cela ne veut pas dire que tous les footballeurs soient des séducteurs ni qu’ils choisissent de pratiquer ce sport pour séduire, mais c’est parmi eux que vous trouverez des exemples significatifs de ce que représente leur sport. Le rugby est étranger à la séduction, ce qui ne veut pas dire non plus que certains joueurs ne soient pas des séducteurs, ce n’est pas le problème ; ce qu’ils représentent en tant que pratiquants de ce sport me semble être essentiellement la force puissante de l’amitié qui ne se préoccupe pas de l’apparence dans la mesure où elle n’a pas d’objet à séduire… même si elle peut évoquer l’homosexualité. Il serait intéressant de savoir qui achète les calendriers où des rugbymen posent nus.

Finalement, heureusement que c’était un match triplement nul !

Je ne crois pas que ce sera l’avis des journalistes qui en feront le commentaire. Vous avez vu l’heure ? Bonne nuit et à demain.

A demain.

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