IV – Les compléments dits d’« objet » et « circonstanciels »
Si je me rappelle bien, c’est l’objet qui vous énerve ?
Pas l’objet, non, mais ce qu’on appelle « complément d’objet ».
1 – les compléments dits d’ « objet »
Vous nous faites une petite étymologie, pour commencer ?
Deux mots latins : ob, devant, jacere : jeter, qui se sont combinés pour former objicere : jeter, placer devant.
Alors, un objet, c’est ce qui est jeté ou placé devant ?
Oui.
Et devant quoi ?
Un peu de patience. Je commence par ouvrir le dictionnaire.
Je sens déjà de l’énervement.
Ce n’est qu’un début. Je lis : objet (sens grammatical) : nom, groupe nominal ou pronom complément du verbe, qui désigne l’être ou la chose qui subit l’action exprimée par le verbe. (On distingue le complément d’objet direct [COD], qui dépend d’un verbe transitif direct, du complément d’objet indirect [COI], qui dépend d’un verbe transitif indirect ; on appelle complément d’objet second [COS] le complément d’objet indirect d’un verbe qui a aussi un complément d’objet direct.)
Ouh, là là ! Ça recommence ! Et vous disiez que ce n’est qu’un début…
J’ouvre maintenant mes deux grammaires. La première, celle « du français contemporain » explique ainsi : Le groupe verbal peut se réduire à un verbe accompagné de son sujet : la construction est dite alors intransitive (ex : Il dort. Il mange. Il ment comme il respire.) Mais si le groupe verbal est accompagné d’un complément sur lequel passe (c’est le sens du mot transition) l’action verbale, la construction est dite transitive (directe si le complément est construit directement, indirecte s’il est lié au verbe par une préposition).
C’est tout ?
Non, il y a une remarque : C’est bien à regret, et seulement pour expliciter la terminologie officielle, que nous avons gardé cette définition sémantique (…) En quoi peut-on dire que l’action passe sur rose ou coup dans : « Elle respire une rose. Il reçoit des coups » ?
Ils regrettent.
Oui, ils regrettent.
Peut-être qu’après le regret, ils expliquent ce que veut dire objet ? Non ?
Non. J’ouvre l’autre grammaire, Bescherelle, qui commence le chapitre objet par le complément d’objet direct à propos duquel elle précise ce qu’il faut savoir : Il est parfois nommé : complément essentiel d’objet ; complément essentiel direct ; fonction objet direct ; fonction complément d’objet direct. Nous utiliserons l’abréviation COD : Je n’ai pas examiné ton travail (COD).
Pour les grammaires qui utilisent le couple de termes complément essentiel / complément circonstanciel, le COD est un complément essentiel parmi d’autres. Pour les grammaires qui utilisent le couple de termes complément de verbe / complément de phrase, le COD est un complément de verbe parmi d’autres.
Je comprends votre énervement. Quand même, ça va ? Il me reste un peu de chocolat… Vous êtes sûr qu’un petit bout ? Allez, tenez, nous sommes déjà « copains » et « compagnons », nous allons finir par être « cochocolats » ! Voilà, c’est bien ! Je vois que vous allez déjà mieux !
Vous me demandiez devant quoi est placé cet objet.
Oui, devant quoi ?
En face de ce que les grammaires appellent sujet. Nous en avons déjà parlé.
Oui, je m’en rap… Non, je me le rappelle très bien. On n’a pas trop aimé sujet. Objet, c’est la même chose ? On va le mettre au panier ?
Pour ceux à qui on enseigne la grammaire, objet désigne spontanément quelque chose de concret, qu’on peut toucher : une table, une cafetière, un cornet à piston, une clef à molette… Qu’ils aient cela dans la tête en entrant en classe de grammaire, rien que de très normal, mais qu’ils l’aient encore en sortant, non ; car l’objet grammatical n’a rien à voir avec cette chose concrète de la vie courante ; ob-jet désignant ce qui est en face du su-jet, il est autre que lui, même si ce n’est pas toujours exactement le cas, et il peut être concret ou abstrait. Nous avons décidé de préciser sujet par composant actif ou passif parce que nous avons constaté que le mot n’a pas de signification correspondant à ce qui est appelé sa fonction.
J’ai l’impression que fonction crée aussi un problème.
Oui. Nous allons voir ce qu’il en est du mot objet. Si je vous dis Pierre mange, pouvez-vous m’expliquer le message ?
Expliquer ? Eh ben…
Vous avez l’impression qu’il n’y a rien à expliquer, c’est ça ?
Oui.
Et si je vous dis : Claude mange ?
Euh… pareil. Vous ?
Dans le premier exemple, j’apprends qu’un garçon est en train d’accomplir une action. À vous, pour le second.
Euh… Ah, oui, j’ai trouvé ! Claude, je ne sais pas si c’est un garçon ou une fille !
Voilà, vous y êtes.
Et l’objet ?
Il n’y en a pas encore. Avant d’en imaginer un, je voudrais que vous vous demandiez pourquoi vous n’avez pas immédiatement pensé à l’explication. On en reparle demain. Je vous donne une piste : vous m’avez déjà posé la question. Maintenant, dites-moi ce que le message Pierre mange ne vous dit pas.
Ce qu’il ne me dit pas… Il ne me dit pas grand-chose, ce message… même très peu de chose… En fait, il me dit seulement que ce garçon s’appelle Pierre et qu’il mange ! Donc je sais son prénom et ce qu’il fait.
Vous ignorez donc…
J’ignore donc… Oh ! J’ignore beaucoup de choses… Ah oui, j’ignore qui est ce Pierre, s’il est grand ou petit, maigre ou gros, et ce qu’il mange : du chou-fleur, des sardines à la tomate ou un baba au rhum.
Si je vous traduis ça en langage grammatical, je vous dirai que vous avez une information sur le sujet /composant actif (Pierre) et sur l’action (mange), mais rien sur l’ensemble de l’un (vous ne savez pas qui est Pierre) et de l’autre (vous ne savez ni ce qu’il mange, ni où, ni quand, ni comment, ni pourquoi etc.). Nous sommes d’accord ?
Nous sommes d’accord.
Essayons maintenant d’imaginer des informations pour l’action.
Un ensemble verbal, comme dans l’exemple du mur espagnol construit à Guernica par un maçon italien ?
Oui. Dans l’exemple Pierre mange, nous ignorons le contenu de l’action exprimée par le verbe mange dont nous dirons qu’il est le contenant, comme une boîte, un récipient. Vous suivez ?
Je suis… donc je pense.
Maintenant Pierre mange une pomme. Qu’en dites-vous ?
Si j’ai bien suivi, je dirai que pomme précise le contenu de mange.
Vous avez bien suivi. C’est cela que la grammaire appelle le complément d’objet. J’explique : complément en tant qu’il fournit une information complémentaire, et objet en tant que pomme est placé en face de Pierre : Pierre et pomme sont donc deux réalités différentes. Si Pierre aime la liberté, la réflexion, liberté et réflexion seront également des objets.
Je ne vois pas encore très bien ce qui vous énerve… Qu’est-ce que vous proposez ?
De remplacer complément d’objet par : information sur le contenu de l’action exprimée par le verbe.
Aimer la liberté, la réflexion… Aimer, c’est une action ? Comme manger ?
Action vient du verbe latin agere qui signifie mettre en mouvement, et la vie, active par définition, ne se réduit pas au seul mouvement physique. Aimer, détester, croire, penser, savoir, ce sont des actions, et il n’y a que quelques verbes qui n’en indiquent pas, je vous en ai déjà parlé à propos du verbe être. Maintenant, une précision : comme je le disais, il est possible que l’information sur le contenu désigne la même personne que le composant actif. Dans l’exemple je me regarde dans la glace, je est le composant actif, regarde est le verbe et me, qui fournit une information sur le contenu de l’action, désigne, apparemment, la même personne que je.
Pourquoi apparemment ?
L’un et l’autre n’en restent pas moins dissociés. Me est un reflet dans le miroir. Bref, il renseigne sur le contenu de l’action et pas sur je.
Et est-ce qu’on peut toujours préciser le contenu de l’action ?
Non.
Pourquoi ?
Parce que certains verbes sont pleins de l’action qu’ils expriment, de telle sorte qu’il n’est pas possible d’en préciser le contenu.
Vous pouvez donner un exemple ?
Je vais.
Vous allez… Oui, vous ne pouvez pas aller quelque chose… Vous allez ou vous n’allez pas quelque part. Un autre exemple ?
Je viens.
Oui, pareil.
Nous avons vu que la grammaire appelle transitifs les verbes qui peuvent avoir un complément d’objet et intransitifs ceux qui ne peuvent pas en avoir – le in est celui de votre secouriste.
Transitif, qu’est-ce que ça veut dire ?
Qui passe. Trans : à travers, et ire : aller. Transitoire fait partie de la famille ; une situation transitoire est provisoire : elle passe.
Donc, intransitif : qui ne passe pas. Quel rapport avec le complément d’objet ?
Manger est appelé transitif par la grammaire…
Mais elle le regrette, vous vous rappelez ?
J’aurais des choses à dire sur le regret. Nous en reparlerons à propos du conditionnel. Donc transitif dans le sens où l’action « passe » sur le complément d’objet ; quand Pierre mange une pomme, l’action « passe » sur la pomme.
Comme un train devant une vache ?
Au contraire, aller est appelé intransitif ; quand Pierre va à l’école, l’action « ne passe pas » sur l’école qui n’est pas un complément d’objet mais de lieu.
Alors, si j’aime le chocolat, l’action d’aimer passe sur le chocolat et si j’attrape un virus, l’action d’attraper passe sur le virus ! J’ai beaucoup de mal à comprendre ce « passe ».
Vous n’êtes pas le seul. Et pour savoir ce que vaut cette distinction, ouvrez d’abord le dictionnaire à arriver et vous verrez qu’il est appelé intransitif, puisque l’action ne peut pas « passer » sur un objet. Ouvrez-le ensuite à être et vous verrez qu’il est également intransitif : or, si arriver indique une action, être, non. Donc dire que être est un verbe intransitif a autant de sens que dire que cette table sur laquelle j’écris a un encéphalogramme plat.
Et si on supprime transitif et intransitif ?
Comparons manger et arriver ; deux verbes qui indiquent une action ; la différence entre les deux est que le contenu de manger peut être précisé alors que celui d’arriver ne peut pas l’être. Comment l’indiquer si j’élimine transitif et intransitif ?
Oui, comment ?
En disant que manger est un verbe d’action vide, dans le sens où son contenu peut être précisé, et qu’arriver est un verbe d’action plein puisqu’il ne peut pas l’être. Quant aux autres verbes, ceux qui n’indiquent pas une action mais un état, ils ne seront ni l’un ni l’autre. Ce que j’aimerais savoir, c’est si vous pensez que les notions verbe vide et verbe plein sont immédiatement compréhensibles ?
Il faudrait trouver un exemple d’un verbe plein qu’on prend pour un verbe vide. Vous n’en avez pas un en réserve quelque part ?
J’en ai un : le verbe échapper. C’est un verbe plein.
On ne peut pas échapper quelque chose ?
Non. Il signifie se dérober à, se soustraire à… On peut laisser échapper une chose, c’est la chose qui se dérobe, quelqu’un peut s’échapper, on peut échapper à quelque chose mais on ne peut pas échapper quelque chose.
Bon. Alors j’ouvre votre dictionnaire, parce que j’ai un doute, et je vois : Echapper, verbe plein. Je cherche plein et je lis : « Un verbe d’action est dit plein quand il contient la totalité de l’information sur son contenu. » Je comprends aussitôt que je ne peux ni donner ni avoir d’information sur le contenu de l’action d’échapper. Voilà, il est plein, c’est tout simple, je ne peux pas échapper quelque chose. Et si je cherche manger, je vois marqué vide et je comprends toujours aussitôt que je peux donner ou avoir des informations sur le contenu de l’action parce que je peux manger beaucoup de choses… En revanche, quand, dans le vieux dictionnaire, je vois intransitif, je découvre que mon verbe se construit sans complément d’objet et quand je vois transitif et je découvre qu’il se construit avec un complément d’objet direct s’il est transitif direct ou indirect s’il est transitif indirect, mais je ne sais pas ce que veulent dire tous ces mots que je dois apprendre par coeur et… je vous sens encore hésitant pour vide et plein… Est-ce que vous avez constaté que transitif et intransitif étaient des mots bien compris de ceux qui apprennent la grammaire ?
Non.
Et vous continuez à vous demander s’ils comprendront du premier coup ce que veulent dire vide et plein ? Que vont-ils perdre s’ils n’entendent plus parler de transitif et d’intransitif ? Ils y gagneront du vide et du plein qui les feront réfléchir. À propos, est-ce qu’il y a des verbes qui peuvent être les deux ?
Oui. Courir, par exemple. Je cours parce que je suis en retard. Je cours le cent mètres.
Je ne vois pas l’intérêt d’intransitif ou transitif. Et pendant qu’on y est, pourquoi on ne supprimerait pas objet ?
Finissons d’abord d’en faire le tour. La grammaire dit qu’il y en a trois : les directs, indirects et seconds.
J’ai déjà entendu ça.