7 – Propositions principales et subordonnées
Je vous préviens que la leçon risque d’être un peu plus longue que les autres.
À cause de la poésie ?
Quand on prend le chemin de l’analyse, on ne sait pas à l’avance où il conduit. Et quand, en plus, il est celui de la poésie, on n’a pas toujours envie de s’arrêter.
Ah… Moi, c’est plutôt la musique.
C’est la même chose. Allons-y. Principale, subordonnée, d’abord, les définitions.
Subordonné, on l’a déjà vu quand vous ouvriez votre parapluie. C’est en dessous. Reste principal. Mais attendez, laissez-moi le temps d’imaginer… prin… princi… Hm… On dirait qu’il y a du prince, là-dedans…
C’est votre secouriste qui vous l’a dit ?
Parce qu’il y en a vraiment ?
Le principal est celui qui « prend le premier » (prin vient de primus : premier, et cip vient du verbe capere : prendre), donc qui occupe la première place, qui prend le premier ; le prince qui détient le pouvoir et le principe qui est au commencement font partie de la famille.
Vous croyez que j’ai le don du latin ?
Il faudra vérifier. En attendant l’analyse chromosomique, embarquons-nous dans le poème que Rimbaud a intitulé Le bateau ivre.
Embarquons-nous dans le poème… C’est déjà de la poésie… Et on est encore dans l’eau !
Vous allez voir que ce n’est pas la même. Voici les deux premières strophes, de quatre vers chacune. Deux quatrains.
Quatre vers, quatrain. OK. Si elles avaient trois vers ?
Ce serait des tercets, mais…
Et deux ?
Des distiques, mais chaque chose en son temps, s’il vous plaît ! Je suis moi-même assez tenté par les détours, alors si vous vous y mettez !
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. (…)
Je m’arrête ici, pour le moment. Le poème est bien plus long.
Combien de vers en tout ?
Cent.
Cent ! Donc, si je compte bien, vingt-cinq strophes.
Oui.
À propos de ces deux, là, je dois vous dire que je n’ai pas vraiment bien compris.
On ne lit pas la poésie comme on lit la prose. Regardez la structure du premier quatrain. Qu’en dites-vous ?
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’en dis… J’en dis que, si les deux-points sont comme le point-virgule, alors il y a une seule phrase composée de trois propositions. Deux avant les deux-points, une après.
Les deux-points annoncent soit une parole qu’on va citer, soit le développement ou l’explication de ce qui précède.
Ici ?
C’est une explication. Des Peaux-rouges… expliquent les deux vers précédents. Relisez-les. Est-ce que l’un ou l’autre vous paraît contenir le sens principal ou bien pensez-vous qu’il n’est pas possible de faire cette distinction ?
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Hm… Ils me paraissent aussi important l’un que l’autre. Pas vous ?
La grammaire dit que le premier vers est la proposition subordonnée et le second la proposition principale.
Ah… Ça veut dire que Je ne me sentis plus guidé par les haleurs est plus important que Comme je descendais des Fleuves impassibles ?
À votre avis ?
Je trouve toujours que les deux sont aussi importants. Et vous ? Vous n’avez pas répondu.
Voyons d’abord comment Rimbaud s’y est pris. Je vous l’ai dit ce matin : le message général qui constitue une phrase peut être composé de plusieurs petits messages, que chaque petit message est une proposition, construite comme une petite phrase avec son ensemble du sujet / composant actif ou passif, et son ensemble verbal. Vous pouvez les repérer ici ?
Dans la première proposition, je est le sujet / composant, actif parce que c’est lui qui accomplit l’action, et descendais des Fleuves impassibles est l’ensemble verbal. Dans la seconde, même chose pour je et… attendez… guidé par les haleurs… renseigne sur je… hm… plutôt sur me, mais me c’est je… alors ?
Je et me représentent la même personne, le narrateur, mais ils ne font pas partie du même ensemble ; je est le sujet / composant actif, comme dans la proposition précédente, et le groupe verbal est constitué du verbe sentis complété par me, lui-même complété par guidé par les haleurs.
Et la subordonnée avant la principale, c’est normal ?
Je retourne sous l’averse un instant : quelle différence voyez-vous entre J’ouvre mon parapluie puisqu’il pleut et Puisqu’il pleut j’ouvre mon parapluie ?
Le résultat est le même… mais ce n’est pas ce que vous me demandez. Bon, je vois que dans le premier cas on est dans l’ordre inverse des choses et que dans le second, on est dans l’ordre normal, puisqu’on attend qu’il pleuve avant d’ouvrir son parapluie.
Et si je respecte l’ordre des événements en enlevant puisque ; qu’est-ce que vous pensez de Il pleut, j’ouvre mon parapluie ?
C’est moins… moins net… moins fort.
Si je remets puisque ? Puisqu’il pleut…
Oui, c’est mieux… il y a… je ne sais pas comment dire…
La présence de puisque vous fait attendre la suite avec un peu plus d’attention ?
Oui… et la grammaire dit que puisqu’il pleut est une subordonnée ?
Elle le dit.
Mais alors, si elle attire l’attention, pourquoi elle serait au-dessous de l’autre ?
Je construis cette phrase pour annoncer quoi ? Qu’il pleut ou que j’ouvre mon parapluie ?
Que j’ouvre… Ah, oui, d’accord, c’est pour ça qu’on l’appelle proposition principale !
Si j’inverse à nouveau l’ordre : J’ouvre mon parapluie puisqu’il pleut, est-ce que le message est le même ?
Hm… Pas tout à fait pareil… Alors, est-ce que vous seriez en train de me dire que ce qui est le plus important, c’est l’ordre des propositions ?
Laissons la pluie et remontons sur le bateau. Quand vous lisez le premier vers du poème :
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
vous attendez l’événement que décrit le second :
Je ne me sentis plus guidés par les haleurs.
Tout à l’heure, j’ai dit que je ne trouvais pas l’un plus important que l’autre, donc je me suis trompé !
Attendez. Ce qu’il faut considérer, c’est à la fois le rapport entre les deux et la manière dont Rimbaud l’a exprimé.
Bon. La subordonnée commence par comme ; comme n’est pas dans la liste mais ou et donc or ni car, donc ce n’est donc pas une conjonction de coordination, donc c’est une conjonction de subordination ! Bien raisonné, non ?
Comme est bien une conjonction de subordination, mais je ne suis pas du tout d’accord avec votre manière de raisonner.
Ah ? Pourquoi ?
Vous avez repéré une conjonction. A quoi vous sert ce repérage ?
A dire que la proposition est subordonnée.
Et à quoi vous sert de dire qu’elle est subordonnée ?
A dire qu’il y a une principale… D’accord, ce qui manque, c’est le sens.
Oui, car pour le moment, vous n’expliquez rien.
Comment vous faites, vous ?
L’événement raconté dans le premier vers se déroule dans la durée, une durée lente et longue, alors que le second est soudain et crée une rupture dans le déroulement du premier. Comme annonce cette rupture d’un mouvement dont la lenteur est rendue par la longueur du vers.
La longueur du vers ? Ils ne sont pas tous pareils ?
Ils ont tous le même nombre de syllabes, douze, mais la durée de chacun varie parce que la lecture n’est pas la même, par exemple selon que vous avez des e de fin de mots à prononcer ou pas. Regardez, je vous souligne dans ce premier vers ceux que vous devez prononcer de manière qu’on les entende :
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
En prose, on ne les prononce pas.
Je vous expliquerai dans une prochaine récréation pourquoi on doit les prononcer. Observez seulement qu’ils produisent un effet d’allongement. Pour en revenir à comme : le plus important est de repérer ce qu’il signifie.
Et pas ce qu’il est ?
Ce qu’il est ne vous renseigne pas sur le sens et vous n’avez pas besoin de savoir qu’il est une conjonction de subordination pour comprendre. C’est la compréhension du sens qui vous amènera à comprendre peu à peu le rôle de cette conjonction, puis de la conjonction en général, et certainement pas l’inverse. Et à choisir entre une lecture savante qui ignore le sens et une lecture ignorante qui recherche le sens, je n’hésite pas un instant.
Le mieux, c’est les deux, non ?
On verra ce que c’est que ce mieux, s’il existe. Quand vous aurez lu et relu le vers en remarquant comment les e, le rythme, les sonorités et les accentuations combinés avec le sens des mots déterminent sa longueur, comment ils dessinent un mouvement lent, régulier, habituel, vous vous interrogerez sur le sens de comme, et c’est cela qui vous permettra d’élargir votre réflexion au rôle de la conjonction dite de subordination.
Comme, qu’est-ce qu’il veut dire exactement ?
Le dictionnaire et le manuel de grammaire vous indiquent qu’il peut être un adverbe ou une conjonction de subordination qui indique la comparaison, la manière, la cause ou le temps, la simultanéité. Vous n’allez surtout pas l’apprendre par cœur. Vous allez réfléchir au sens de comme dans ce vers de Rimbaud que vous allez lire et relire pour qu’il vous devienne familier. Quel sens, ici, à votre avis ?
C’est pendant qu’il descend les Fleuves que… au fait, ce je qui parle, c’est un bateau ?
Qu’en pensez-vous ?
J’ai l’impression, oui, mais un bateau qui parle…
Vous n’avez jamais imaginé être autre chose que ce que vous êtes ? Le narrateur, c’est un bateau, oui. Un bateau dont la liberté de mouvement est limitée pour l’instant par les berges des fleuves où il navigue et par les haleurs qui le tirent avec des cordes auxquelles il est attaché ; le halage est une technique qu’on utilisait encore à son époque, le 19ème siècle, pour la navigation fluviale, et il existe encore le long de certains canaux des anciens chemins de halage utilisés aujourd’hui comme sentiers de promenade. Vous comprenez mieux maintenant la lenteur de ce premier vers ? Vous avez raison, comme indique ici le temps, la durée soulignée par le temps du verbe, l’imparfait, et il annonce un événement.
Imparfait… qui n’est pas parfait ?
Oui. Parfait (composé du verbe facere : faire, et du préfixe per : jusqu’au bout) précédé du in négatif que vous n’avez pas confondu avec celui de votre secouriste, signifie qui n’est pas fait jusqu’au bout, donc une action qui n’est pas achevée au moment où survient un événement.
Le deuxième vers, c’est comme s’il se réveillait, parce qu’il sent brusquement qu’il se passe quelque chose de bizarre, d’inattendu.
Où voyez-vous ce « brusquement » ?
Je ne le vois pas… mais je le comprends.
C’est le temps du verbe sentis qui crée cette impression : le passé simple vient perturber le diagramme de la durée, comme une petite secousse sismique
Et on trouve l’explication de la secousse après les deux points avec la troisième proposition :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
Ces deux points équivalent à parce que, en effet.
Au fait, ces Indiens, c’est qui ?
Le contraire exact des berges du fleuves et des haleurs ; dans l’imaginaire de l’adolescent qui écrit ce poème, qui a lu des livres d’aventures et qui rêve de liberté, ils représentent la suppression des limites, l’élargissement de l’espace, la liberté et en même temps la violence qui accompagne toute libération, ici celle du bateau. Certains expliquent que la liberté dont il est question ici est d’ordre poétique et que les Fleuves impassibles du premier vers concernent une certaine conception « froide » de la poésie, dépourvue de toute expression de sentiments, d’idées.
Ce n’est pas vrai ?
C’est peut-être vrai, mais le besoin de libération va bien au-delà – pourquoi vouloir libérer la poésie si ce n’est pour se libérer soi-même ? – et Rimbaud concevait la poésie comme un moyen de changer le monde. Nous en reparlerons.
Vous disiez qu’il était adolescent quand il a écrit ce poème ?
Il avait dix-sept ans. Il n’avait jamais vue la mer et vivait à Charleville où il se sentait prisonnier d’un espace trop étroit dans un milieu familial étouffant. Il avait fait des fugues. C’est en quoi l’explication académique d’une libération de la poésie a quelque chose d’étriqué.
J’ai l’impression que ça vous énerve.
C’est peu dire. Mais à propos de ces deux vers :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
Comment êtes-vous certain qu’ils ne constituent qu’une seule proposition ?
Je ne sais pas trop… Il y a deux actions… Je dirai que… que c’est parce que les Peaux-rouges sont les seuls acteurs ; ils tirent des flèches après avoir cloué les haleurs aux poteaux. C’est ça ?
Plus précisément : la première action accomplie par les Peaux-rouges est exprimée par un verbe conjugué – avaient pris – et la seconde action, antérieure, l’est par un verbe qui n’est pas conjugué – ayant cloués est un participe, je vous en ai déjà parlé et je vous en reparlerai.
Et s’il avait écrit : Et ils les avaient cloués nus aux poteaux de couleurs, il y aurait eu un autre verbe conjugué, donc deux propositions ?
Oui, mais il ne pouvait pas l’écrire.
C’est moins bien ?
C’est surtout que votre proposition serait un vers de quatorze syllabes.
Ça n’existe pas ?
Si, mais son poème est écrit avec des vers de douze syllabes. On les appelle des alexandrins… mais gardons cela pour la récréation.
Ce sera une récréation poétique. Et… qu’est-ce que je voulais dire ?… Ah, oui : Rimbaud, c’était un violent, non ?
Un révolté. Où voyez-vous cette violence ?
Dans le supplice des haleurs ! Cloués aux poteaux ! Merci du peu !
Rien d’autre ?
Ben… non, je ne vois pas. C’est quoi ?
Ce sera encore pour la récréation poétique. Observez maintenant dans le deuxième quatrain, les deux derniers vers – les deux premiers sont une seule phrase avec une seule proposition :
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec les haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Ce qui me paraît principal dans les deux derniers vers, c’est : Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais… C’est ça ?
C’est intéressant, vous allez voir pourquoi : si je m’en tiens à la règle, au simple, vous avez tort ; si je m’en tiens au sens, au complexe, je dirai que vous avez raison.
Ah ? Alors, attendez que je m’interroge moi-même : pourquoi j’ai… non, ai-je tort au simple, comme vous dites ? Je regarde, j’examine et… Ah, oui, ça y est ! Il y a deux verbes conjugués, et deux sujets / composants actifs différents : Les Fleuves et je, donc deux propositions, donc une qui est principale – Les Fleuves m’ont laissé descendre – et l’autre – Où je voulais – qui commence par où – je pourrais dire qu’il n’est pas la coordination ou puisqu’il a un accent, mais tout bien réfléchi, non, je ne le dirai pas – donc c’est une subordonnée. C’est ça ?
Au simple, oui. Seulement il y a un os.
Un tibia, un fémur ? Allez ! Je plaisante, mais en fait je ne le vois pas, cet os.
D’abord, où introduit bien une subordonnée, mais il y a plus que les deux propositions que vous avez repérées.
Ah bon ?
Combien de verbes ?
Ont laissé, descendre et voulais.
Les sujets / composants actifs ?
Les Fleuves pour m’ont laissé et Je pour voulais.
Qui descend ?
Hm… m’ ? Vous voulez dire qu’il y a trois propositions ?
J’y reviendrai. Plus tard. Mais l’os n’est pas là. Il concerne le sens. Supprimez la subordonnée introduite par où. Allez-y, lisez.
Les Fleuves m’ont laissé descendre… Et alors ?
Est-ce bien cela qui constitue le principal du message ? Ou bien où je voulais en fait-il partie ?
Vous voulez dire que le principal c’est aussi qu’il peut aller où il veut ?
Aussi, ou surtout ? La libération apportée par les Peaux-rouges, concerne-t-elle descendre ou bien où je voulais ?
Avant les Indiens, il descendait déjà… alors, c’est où je voulais ?
Ce qu’il obtient et qui est nouveau, ce n’est pas le mouvement, c’est la liberté du mouvement, et cette liberté est contenue dans la subordonnée.
Alors, si le sens principal est dans la subordonnée, ça veut dire que la principale n’est plus principale !
Vous le voyez l’os ? Revenons un instant aux deux premiers vers pour comparer, vous verrez, c’est intéressant :
Comme je descendais des Fleuves impassibles
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs (…)
D’abord la subordonnée, ensuite la principale.
Oui. Enlevez la conjonction et essayez de faire de ces deux propositions, deux indépendantes coordonnées. Rimbaud ne nous en voudra pas, c’est pour la bonne cause.
Je descendais des Fleuves impassibles et je ne me sentis plus guidé par les haleurs… C’est bon ?
Si on peut dire. Vous voyez qu’on peut très bien coordonner les deux propositions sans changer le sens. Essayez maintenant avec le dernier vers.
Les Fleuves m’ont laissé descendre… Ben, là c’est impossible, non ?
On pourrait dire et je suis allé où je voulais mais ce serait séparer les deux actions alors qu’elles forment un tout indissociable du point de vue du sens.
D’accord, je vois… Vous auriez un autre exemple ?
Vous avez entendu ce que disait une des institutrices, au cours du déjeuner ?
Celle qui se plaignait du vacarme ?
Oui, elle disait : Je souhaiterais qu’il y ait moins de bruit. L’analyse grammaticale officielle dit que Je souhaiterais est la principale et qu’il y ait moins de bruit est la subordonnée. Bien. On pourra toujours assurer que le souhait est l’élément principal du message, mais en disant cela on reste dans le formel puisque vous constatez qu’ici non plus, il n’est pas possible de dissocier le souhait de son contenu, moins de bruit. Si vous demandez à l’institutrice pourquoi elle a eu envie de parler, elle ne vous répondra pas que c’est pour dire je souhaiterais, mais je souhaiterais moins de bruit.
Entre Je souhaiterais qu’il y ait moins de bruit et Je souhaiterais moins de bruit, il n’y a qu’une différence de construction ? Pas de différence de sens ?
Le sens est le même. Le type de construction peut donner des indications sur celle qui parle et sur le contexte, mais seulement des indications. Ici, il y a trois constructions possibles : Je souhaiterais qu’il y ait moins de bruit, Je souhaiterais moins de bruit et Moins de bruit ! Si la troisième construction signifie sans le moindre doute que l’institutrice s’adresse aux élèves et qu’elle est un peu énervée, les deux autres ont une signification beaucoup plus incertaine parce que les messages peuvent l’un et l’autre être adressés et à ses collègues et aux élèves. Les trois révèlent plus ou moins de calme ou d’énervement chez l’institutrice mais seules la prononciation ou la ponctuation seront déterminantes. La construction ne permet pas de trancher. Voilà pourquoi, toujours en me plaçant du point de vue du sens, je m’interroge sur les notions de « principale » et de « subordonnée ».
Et dans le poème ?
Pour le huitième vers, comme pour la phrase de l’institutrice, la distinction principale / subordonnée n’apporte rien au sens : quand on aura dit, même si ce n’est pas exact du point de vue de la structure, que Les Fleuves m’ont laissé descendre est une proposition principale et où je voulais une subordonnée, on aura dit quoi ?
Est-ce que ce n’est pas important de… comment dire… oui, d’expliquer comment c’est organisé ? Prenez une maison, c’est quand même important de dire comment elle est construite, non ?
Oui, dans la mesure où il existe un rapport entre les éléments de sa structure et le sens que lui donne son constructeur ; dire que la maison est carrée ou rectangulaire, qu’elle est construite avec du bois, des briques, du béton, du verre ou ce que vous voudrez n’est intéressant que si vous précisez le sens des formes et des matériaux.
Alors, pour expliquer le huitième vers, vous pensez qu’il n’y a pas besoin de dire qu’il y a une principale et une subordonnée ?
Non.
Et est-ce que vous le diriez, par exemple, pour les deux premiers vers ?
Non plus. Ce que nous en avons dit n’est en rien signifié par les notions de principale et de subordonnée.
Pourtant, si je me le rappelle bien, vous m’avez demandé ce qui était principal dans ces deux vers !
Je vous l’ai demandé parce que principal est le terme utilisé dans la grammaire et parce qu’il fallait bien aborder la question d’une manière ou d’une autre. Mais oubliez ma question et considérez plutôt celle-ci : est-ce que le sens général changerait si je faisais de la subordonnée la principale et de la principale la subordonnée ? Comme ça : Je descendais des Fleuves impassibles quand je ne me sentis plus guidé par les haleurs ? Rimbaud me pardonnera encore, c’est toujours pour la bonne cause.
Je comprends la même chose.
Ce qui est déterminant pour comprendre ces deux vers, c’est le rapport de temps, le rythme et la musique, et pas que l’un soit une subordonnée et l’autre une principale.
Et pour la phrase de l’institutrice ? Principale, subordonnée… ?
Non.
Toujours parce que ça n’apporte rien au sens ?
Oui.
Je vous sens sur les nerfs… Vous êtes sûr que vous avez assez mangé à midi ?
Oui, j’ai assez mangé et ce dont j’ai envie ce n’est pas de savoir si elles sont principales ou subordonnées mais de comprendre leur rapport.
Et ce n’est pas pareil ?
Les notions de subordonnée et de principale n’ont pas de sens en soi, on vient de le voir. Et vous savez ce que je pense du repérage purement formel !
Oh, oui, les têtes encombrées, je n’ai pas oublié ! Mais alors, vous supprimez principale et subordonnée des grammaires ?
Si, par pur hasard très improbable, j’avais à écrire un livre sur ces questions-là, je dirais que ce qu’il faut faire trouver et expliquer, c’est le rapport entre les divers événements ou les diverses idées contenus dans les phrases. À quoi bon commencer par faire apprendre que comme peut être un adverbe ou une conjonction de coordination qui indique la manière, le temps, la cause, la comparaison ? A quoi bon pour ceux qui ne savent pas encore très bien ce que sont les rapports de temps, de cause, de manière ou de comparaison ? Et je pourrais dire la même chose pour l’opposition, la conséquence, le système hypothétique etc. Vous vous rappelez comment vous avez raisonné ? Vous avez éliminé les conjonctions de coordination et conclu que comme était une conjonction de subordination. Bien. Qu’indique cette démarche ? Que vous avez appris par cœur les conjonctions de coordination parce qu’elles ne sont que sept et qu’on peut aisément les mémoriser, mais que vous ne savez ni ce qu’est une coordination ni ce qu’est une subordination, sans quoi vous n’auriez pas procédé ainsi, par élimination. Identifier par défaut, c’est manifester une incapacité.
Si je vous ai bien compris, il suffit de repérer les propositions et de trouver le rapport qu’elles ont entre elles ?
Il faut commencer par ça, pas par les étiquettes.
Donc, pour commencer, on ne fait plus de différence entre les conjonctions de coordinations et de subordination ?
Les conjonctions ont toutes le même rôle : elles servent à relier, c’est le sens du mot conjonction. Les rapports entre les propositions sont aussi bien définis par celles dites de coordination que celles dites de subordination. Je remarque que vous avez dit fera-t-on sans même le remarquer, comme si vous écriviez.
Peut-être que j’ai un autre don en plus de celui du latin ! Donc, on met toutes dans les conjonctions dans le même sac ?
Dans le même sac. Vous vous rappelez ce que nous avons constaté comme différence entre j’ouvre mon parapluie car il pleut et j’ouvre mon parapluie parce qu’il pleut ?
Oui, aucune.
Il suffira de trouver que le comme du premier vers de Rimbaud souligne la durée exprimée par l’imparfait et qu’ils annoncent tous les deux un événement inattendu. Même chose pour le septième vers. Vous voulez bien le lire avec le huitième ?
Quand avec les haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Repérez la conjonction et trouvez le rapport qu’elle indique.
Quand… c’est encore le temps ?
Oui. Vous pouvez préciser la différence avec le comme du premier vers ?
Comme c’était la durée… Quand… je dirais que c’est un moment précis.
Exact. C’est bien le sens de au moment où. En quoi avez-vous besoin de savoir que l’une et l’autre sont des conjonctions de subordination ? ce qui constitue l’essentiel de ces deux vers, c’est qu’ils nous font quitter le récit commencé dans les six premiers, ce que signale le changement des temps ; plus d’imparfait ni de passé simple, mais deux passés composés – je reviendrai sur cette étiquette – qui renvoient au présent ; comme si le narrateur se tournait vers nous et interrompait sa narration pour nous expliquer quelque chose.
Et puis ?
Et puis, la succession de deux événements : le retour du calme et la découverte de la liberté en deux temps : la fin de la tutelle des Fleuves et l’émergence du sujet.
Du sujet ?
Je parle du sujet philosophique, celui qui dit « je » et qui exerce sa liberté ou ce qu’il croit être sa liberté.
Et qui sont ces Fleuves, avec une majuscule ?
Tous les cours d’eau imaginables qui mènent à la mer. Peu importe que ce soit tel ou tel puisqu’il ne s’agit ni de fleuves ni de mer réels. Le pluriel met en évidence l’opposition entre le grand nombre des contraintes et l’espace de liberté.
Et après, le récit continue ?
Voici le quatrain suivant :
Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
Que dites-vous de la première proposition ?
Je relis… Elle se termine au point d’exclamation… Et ce qui est bizarre, c’est que le sujet / composant actif et le verbe sont à la fin.
Et, à votre avis, quel et l’effet voulu ?
L’effet ? Ben… La surprise, non ?
Dans le langage ordinaire, la prose, le sujet et le verbe sont habituellement en tête de phrase parce qu’ils sont l’un et l’autre déterminants pour le sens. Les mettre à la fin c’est forcément créer une attente.
Comme dans les deux premiers vers : la première proposition faisait attendre la deuxième.
Oui, avec la différence qu’ici il n’y a qu’une seule proposition. Vous voyez que l’effet recherché est obtenu par une modification de l’ordre habituel, que ce soit celui des propositions ou celui des composants de la phrase. Peu importe donc le type de construction et de propositions ; ici, une seule proposition dont l’intérêt réside dans l’organisation des composants. Mettez le verbe au début, vous tuez la poésie. Vous m’écoutez ?
Mais oui… Dites, si je compte sur mes doigts, je trouve seulement onze syllabes dans le premier vers : Dans, 1 – les, 2 – cla, 3 – po, 4, – te, 5, – ments, 6, – fu, 7 –rieux, 8 – des ,9 – ma, 10 – rées, 11… Où est passée la douzième ?
A votre avis ?
Je regarde chaque syllabe… je cherche… celle… qui pourrait… se couper en deux… Je ne vois que la huitième : rieux ; il faut lire ri-eux ?
Oui. J’entends la cloche. Je vous expliquerai cela demain.