À ce dialogue d’incompatibilité (Chœur / Électre) succède un échange entre Le Coryphée et Électre dont le long discours (55 vers) participe du rejet du tragique (cf. article précédent).
Il est précédé d’une déclaration du Coryphée qui évacue lui aussi la dimension transcendante :
« Moi, mon enfant, c’est recherchant ton propre intérêt en même temps que le mien que je suis venue. Si je ne parle pas bien, aies l’avantage ; car, nous t’accompagnerons. » (251 > 253)
Au regard des « choses terribles » qu’Électre ne domine pas et dont elle souffre, la confusion des deux intérêts confère à son problème une dimension simplement humaine et l’aide annoncée [« Aies l’avantage » (= que ton avis l’emporte), nous [le Chœur et moi : personnages féminins] t’accompagnerons. »] rejoint l’exhortation du Chœur (cf. article précédent) à se distancier de son tragique. Ce qu’offre le Coryphée, c’est la compassion et l’empathie sans réserves à celle qui ne peut faire autrement que subir.
Le long discours d’Électre qui ne rapporte aucun fait nouveau décrit sa situation dans la maison de son père avec sa mère et son amant, ses assassins.
Le préambule [ « J’ai honte, ô femmes, si je vous semble trop m’irriter par de nombreuses lamentations de deuil ; mais c’est malgré moi que je suis forcée à faire ces choses*, pardonnez-moi ; comment en effet une femme de noble origine, voyant les malheurs* de son père, ne ferait-elle pas cela*, et moi, le jour et la nuit, je les* vois s’épanouir plutôt que dépérir ? » (254 > 260)] rejoint la problématique en évacuant la dimension divine habituelle : le mot choisi par Sophocle pour nommer ce qui pousse Électre à se comporter ainsi est le nom « bia », force vitale, par extension ce qui n’est pas contrôlable.
Il y a une ambiguïté, signalée par * qui concerne quatre mots qui sont tous des neutres au pluriel : ces choses, malheurs, cela, les. Le sens d’évidence apparente est : mon comportement est tel parce que je vois croître et non diminuer les malheurs de mon père. Seulement, d’une part, Sophocle emploie, pour indiquer cette croissance, le verbe thalleïn dont le sens est « fleurir, s’épanouir, être verdoyant », autrement dit une métaphore positive, d’autre part, ce qu’Électre décrit est une situation qui n’est pas nouvelle – près d’une vingtaine d’années depuis l’assassinat d’Agamemnon si l’on considère l’âge d’Oreste : ses rapports avec sa mère sont « très hostiles », elle dépend du bon vouloir des assassins de son père, Égisthe s’assied sur le trône de son père, porte ses vêtements, couche avec sa mère (262 > 274) [P. Mazon écrit cette note – à savourer sans modération – révélatrice de ses lunettes idéologiques « Les termes employés par Électre, qu’il s’agisse de sa mère ou d’Égisthe, choquent notre sensibilité moderne. »] : il est donc possible de comprendre que ce qui fleurit au lieu de dépérir n’est pas à proprement parler le malheur de son père, mais la vie du couple et, à regarder de près ce que lui fait dire Sophocle, ce qu’Électre elle-même en éprouve.
« Ainsi elle [m a mère] a l’arrogance de vivre avec ce génie impur et malfaisant [Égisthe], en dehors de toute crainte des Érinyes [déesses qui poursuivent les criminels], au contraire elle se réjouit de ce qu’elle fait ; ayant trouvé le jour où par ruse elle a tué mon père, ce jour-là, elle met en place des chœurs et elle offre chaque mois en sacrifice des brebis aux divinités salvatrices. Et moi, la malheureuse qui vois cela, au fond de ma chambre je pleure, je me consume, je me lamente sur cet affreux festin dit « du père », moi-même pour moi-même ; car je ne peux pas pleurer assez pour que mon cœur éprouve du plaisir. » (275 > 286) [Le Chœur la mettait en garde contre sa tristesse (217 >219)]
Sans aller jusqu’à évoquer un plaisir sadomasochiste, il y a quelque chose qui s’en approche dans le contraste insistant, voire complaisant, entre le plaisir de vivre de la mère, sans interdits – l’épanouissement –, et sa propre vie – le dépérissement.
La justification de la mère, telle qu’elle la rapporte, est sidérante : « Ô objet de haine impie*, est-ce que tu es la seule dont le père ait été tué ? Est-ce qu’il n’y a aucun autre mortel qui soit en deuil ? Puisse-tu périr misérablement et que les dieux d’en bas ne te débarrassent jamais de tes gémissements ! » (289 > 292)
*L’adjectif choisi par Sophocle est « dustheios », composé de « dus », préfixe qui marque la difficulté (= dys -> dysfonctionnement) et « theios »(divin) : ce que reproche la mère à sa fille est donc un comportement contraire au principe de vie – les questions de la mère évacuent la dimension dramatique de l’assassinat, sinon l’assassinat lui-même. (P. Mazon traduit par « peste maudite » qui ne rend pas compte de l’idée).
La fin du discours concerne Oreste.
« Voilà ce qui la rend arrogante, à moins qu’elle n’entende dire qu’Oreste va venir, alors, furieuse, avec force se tenant près de moi « Est-ce que ce n’est pas toi la cause de cela ? Est-ce que ce n’est pas ton ouvrage, toi qui m’a arraché Oreste des mains ? Eh bien, sache que tu paieras le prix qui convient. (…) Et moi, attendant sans cesse Oreste qui doit venir mettre fin à cela, je me perds, infortunée ; étant sans cesse sur le point d’agir [= il n’agit pas], il a ruiné mes espoirs, présents ou passés. Dans une telle situation, mes amies, il n’est ni possible d’avoir l’esprit sain ni de montrer des sentiments de piété ; oui, dans les malheurs, il y a grande nécessité à faire le mal. » (293 > 309)
Le spectateur qui sait comment se termine l’histoire – son attention porte donc essentiellement sur le discours – ne peut être que perturbé par le hiatus entre la vie, le vivant et le malheur, la mort, et les personnages qui les incarnent.
Si Clytemnestre a tué son mari, elle n’en est pas moins une figure détachée des références habituelles du tragique, une figure de vie, libre, alors qu’Électre, dont la mort du père est de l’ordre de l’idée fixe qui brûle toute son énergie, se présente elle-même comme consumée de l’intérieur. Elle et Oreste sont présentés comme des empêcheurs de vivre, comprendre en tant que personnages du mythe.
À un autre niveau, quand le Coryphée demande à Électre qui vient de terminer son discours si Égisthe est dans le palais, Sophocle lui fait répondre : « À l’heure actuelle, il est aux champs. »
L’image du roi « aux champs » a quelque chose de burlesque. Un décalage qui s’ajoute aux autres.