Thuringe

                                                                    

Le mercredi 5 février, Thomas Kemmerich (parti libéral) a été élu président de Thuringe grâce aux voix accordées de la CDU – parti d’Angela Merkel – et de l’AfP, parti d’extrême-droite. Il a dû démissionner le lendemain après de nombreuses protestations, dont celle, claire et nette, de la chancelière. Et, ce 10 février, celle qui devait succéder à Angela Merkel au poste de chancelière, vient à son tour de démissionner de la présidence de la CDU.

Cette alliance électorale qui s’est produite en Allemagne et pour la première fois depuis la fin du nazisme est tout sauf un épiphénomène.

«  Une semaine après les régionales du 27 octobre 2019, dix-sept responsables du parti d’Angela Merkel en Thuringe avaient publié un appel réclamant des « discussions ouvertes » avec l’AfD, alors même que la CDU, lors de son dernier congrès, avait clairement interdit toute coopération avec l’extrême droite. « Il n’est pas concevable, dans une société libre, de ne pas discuter avec un quart de l’électorat », expliquaient les auteurs de l’appel, faisant référence aux 23,4 % obtenus par l’AfD dans ce Land de l’ex-Allemagne de l’Est, moins que le parti de gauche Die Linke (31 %), mais plus que la CDU (21,8 %). » (in « A la Une », journal numérique  – 7 février 2020 – du quotidien  Le Monde).

En 2002, Jacques Chirac avait refusé de débattre avec Jean-Marie Le Pen pour le deuxième tour : « Face à l’intolérance et à la haine, il n’y a pas de transaction possible, pas de compromission possible, pas de débat possible », avait-il expliqué.

En 2017, Emmanuel Macron accepta (rechercha ?) le débat avec Marine Le Pen, conférant ainsi au FN le statut de parti politique comme les autres. Et si la présidente du FN/RN a révélé, en tant qu’individu, qu’elle n’était pas à la hauteur de l’enjeu, cela n’a diminué en rien l’influence de son parti, comme on l’a constaté aux élections européennes d’octobre 2019 et comme l’indiquent encore les sondages actuels. Qu’en sera/serait-il la prochaine fois, si Emmanuel Macron est/était affaibli comme il l’est aujourd’hui ? Et quand quelqu’un de plus habile aura succédé à Marine Le Pen ?

L’argument de Jacques Chirac – quelles qu’aient pu être ses arrière-pensées – était pertinent : le débat est impossible parce que l’extrême-droite est, dans ce qui constitue son essence, l’expression – notamment électorale – des peurs individuelles et collectives. Pour compréhensibles et respectables qu’elles soient, les peurs ne sont pas des idées. Elles en sont l’antithèse. On ne débat pas avec les peurs. Ou on les épouse ou on les combat.

La question se pose alors du  respect de l’expression du suffrage électoral, donc de sa signification.

Si toutes les voix ont la même valeur (chacune compte pour 1), ont-elles la même signification ?

Si l’on répond oui, on s’exonère d’une analyse pour un simple décompte arithmétique.

Si on répond non, sur quels critères s’appuyer pour procéder à des distinctions ?

Le dilemme apparent vient du fait que le vote a une fonction politique déterminante (la majorité, simple ou relative, accède au gouvernement) alors qu’il peut-être le symptôme d’une pathologie.

Dans certaines conditions extrêmes (politiques, sociales, économiques…), la dimension « foule » prend le pas sur la dimension « peuple » et la panique produit dans le domaine politique l’équivalent de ce qu’elle produit dans un lieu de rassemblement.

Quand ces conditions sont réunies, les petites machines des peurs individuelles se connectent pour créer une machinerie dont l’intensité mécanique d’emballement peut atteindre le seuil critique à partir duquel elle cesse d’être contrôlable.

C’est, pour le corps social, l’équivalent du cancer pour le corps biologique.

Il ne s’agit donc pas de savoir si l’on doit « discuter avec un quart de l’électorat » (qu’est-ce que peut bien vouloir  dire « discuter avec un quart » ?) comme s’en justifient les dix-sept politiciens allemands, mais avec ceux qui, pour d’obscures raisons qui les regardent, ont besoin d’alimenter les peurs sans lesquelles cet électorat n’existerait pas.

Blasphème… suite

La question du blasphème posée par « l’affaire Mila » est enveloppée par le silence assourdissant de celui qui devrait parler.

Nous sommes dans une société de droit laïque qui fait la distinction entre le commun du savoir qui est enseigné à l’école et le privé du croire qui est affaire de chaque individu.

Le président de la République est le garant de la laïcité.

Dès lors qu’une question relative à la croyance religieuse prend une dimension nationale et met en cause la vie d’une non-croyante – comme, chez nous lorsque la croyance était obligatoire, chez d’autres quand elle l’est encore – il est de la responsabilité du chef de l’Etat laïque de rappeler que nous sommes libres de croire ou de ne pas croire, sans avoir à rendre des comptes à quiconque.

Il lui incombe de préciser que le blasphème ne concerne que les membres des diverses religions et qu’il n’a donc aucun sens pour la République laïque pour laquelle le blasphème vaut la prière.

Blasphème

                                                              

En octobre 1988, le cinéma parisien Saint-Michel où était projeté le film Les dernières paroles du Christ de Martin Scorsese fut incendié (quatorze personne y furent sérieusement blessées) par un groupe intégriste, pour cause de blasphème.

En 2011, une photographie  d’Andres Serrano représentant le Christ immergé dans un bocal d’urine (Piss Christ) fut vandalisée au musée d’Avignon, pour la même raison.

En janvier 2020, sur Internet, une adolescente française – Mila – « parle en noir » (tel est le sens étymologique du mot grec « blasphème »), autrement dit crûment, très crûment, mais vraiment très crûment, de son rapport avec la religion, avec dieu (autrement dit, elle n’aime ni l’une ni l’autre, ce qui est peu dire, vraiment peu dire, mais vraiment très peu dire),  elle reçoit des menaces de mort, et la ministre de la justice du gouvernement français, très en colère, lui rétorque que « l’insulte à la religion est une atteinte à la liberté de conscience ».

Rappel : en 399 avant notre ère, un septuagénaire fut condamné à mort et exécuté à Athènes au motif qu’il corrompait la jeunesse par ses paroles, qu’il ne respectait pas les dieux de la cité et qu’il en introduisait de nouvelles divinités.

Bon.

Quel rapport entre « l’insulte à la religion » (utilisé pour désigner une croyance) et « l’atteinte à la liberté de conscience » (qui concerne des individus) ? Surtout si l’insulte est proférée par une adolescente qui – j’ai lu attentivement ce qu’elle dit… crûment –  ne s’en prend pas aux individus mais à leur religion…

Est-ce que notre ministre dont les propos rappellent la teneur des accusations lancées contre Socrate aurait voté sa condamnation à mort ?

Hum…

Ceux qui menacent (de mort) pourraient peut-être se demander quelle est la solidité de leur foi pour être à ce point déstabilisés par quelques mots, même crus, d’une adolescente ?

Quant à celle que la colère conduit à confondre la croyance avec les croyants, elle pourrait peut-être, avant de parler,  prendre le temps de délibérer, comme le font les juges de la Justice dont elle a la charge.

Les limites de la lutte syndicale

       Quand elle concerne un problème aussi important que le système des retraites, la lutte syndicale, pour être efficace, doit être sous-tendue par un discours d’une nature autre que celui qui la déclenche et l’organise. Un discours de nature politique pour une alternative possible.                                     

La retraite concerne la fin de la vie professionnelle.

Elle concerne aussi la fin de vie.

Avoir travaillé si longtemps, et ne pas disposer d’une pension qui permette de vivre de manière décente, ne pose pas seulement la question du « pourquoi avoir travaillé ? » mais ravive la question « avoir travaillé pour quoi ? »

Pour ceux qui voulaient le retrait du projet et une vraie négociation, la lutte syndicale n’a pas abouti.

Parce que le discours dont je parle n’existe plus.

Tout le monde sait que la réforme conduira, dans un avenir plus ou moins lointain, à un système par capitalisation qui favorisera ceux qui ont le moins besoin de l’être.

Ce n’est ni original, ni nouveau, ni ignoré :  Oxfam, une organisation internationale fondée en 1942 pour lutter contre la pauvreté indique que les 80 milliardaires les plus riches de la planète possèdent autant que les 3,5 milliards d’humains les plus pauvres vivant avec 2 dollars par jour.

Donc, tout le monde  sait quel est l’enjeu de cette réforme, mais le discours qui donnerait du sens, de l’espoir donc de l’efficacité à la lutte syndicale, n’existe plus.

Il n’y a, aujourd’hui, pas d’autre système envisageable que le capitalisme.

Alain Badiou, invité à la Grande Table de France Culture  (lundi 20 janvier 13 h00 /13 h 30) expliquait une fois encore, en le dénonçant,  comment fonctionne ce système.

Il disait une fois encore sa conviction du communisme, sous une forme autre que celle qui fut expérimentée en URSS avec les résultats catastrophiques que l’on sait.

Il espère que les luttes éparses, non seulement en France mais partout dans le monde, finiront pas se joindre pour faire naître ce communisme.

Mais, à aucun moment, il ne pose la double question :

– quelle est la cause humaine du capitalisme ?

– pourquoi sommes-nous à ce point attirés et repoussés par le « commun » ?

L’affaire Matzneff

                                                           

                                                                Responsabilité

Le mot vient du latin (re-spondeo) qui signifie « engagement en retour ». [Sur la racine spond– est formé le mot qui désigne le fiancé, puis le mari – d’où le français épousailles.]

Etre responsable c’est donc donner en retour ce qui correspond à un engagement. C’est, par extension, apporter une réponse adéquate à une question particulière.

L’analyse qui suit est calée sur ce sens de responsabilité.

                                                                  Le problème

L’affaire vient d’être déclenchée par Vanessa Springora qui publie Le consentement. Le récit est celui de sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff. Nous sommes dans les années 80. Elle a quatorze ans, lui cinquante.

Quelques années plus tôt, en 1977, une pétition (rédigée par G. Matzneff) demandant la libération de trois hommes condamnés pour avoir filmé des jeux sexuels d’enfants et y avoir participé, avait été signée par J-P Sartre, S.de Beauvoir, R. Barthes, J. Lang, B. Kouchner, G. Deleuze, Ph. Sollers… Le texte jugeait désuète la loi qui avait permis de condamner les trois hommes.

Gabriel Matzneff était alors un écrivain connu, il était invité à la télévision, notamment à l’émission de Bernard Pivot Apostrophes. Il ne faisait nul mystère de ses relations sexuelles avec des petites filles (« minettes », dit complaisamment B. Pivot dans un échange avec lui) et des petits garçons.

A cette époque, les relations sexuelles avec des mineur(e)s de moins de quinze ans étaient interdites et punies par la loi. Gabriel Matzneff fut interrogé par la police à la suite de dénonciations anonymes. Sans suite.

                                                       Les quatre responsabilités

– celle de Vanessa

– celle des parents de Vanessa

– celle de Gabriel Matzneff

– celle de la justice et de la société

– Vanessa a 14 ans. Son père est absent. Sa mère est très occupée par son travail d’attachée littéraire. Au cours d’un dîner elle est courtisée par G. Matzneff qui l’assure de ses purs sentiments amoureux et qui promet de ne pas lui faire de mal.

Il n’est pas très difficile de comprendre en quoi elle est une « proie » : comme tous les enfants, elle a besoin d’identification, le père n’est pas là, la mère est en étroite relation avec la littérature, et voici un homme qui a un âge de père (voire plus), qui est une célébrité littéraire et qui lui tient un discours d’amour « pur ».

Son acceptation d’une telle demande d’amour témoigne donc d’une réponse adéquate.

– L’absence du père, si elle permet de comprendre, ne peut pas être « retenue à charge » contre lui : il n’y a pas de lien mécanique entre absence de père et statut de proie. La mère a l’intuition que G. Matzneff est un pédophile*, elle le dit très vite à sa fille, mais  ne va pas plus loin. Elle le regrette aujourd’hui, sans doute une manière de dire que sa réponse ne fut pas adéquate.

– G. Matzneff ne dit pas à Vanessa qui il est et il la séduit par un discours qui dissimule ses intentions, un discours calculateur. Quand, un peu plus tard, elle commencera à comprendre qu’il joue avec elle, il lui interdira de lire ses livres dans lesquels il explique son attirance pour les petites filles et les petits garçons.

Il est donc un « chasseur » pour lequel la fin (acte sexuel) justifie les moyens (tromperie, tarification).

De ce point de vue – et compte tenu de la loi en vigueur à l’époque – il est alors justiciable.

– La justice n’intervient pas alors qu’elle a les preuves – il les fournit lui-même sans la moindre réticence et avec la compréhension souriante et complice du monde littéraire et intellectuel « parisien ».

Réponse donc inadéquate : s’il n’y a pas de plainte déposée, il n’y a pas non plus d’auto-saisine du parquet… Rien. Sinon, face à G. Matzneff sur le plateau d’Apostrophes, la protestation véhémente de l’écrivaine québécoise D. Bombardier qui devient aussitôt objet de moquerie, de dérision, de rejet de la part de ce monde littéraire.

                                                                  Le balancier

Jusqu’à mai 68, la sexualité est taboue. Ne pas parler, non seulement n’élimine pas les problèmes, mais aggrave la perversion qui les fait taire (cf. le puritanisme). Et l’enfant n’a pas alors de statut propre : il est un homme/femme en miniature, on le serre encore dans les langes, on lui donne des claques, des fessées, on dit qu’il ne peut pas comprendre… Alors, vous pensez, la sexualité de l’enfant !

La littérature, elle, se moque des tabous quand elle ne s’en nourrit pas, et la liste est longue des œuvres censurées, des auteurs poursuivis au nom de la morale. Mais rien ni personne ne peut empêcher un livre d’être lu.

Mai 68 fait voler en éclats l’hypocrisie bien-pensante.

Et le balancier libéré des interdits de la morale bourgeoise s’élance dans l’espace de l’interdit des interdits.

A une démesure répond une démesure, jusqu’au moment où le balancier trouve son point d’équilibre… qui peut devenir un jour signe de déséquilibre.

                                                               Irresponsabilité

Vanessa Springora ne porte pas plainte contre G. Matzneff. Son livre (je ne l’ai pas encore lu) dont elle explique dans ses interviews la lente et difficile écriture est, selon les critiques, une description clinique réussie de ce qu’elle a vécu précisément en tant que proie. Elle explique notamment que la mise en garde de sa mère fut sans effet parce qu’elle ne se percevait pas comme l’adolescente qu’elle était, mais comme l’adulte qu’elle voulait/croyait être. Une définition de « l’enfant-proie » ?

Ce qui paraît irresponsable, c’est que la justice envisage aujourd’hui une action contre celui qui a commis il y a plus de trente ans des actes légalement répréhensibles, qu’il revendiquait, qui étaient de notoriété publique et qu’il a perpétrés impunément.

Ne serait-il pas plus responsable qu’elle fasse comparaître l’institution qui n’est pas intervenue ? Avec, comme témoin – de la défense ou de l’accusation ? – la société. A moins qu’elle ne soit co-accusée.

* pédophilie désignant un comportement sexuel est un terme impropre. « Phile » qualifie une relation d’ « amitié » : philanthropie, bibliophilie…

Il est curieux qu’on ait eu besoin de créer de toutes pièces ce mot dénué de sens sexuel pour désigner un crime sexuel (ainsi que des pathologies sexuelles : coprophilie, zoophilie) alors qu’on dispose depuis longtemps de « pédérastie », qui désigne clairement une relation sexuelle avec des enfants.

E. Macron et « en même temps »

                                                      L’affirmation et les slogans

E. Macron, au meeting de Bercy, en avril 2017, huit jours avant le premier tour de la présidentielle :

« (…) Il y a dans cette expression (= en même temps) le refus de penser de manière grillagère dans des cases préétablies, mais surtout la prise de conscience que les problèmes à traiter ne se réduisent pas à un dilemme entre le blanc et le noir, à un manichéisme réducteur et appauvrissant. (…) Je choisis la liberté et l’égalité. Je choisis la croissance et la solidarité. Je choisis l’entreprise et les salariés. Je choisis, comme le général de Gaulle, le meilleur de la gauche, le meilleur de la droite et même le meilleur du centre… Je choisis l’amour de notre histoire et l’ambition du changement ; la France forte et l’Europe ambitieuse; les racines et les ailes. (…) Je veux que nous soyons un grand pays, un pays fort, mais en même temps, oui, en même temps, un pays solidaire (…)  » 

                                                    Compatibilité/incompatibilité

« En même temps » implique deux ou plusieurs actes compatibles simultanément.

Ex : je prépare le repas et en même temps j’écoute la radio : il n’y a pas d’incompatibilité dans la mesure où ni les mains ni les oreilles ne requièrent pour elles-mêmes l’exclusivité de mon activité cérébrale. Ces deux activités sont donc compatibles (avec des nuances) sauf si je suis un chef cuisinier en train d’expérimenter une recette compliquée : la préparation du repas demande alors une concentration telle qu’elle mobilise l’essentiel sinon la totalité de mon attention.

Le « en même temps » ne fonctionne donc pas si deux activités sont incompatibles dans ce même temps, plus ou moins long : je ne peux pas être en même temps « au four et au moulin », je n’ai pas le droit de  conduire d’une main  et en même temps d’utiliser de l’autre mon téléphone portable etc.

                                                                   Dialectique

A et B ne pouvant être réalisés ou combinés « en même temps » qu’à la condition d’être compatibles, le « en même temps » exclut la contradiction et sa résolution ; considéré sous cet angle, il est le contraire de la dialectique qui est précisément la résolution de contradictions.

Deux exemples.

– la combinaison d’un atome d’oxygène avec deux atomes d’hydrogène donne une molécule d’eau. L’atome d’oxygène d’une part et les deux atomes d’hydrogène d’autre part ne sauraient être en même temps une molécule d’eau. C’est leur disparition en tant qu’éléments distincts qui produit un élément nouveau.

– la représentation insupportable de la mort fait naître l’idée de l’immortalité, jusqu’au moment où leur combinaison les élimine pour produire l’idée d’éternité.

                                                                   Confusion

Le manichéisme (le bien, le mal en tant que principes séparés) n’a à voir ni avec le « en même temps » ni avec la dialectique : il s’agit d’une morale, arbitraire comme toutes les morales (cf. G.W. Bush décrétant « l’axe du mal » pour justifier son invasion de l’Irak).

E. Macron l’invoque sur le mode de l’ironie pour signifier que les oppositions/contradictions sont des constructions artificielles et qu’il suffit de décider qu’elles disparaissent pour qu’apparaisse un monde miraculeusement « un », lisse et harmonieux.

En politique par exemple.

Le « en même temps » de la droite, de la gauche et du centre dans ce qu’ils ont de « meilleur »  signifie que les trois sont compatibles, donc que les oppositions qu’ils recouvrent ne sont que des constructions idéologiques dépassées.  

Mais ce « meilleur », quel est-il exactement ?

Il n’est pas précisé, et pour cause : mis à part le constat banal que les gens de gauche, de droite et « même » ( ! ) du centre ont en commun de naître, de vivre et de mourir, de respirer, de se nourrir et d’aller chez le coiffeur… tout ce qu’on pourra  dire –  hors de la réalité historique de l’opposition philosophique/politique entre droite et gauche, dans la société et chez l’individu lui-même – sera des platitudes du même genre.

De ce point de vue, le  « en même temps » le plus intéressant et le plus éclairant des intentions d’un candidat qui se proclamait ni de gauche ni de droite ni (explicitement) du centre, bref, d’une essence autre – référence au héros mi-dieu mi-homme – est «  je choisis  l’entreprise et les salariés ».

L’implicite étant que les politiciens qui ne les choisissent pas « en même temps » mais les opposent sont archaïques, dépassés. Les choisir en même temps serait donc une position neuve, moderne.

Seulement, voilà : « l’entreprise » contient « les salariés ».

Que signifie donc cet étrange « en même temps » aussi tautologique que serait « je choisis en même temps la voiture et le moteur » ?

Il faut entendre  « je choisis l’entreprise privée et les salariés ». S’il ne prononce pas « privée » c’est pour évacuer la référence contraire « publique » et parce que « privé » contient « patronat ».  

Il ne « peut » pas le dire parce que l’histoire politique est nourrie du débat  privé/public et que l’histoire sociale ne cesse de rappeler que patronat et salariés représentent des intérêts différents sinon contradictoires, enjeux de luttes toujours d’actualité entre les organisations patronales et salariales, et qu’à moins de répéter les banalités du commun de l’existence au premier degré (voir plus haut), il n’est pas possible de les choisir « en même temps » sous peine d’avouer « en même temps » qu’un tel choix idéologique, historiquement de droite, n’a rien de nouveau.

Le message envoyé est double : l’entreprise ne peut être que privée et l’opposition entre patronat et salariés est une vue de l’esprit. En d’autres termes, il n’y a pas d’autre voie que le capitalisme.

                                                                     Artifice

Cet « en même temps » qui vise à faire croire qu’il résout une contradiction et qu’il est une nouveauté en politique est donc un artifice.

Et l’enjeu pour l’artificier était d’offrir à ses partisans réunis à Bercy un feu de mots d’artifice nourri de lyrisme : l’amour et l’ambition, les racines et les ailes…

Chaque « en même temps » fut donc chaque fois salué par l’expression hystérique d’un enthousiasme* général.

Si l’on écoute très attentivement l’enregistrement, il y eut quand même parfois un quart de seconde d’hésitation et une légère baisse d’intensité après l’énoncé des deux objets du « je choisis », comme si leur contradiction n’était pas aussi fictive que voulait le persuader l’orateur dont l’enthousiasme savamment étudié, lui, était à la mesure de l’artifice produit. Le temps, pour l’assistance, de se rappeler qu’elle était venue pour regarder le doigt qui montre la lune.

*Etre enthousiasmé, c’est littéralement être envahi, possédé par une force divine, autrement dit ne plus disposer de sa lucidité.

                                                         Derrière la provocation                                               

Dans sa justification du « en même temps », proclamant son  « refus de penser de manière  grillagère »  (= la cage, la prison), E. Macron revendique un mode de paraître, de parler, de raisonner radicalement nouveau  et se revendique « en même temps » du général de Gaulle.

C’est cette stature construite, voulue atypique, qui lui permettra de confier en un faux aparté,  un an plus tard, cette fois en tant que président « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas » (juin 2018)

Il y a un « en même temps » implicite qui devrait « normalement » prouver la pertinence de l’octroi  des minimas sociaux : on donne des minima sociaux et en même temps les gens s’en sortent ;  là, ça marche. Comme ce n’est pas ce qui se produit, il s’agit non d’argent (noble) mais de pognon (dépréciation) de dingue (sommes folles jetées par les fenêtres par des fous).  

Seulement,  ce pognon – résultat de luttes sociales et politiques antérieures – est une aide financière qui vise à atténuer les difficultés de ceux qui sont dans la précarité ou la pauvreté. Il n’a aucune vocation à faire que ceux qui en bénéficient « s’en sortent », mais qu’ils soient un peu moins démunis. Pour un moindre mal.

Faire croire que l’aide financière de la collectivité est dingue (à mettre en regard avec « Je veux que nous soyons un grand pays, un pays fort, mais en même temps, oui, en même temps, un pays solidaire ») parce qu’elle ne permet pas à ceux qui la reçoivent de « s’en sortir », revient à dire que le pognon donné par  la sécurité sociale serait lui aussi de dingue  puisqu’il ne permet pas d’éviter la maladie.

La question de fond, importante, mais posée sur le mode de la provocation démagogique (avec sa réponse induite), est celle de la pertinence des minima sociaux : ne contribueraient-ils pas à nourrir la précarité et la pauvreté ? Ne seraient-ils donc pas non seulement inutiles mais pernicieux ? Donc, ne serions-nous pas dingues de donner autant d’argent pour un résultat nul ? Viser le moindre mal ne produirait-il pas le pire mal ?

Autrement dit : la cause de la précarité/pauvreté ne serait-elle pas à chercher chez les précaires/pauvres eux-mêmes ? N’en seraient-ils pas responsables ? Pour les inciter à « s’en sortir », ne faudrait-il pas cesser d’être « dingue » pour devenir raisonnable et supprimer purement et simplement les minima sociaux ?

A suivre.

Le populisme

Populisme est composé de deux éléments :

– populus*, d’où vient peuple, désigne à l’origine l’ensemble des citoyens romains. Le nom a conservé ce sens d’unité politique.

– isme est un suffixe gréco-latin qui sert à former des concepts : un nom désignant un objet concret devient ainsi un objet théorique.

Ainsi, le peuple est une entité, un « être  politique » défini par une idée, la citoyenneté, qui le constitue en tant que tel.

La citoyenneté, aujourd’hui comme hier, est donc l’essence du peuple.

                                                                     La foule

C’est elle qui le différencie  de la foule : qu’elle soit une simple addition d’individus (la foule des passants) ou structurée provisoirement par une activité contingente (la foule des supporters d’un match de foot qui redevient celle des passants au bout de quatre-vingt-dix minutes), la foule est nombre.

Dans le cas où un objet d’une nature différente vient se substituer à l’activité contingente qui l’a réunie, la foule (tout ou partie) prend alors des apparences de peuple : ainsi, quand les insultes visant des joueurs noirs sont lancées depuis les gradins du stade, l’objet contingent (match) laisse  la place à un ersatz d’essence (racisme).

                                                                Apprentissage

La citoyenneté est, en politique, l’idée qu’on se fait, en philosophie ordinaire, de l’individu ; c’est dire qu’elle évolue au fil du temps : aujourd’hui, elle est celle de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948).

L’idée de citoyenneté n’est donc pas de l’ordre de la connaissance immédiate mais de l’apprentissage. On tente de l’enseigner à l’école, mais en « oubliant » d’expliquer le « commun » qui lui permet d’exister, si bien que le discours du professeur d’instruction civique  est aussi peu audible et efficace que la Déclaration.

Rédigée et adoptée (avec des votes contre et des abstentions) au lendemain de la seconde guerre mondiale par les membres des Nations Unies « Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité » (extrait du préambule), elle  veut être un enseignement dont l’objectif est précisément de prévenir les dérives du populisme qu’a commencé à produire le capitalisme industriel/commercial au début du 20ème siècle.

Si la guerre mondiale a disparu depuis 1945, la multiplicité des conflits meurtriers suffit à montrer les limites de la Déclaration que la représentante démocrate des USA comparait à la lettre au père Noël.

                                                                    Evolution          

Dans l’antiquité grecque, l’idée de citoyen était propre à une cité (Athènes, Sparte, Thèbes, Corinthe…), elle n’avait aucun rapport avec une quelconque universalité – s’il existait, plus ou moins, une « hellénité », il n’existait ni Nation ni Etat grecs.  Et chez nous, jusqu’à la révolution de 1789, l’idée de « citoyen » n’existait que dans les esprits révolutionnaires. Il n’y avait aucun espace disponible pour ce qu’on appelle populisme, terme contemporain recouvrant une réalité contemporaine.

L’idée de citoyenneté a donc évolué jusqu’à prendre une dimension planétaire, universelle.

Le préambule de la Déclaration dit encore « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde », mais il ne précise pas la spécificité de  cette « famille humaine », simple concept idéaliste qui vole en éclats au gré des cours de la bourse et des crises.

                                                                   Régression

C’est précisément dans les moments de crise qu’intervient le discours populiste : puisque l’universel n’est qu’un leurre qui fait courir le risque d’une dilution, replions-nous sur nous-mêmes ! C’est ce que vient de décider une majorité d’Anglais.

Quand, de l’autre côté de l’Atantique, D. Trump s’écrie « America first ! » il change la référence nationale en préférence nationaliste (thème du FN/RN) qu’il adosse aux fantasmes d’une America originelle idéalisée (cf. le western et ses mythologies). Cette America est blanche, fermée à tous ceux qui ne sont pas dans les clous de l’ « American way of life » dont l’homme d’affaires élu président se proclame le modèle.

C’est alors que le peuple peut devenir la foule. Et, pour se persuader qu’il vit ce qu’il croit être un absolu (supériorité de la « race », du pays etc.) alors qu’il vit une contingence (moment de crise), il sacrifie ses boucs-émissaires. (Cf. le lynchage, qui le plus souvent s’est produit à l’échelle d’une  petite ville devenue  « cité autonome ».)

Tendant à substituer l’idée de citoyenneté antique (circonscrite à la cité) à celle de citoyenneté moderne (ouverte au monde), le populisme (qui utilise l’outil de la démagogie) est une régression de type retour in utero.

Une pathologie mortifère.

*A l’intérieur du populus,  plebs (la plèbe) désigne les citoyens qui ne sont pas nobles. Senatus (le sénat) désigne l’assemblée des anciens (< senex = le vieillard, censé disposer de la sagesse). SPQR  [Senatus Populus Que (= et) Romanus (= le sénat et le peuple romain)] était l’emblème, la signature de la république romaine.

Le discours du premier ministre

Enoncé des intentions et discours conclusif

Equité, justice, solidarité, universalité, références au Conseil National de la Résistance (dont faisaient partie le PCF et la CGT), à De Gaulle, Mendès-France, Rocard…  

Il faut y ajouter la belle image de la France « où les travailleurs payent fièrement la retraite de leurs parents… »  et l’affirmation forte d’une éthique « Nous ne voulons pas confier le soin de nos anciens à l’argent-roi. »

Si l’annonce des énoncés avait constitué un discours liminaire prononcé  pour introduire un débat dont l’objectif aurait été de mettre au point les mesures concrètes de ces intentions, il est probable qu’elle aurait fait l’unanimité : qui n’est pas d’accord pour l’universalité en matière d’équité,  de solidarité… ?

Il s’agit en réalité d’un discours non liminaire mais conclusif : il rappelle les décisions concrètes et annonce un calendrier politique précis : conseil des ministres du 22 janvier, débat parlementaire fin février.

Ce discours conclusif est celui du seul pouvoir exécutif auquel s’oppose la quasi-totalité des organisations professionnelles.

Sauf à lui prêter une grande naïveté, le premier ministre savait que ce discours allait faire basculer* la CFDT dans le camp de l’opposition radicale représentée principalement par la CGT et FO.

*Reste à savoir quelle en est la part tactique.

La pensée du premier ministre.

Deux exemples :

– « Aujourd’hui, les pensions des femmes sont inférieures nous le savons de presque moitié à celles des hommes. Qui peut l’accepter ? Personne. (…) Les femmes connaissent, plus souvent que les hommes, des interruptions de carrière, notamment pour s’occuper de leurs enfants. »

Le constat d’une injustice sert donc d’argument pour justifier une réforme à venir.  Seulement, cette injustice est l’aboutissement d’un processus qui contient une autre injustice : celle de l’inégalité des salaires « justifiée » par une argumentation (maternité, enfants…) appuyée sur une conception archaïque validée (consciemment ?) par le ministre : s’occuper des enfants est l’affaire des femmes.

– « Nous devons construire la protection sociale du 21ème siècle en prenant mieux en compte les nouveaux visages de la précarité.  Ces nouveaux visages, ce sont ceux de la caissière de supermarché à temps partiel, du livreur à vélo de la plateforme numérique, de l’agent de propreté qui a fini son travail quand tout le monde arrive le matin ; c’est l’étudiant qui fait des petits boulots pour financer ses études et rentre de plus en plus tard sur le marché du travail. »

Il s’agit d’un aval donné à une réalité antinomique des valeurs des énoncés.

Cette pensée qui considère implicitement comme allant de soi la précarité, qui ne pose même pas la question du bien-fondé par exemple de la nécessité des « petits boulots » pour nombre d’étudiants, contredit en effet l’esprit des énoncés : comment concilier cette normalité des iniquités du début de la vie active avec l’équité revendiquée pour la fin de vie ?

La philosophie politique du président.

E. Macron a conquis le pouvoir seul. Les corps intermédiaires, notamment les syndicats, mais aussi les maires (même s’il a dû composer avec eux) ne sont pas pour lui des composants du pouvoir tel qu’il l’entend. Il a notamment ignoré la proposition du secrétaire de la CFDT d’une table ronde au début du mouvement des gilets jaunes.

La main tendue une nouvelle fois par L. Berger partisan comme lui du système universel à points était facile à prendre. Pour la deuxième fois, et cette fois par la voix du premier ministre, le président a refusé.

Le choix qu’il fait est donc de « jouer » l’opinion contre les centrales syndicales, comme il le fait d’une manière plus générale contre les corps intermédiaires.

C’est aussi la philosophie du FN/RN.

Il joue donc sur le terrain marécageux du populisme* pour que M. Le Pen se qualifie au premier tour des présidentielles de manière à gagner contre elle au second.

* Un prochain article

Universel

                                                          

Universel est ce qui caractérise la réforme du système des retraites décidée par le gouvernement.

                                                           Résonance

Il y a d’une part le sens  objectif d’un mot, ce qu’il désigne, ce qu’on appelle sa dénotation : le crépuscule est le passage du jour à la nuit.

Il y a d’autre part sa résonance, ce qu’il évoque en relation avec les différents contextes de ses utilisations, son histoire, le rapport que nous établissons avec lui, bref, tout ce qui dépasse son sens purement conceptuel, ce qu’on appelle sa connotation : crépuscule peut avoir une connotation positive quand il évoque un beau coucher de soleil, négative quand il évoque l’obscurité de la fin du jour.

La connotation d’universel est plutôt positive parce que sa dénotation renvoie au commun, donnée essentielle de l’humanité : le suffrage universel reconnaît la même valeur politique à tous les individus, quels qu’ils soient.

                                                            La variable

Le point est l’élément clef de ce système dit universel et ce qui le caractérise c’est qu’il n’a pas de valeur connue. Personne n’est en mesure de dire ce que vaudront le jour de la retraite les points accumulés pendant une vie de travail, parce qu’interviendront des paramètres variables.

D’un côté, donc, un principe invariable d’universalité, d’un autre, des paramètres de calcul variables. En d’autres termes, l’incertitude individuelle enrobée dans un concept d’universalité  pour un moment de la vie qui, plus que d’autres, a besoin de sécurité.

Aujourd’hui, un salarié du privé ou de la fonction publique peut savoir à l’avance quel sera, grosso modo, le montant de sa retraite. La réforme ne le lui permettra plus.

                                                             Paradoxe

Aujourd’hui, la protestation conduite par les syndicats de la fonction publique est forte.

S’il y a régulièrement des critiques adressées aux fonctionnaires, il n’y eut jamais de manifestations des salariés du secteur privé – de loin les plus nombreux –  pour protester contre les divers régimes (en particulier ceux des fonctionnaires) dénoncés par le gouvernement comme injustes, contraire à l’universel proposé qui, lui, serait juste.

Les sondages indiquent qu’une majorité soutient le mouvement de protestation.

                                                       Le fond commun

Le paradoxe tombe si l’on considère ces deux éléments :

– le rapport ambivalent avec le fonctionnaire peut s’expliquer par ce qu’il représente de sécurité d’emploi, de pérennité de revenus (plutôt modestes),  et  par le refus du risque de l’aventure (réelle et mythique) du privé aux rêves de fortunes.

– le service public – qui nourrit une ambivalence analogue –  renvoie (comme l’universel) au commun. Quand disparaissent les bureaux de poste, les services hospitaliers, quand ferment les classes des écoles…, chacun sait que les causes sont budgétaires et que « la finance » est la forme d’expression la plus pathogène de nos contradictions.

La mémoire collective conserve encore les principes qui, depuis 1789, ont contribué à la spécificité de la République Française dont la dénotation et les connotations se confondent au point qu’elle devint Etat Français le jour où ils furent reniés.

Liberté, égalité, fraternité… de quoi rappeler que la retraite, comme la santé, l’école… ne doit pas être d’abord une affaire comptable.

 «  (…) pouvoir vivre plutôt que pouvoir d’achat ; mondialité plutôt que mondialisation ; justice sociale plutôt que loi du plus fort ; émancipation individuelle et collective plutôt que réussite individuelle (…) – extrait d’une tribune signée de 180 intellectuels publiée dans Le Monde daté du 5 décembre.

En d’autres termes, et viscéralement contre tous les Blacks Fridays, briser l’équation d’identité être = avoir.  

Retraites

                                                          

                                                          Apparence

Chacun achète des points pendant son activité professionnelle et chaque point donne le même revenu. Chaque euro cotisé donne les mêmes droits pour tous. Plus de régimes spéciaux mais le même régime pour tous.

A priori, rien ne paraît plus rationnel ni plus équitable.

                                                       Rationalité(s)

Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de consensus enthousiaste ? En effet, nous savons au moins depuis Descartes (17ème siècle… Avant lui, Aristote 4ème siècle avant notre ère) que « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée… »  (Par bon sens, entendre « raison »)

Il n’y a pas si longtemps, on expliquait les différences de résultats scolaires par les « dons ». On était ou on n’était  pas doué. La bosse des maths n’a pas toujours été une métaphore.

C’était une rationalité. Et ceux qui rejetaient les dons et mettaient en évidence le rapport entre inégalités scolaires et inégalités sociales étaient qualifiés de dangereux idéologues.

C’est dire que la rationalité peut être utilisée pour une justification, donc a posteriori, et qu’elle est alors tout sauf l’expression de la raison philosophique.

                                                         La question

Le discours gouvernemental explique que les régimes spéciaux relèvent de l’inégalité et qu’ils ne sont plus justifiés : quelle comparaison entre le conducteur des locomotives à vapeur et celui des TGV ?

Il y a dans  ce discours, en implicite, quelque chose qui s’apparente à un idéal humaniste : ne sommes-nous pas tous frères et n’est-il pas injuste que certains aient plus d’avantages que d’autres ? C’est ce qui sous-tend le discours d’E. Macron qui sait ce que parler veut dire et qu’un euro n’a pas toujours la même valeur.

Comme tout ce qui est d’ordre social, les régimes spéciaux des retraites sont le résultat de luttes plus ou moins relayées par des forces politiques : il s’agissait pour ceux qui mettaient en jeu leur situation, sinon leur existence, de parvenir à un vivre mieux collectif.

La question est de savoir si la critique égalitariste et comptable des régimes spéciaux ne vise pas cette réalité de la lutte sociale, antinomique du nivellement par le bas.