VI – A la recherche des verbes – deuxième étape : les temps
1 – Attention !
Décidément…
Eh oui, nous entrons dans les turbulences du temps.
Je suis bien attaché. Du temps ou des temps ?
Le langage tente de rendre compte de la complexité du temps en créant des temps.
Par exemple ?
Comment définiriez-vous le passé ?
C’est plus une question qu’un exemple. Le passé, je dirais que c’est ce qui est avant ce qui se passe maintenant, avant le présent : il y a une minute, hier, avant-hier ou il y a deux mille ans.
Est-ce que vous concevez un passé dans le futur ?
Un passé dans le futur… C’est pas contradictoire ?
Imaginez un événement petit a qui va se dérouler dans cinq heures et un événement petit b en rapport avec lui, et qui sera produira deux heures avant ; a et b se dérouleront dans le futur, nous sommes d’accord ?
Oui.
Mais où se situe petit b par rapport à petit a ?
Deux heures avant… Oui… D’accord… Comme il se situe dans le passé de petit a, on peut dire que c’est un passé.
Je ne suis pas d’accord avec votre « on peut dire » qui laisse entendre une décision arbitraire. Dans une heure, quand nous aurons fini la leçon, je vous offrirai une bière.
Merci, ce sera avec plaisir… Hm… Je pars toujours au quart de tour. C’est mon point faible. Et puis j’aime la bière. Je suppose que c’était un simple exemple ?
Je vous offrirai vraiment une bière, je sais que vous l’aimez, et c’est aussi un exemple. Alors ?
La bière, c’est dans une heure, donc dans le futur… La fin de la leçon, c’est avant, donc c’est un passé par rapport à la bière, donc un passé par rapport à un futur… Quand même, le passé, là, je ne le sens pas.
Quand vous avez entendu mon offre et que vous êtes parti au quart de tour, est-ce que vous étiez ici, maintenant, ou bien déjà devant le verre de bière ?
Ah… Ce que vous voulez dire, c’est… comme si j’étais dans un autre présent ?
Je pourrais aussi dire, Dans une heure, quand nous aurons fini la leçon, je vous offre une bière.
Hm… Là, c’est vous qui y êtes. Et dans le passé, ça existe aussi ?
Nous allons voir tout cela dans le détail. Vous êtes prêt ?
Je vérifie ma ceinture… Allons-y !
2 – le présent pour définir le problème
Je commence par le présent.
Le présent… Maintenant… Là, ça va.
Ne vous y fiez pas trop. Les turbulences commencent avec la définition du dictionnaire : « Temps qui indique que l’action marquée par le verbe se passe actuellement, ou qu’elle est valable tout le temps. »
Et ce n’est pas ça ?
Demain, mercredi, nous nous reposons. Le verbe est au présent de l’indicatif, mais l’action ne se passe pas actuellement et elle n’est pas valable tout le temps.
Que dit votre grammaire ?
Elle est nettement plus précise : Un « temps » peut présenter plusieurs valeurs temporelles. Par exemple, un « présent de l’indicatif » peut, selon le contexte, situer l’action dans le passé ou dans le futur.
Ça vous convient ?
Oui. J’ajouterai cependant que le présent indique soit le réel soit une réalité, selon les définitions que je vous ai données, et qu’il faudrait donc parler de présent-réel, objectif, et de présent-réalité, subjectif ; par exemple, nous sommes mardi, c’est le réel, et demain nous nous reposons ce n’est pas le réel.
Ah bon ? C’est quand même bien vrai, non ?
Ce n’est pas le réel mais une réalité puisque nous sommes mardi et en train de travailler. Pour décrire le réel, je devrais dire : nous nous reposerons. Nous nous reposons signifie quelque chose de plus que la simple information : en l’utilisant à la place du futur, je fais comme si demain était aujourd’hui, soit que j’aie très envie de repos, vivement demain ! soit que je n’en aie pas du tout envie, j’aurais bien continué ! Il s’agit donc d’un présent-réalité, subjectif. La distinction entre les deux valeurs me paraît importante : si le présent peut, comme le précise le dictionnaire, indiquer « une action valable tout le temps », cela veut dire qu’elle est toujours vraie, qu’elle est le réel : Quand la pluie tombe, le sol est mouillé.
Ça me fait penser à un film…
Hm… Il pleut toujours où c’est mouillé.
Oui, c’est ça !
Je voulais dire que si les proverbes sont au présent, à une ou deux exceptions près, c’est parce qu’ils sont censés exprimer le réel, une vérité prétendue immuable. Je reprends l’exemple : C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Rien ne semble plus réel, mais ce que le proverbe ne dit pas, c’est l’importance de la formation initiale, indispensable et antérieure à la pratique du en forgeant.
Elle va de soi, non ?
Comme l’importance de la pratique. Alors, est-ce un hasard si le proverbe rappelle l’une et oublie l’autre ? S’il disait : pour forger, il faut une double formation théorique et pratique, il n’y aurait pas de problème et pas de proverbe. Mais l’occultation de la formation théorique incite à nous interroger sur ce qu’il y a derrière l’apparence, autrement dit sur les intentions cachées ; ce proverbe aurait-il été inventé pour rappeler la nécessité de la pratique à une société qui ne formerait que des forgerons théoriques et oublierait de les mettre à la forge ?
Votre œil pétille à nouveau comme du champagne ! Alors, comment vous l’expliquez ?
Je vous répondrai en faisant un détour par cet autre aphorisme bien connu… Aphorisme est un synonyme, grec, de proverbe, latin : L’argent ne fait pas le bonheur. Si vous voulez trouver les intentions cachées, demandez-vous à qui profite une telle « vérité » : à ceux qui ont de l’argent ou à ceux qui n’en ont pas ? Si vous préférez : l’origine de ce proverbe, où la situez-vous ? Dans la tête des riches ou celle des pauvres ?
Pas dans celle des pauvres, c’est sûr !
Ceux qui ont beaucoup d’argent ont tout intérêt à convaincre ceux qui n’en ont pas ou pas assez, qu’il ne fait pas le bonheur ; c’est vrai, diraient-ils, la larme à l’œil et la mine défaite, nous avons beaucoup d’argent, mais hélas ! croyez-vous que nous soyons heureux pour autant ? Et ils tireraient un mouchoir finement brodé pour se tamponner délicatement les yeux.
Mais, à votre avis, pourquoi ça marche ?
Au sens strict, l’argent ne fait pas le bonheur comme le maçon fait un mur. La formule est une ruse de la richesse qui sait très bien prendre le masque de la linguistique ou de la philosophie pour de longues exégèses. En réalité, elle s’appuie sur la croyance habilement entretenue en un paradis d’immortalité où les riches de la terre seront les pauvres du ciel, et les pauvres de la terre les riches du ciel, et pour l’éternité. C’est à ce prix, si j’ose dire, que ça marche.
Et pour le forgeron, vous pensez qu’il y en a qui auraient intérêt à laisser croire que l’école n’est pas indispensable ?
Si je le pense ? Forgeron est un métier manuel, un métier d’ouvrier, et, que je sache, les ouvriers n’ont jamais fait grève en brandissant la banderole « Moins d’argent ! Plus de bonheur ! ».
Si je comprends bien, le présent des proverbes est un présent-réalité ?
À quoi bon exprimer une évidence, du genre : Quand on met un pied devant l’autre, on marche ? Le présent des proverbes qui est censé exprimer un réel est toujours un présent-réalité. Il pleut toujours où c’est mouillé, par exemple, une autre manière de dire : On ne prête qu’aux riches.
Là, c’est ceux qui n’ont pas d’argent qui le disent… Ou… Ou alors un banquier qui refuse un prêt en prenant l’air désolé.
Vous voyez que si le présent indique ce qui « se passe actuellement », ses valeurs en font un temps beaucoup complexe qu’il n’y paraît, à la mesure de ce qu’est celui qui l’utilise, de la place qu’il occupe, et dont on a constaté que sa réalité ne correspond pas toujours exactement avec le réel qu’il est censé décrire.
C’est pareil pour les autres temps ?
Là, se pose une question de méthode : on peut étudier les temps simples puis les temps composés, ou bien le couple que forme chaque temps simple avec le temps composé qui lui correspond. La grammaire habituelle distingue dans son enseignement les temps simples, présent, passé-simple, imparfait, futur simple, et les temps composés, passé-composé, passé antérieur, plus-que-parfait et futur antérieur. Je vous propose au contraire d’étudier chaque temps simple avec le temps composé qui lui correspond et d’examiner en même temps la pertinence des noms qui leur ont été donnés.
Je suppose que nous ne les garderons pas tous ?
Ce n’est pas impossible.