S’il fallait définir un « critère de sens » du théâtre de Sophocle, je dirais que les notes et commentaires de Paul Mazon (1874-1955), traducteur de l’Edition (de référence) des Belles Lettres, en constituent l’exact contraire. En d’autres termes, il propose une lecture de l’œuvre dont nous pouvons sans le moindre doute être certains qu’elle dit tout sauf ce qu’il en dit, et, parfois aussi, ce qu’il en traduit.
Cet helléniste savant reconnu pose sur la Grèce antique le regard d’une culture qui, pour l’art comme pour l’économie, la politique et les « valeurs », a besoin de stabilité, qui ne déteste rien tant que le questionnement, autrement dit la construction de problématiques. La Grèce antique, Athènes en particulier, avec sa démocratie, ses statues, ses temples, ses théâtres, et ses gymnases ont constitué le matériau idéal pour construire une référence tranquillisante d’immuable et d’absolu. Le marbre demeure du marbre même dans la ruine.
La construction de problématiques dans le domaine de l’art commence par rappeler qu’une œuvre, quelle qu’elle soit, propose toujours un récit construit sur un discours, que l’un n’existe pas sans l’autre, qu’ils sont donc indissociables.
Sophocle écrit des pièces de théâtre dont les récits concernent des histoires qu’il n’invente pas, qui sont connues avant même leur représentation, et les modifications qu’il leur apporte, à la marge du récit, sont au contraire essentielles à la construction de son discours. Le personnage de Chrysothémis, par exemple.
À la fin de sa vie, il décide de raconter non l’histoire, mais une certaine histoire d’Électre, personnage de mythologie. Lire la pièce – celle-ci comme les autres – revient donc à entreprendre une double démarche synchronique : chercher le discours dans les mots du récit et comprendre le récit en relation avec le discours. Corollaire : la psychologie des personnages qui tente de créer une vraisemblance n’a qu’un intérêt très secondaire. Sinon pas d’intérêt du tout. Derrière les personnages qu’interprètent des acteurs masqués, se trouve l’auteur et c’est lui qui parle.
Pour donner une idée de ce que ne dit pas cette œuvre de Sophocle, je propose un large extrait de la notice écrite par Paul Mazon. Elle joue le rôle d’une préface à sa traduction de la pièce (publiée en bilingue trois ans après sa mort en 1958). Je précise que l’édition que j’utilise date de 1981et que l’éditeur n’a pas estimé utile de lui joindre une notice différente.
Ce texte vaut la peine d’être lu en tant que témoignage non seulement du regard sur la Grèce que j’évoquais, mais aussi et peut-être surtout d’une conception de la littérature, dont je ne suis pas sûr qu’elle soit obsolète, en ce sens qu’elle s’efforce de faire entrer le réel que constituent le texte et son contexte dans un schéma idéologique dissimulé sous le manteau d’un savoir académique.
Le voici.
« Il [Sophocle] a prêté à Électre une âme ardente, pareille à celle d’Antigone, qui s’est constituée gardienne de l’honneur de la maison et se voue dès lors à sa tâche avec une ferveur que rien ne décourage ; et, pour accentuer encore cet aspect du personnage, il lui a donné une sœur, Chrysothémis, qui, comme Ismène à côté d’Antigone, représentera les cœurs faibles que déconcerte vite, au moment d’agir, l’image des risques à courir. L’effet de contraste ainsi obtenu fait ressortir le personnage principal avec une éclatante franchise.
Il faut néanmoins reconnaître que cette figure d’Électre est loin d’avoir l’attachante noblesse qui fait la beauté de celle d’Antigone. C’est bien pourtant le même sentiment qui anime les deux héroïnes. (…) Une épigramme souvent citée (…) semble indiquer que beaucoup d’anciens considéraient Antigone et Électre comme les œuvres maîtresses de Sophocle et les plaçaient au même rang. Ce jugement est-il bien équitable ? L’émotion n’a pas la même qualité dans les deux pièces, et celle que procure la lecture d’Antigone est plus vive, et plus pure à la fois. (…) Le personnage répond bien au goût instinctif de Sophocle pour les « intraitables » (…) Jamais la maîtrise de Sophocle « homme de théâtre » ne s’est plus hardiment affirmée que dans Électre. L’éclat du style égale ici la hardiesse et la sûreté du mouvement dramatique. Et malgré tout, on ne peut le nier, Électre est sans doute de toutes les pièces conservées de Sophocle celle qui au fond nous touche le moins. Cela tient-il à ce que le sujet a pour nous de brutal ou de répugnant ? Certainement non, puisqu’Eschyle a sur tirer du même thème un indiscutable chef-d’œuvre. Cela tient bien plutôt à ce que Sophocle semble n’y avoir vu pour lui qu’un prétexte à déployer sa virtuosité sans y mettre beaucoup de lui-même (… ) Et, si même on regarde Électre de plus près, on y découvrira vite, sous une apparente perfection technique, des inégalités gênantes. (…) Sophocle aurait été fort âgé quand il a composé Électre (… ) À cette date [415 avant notre ère], il a quatre-vingts ans. Il ne possède plus le sens exquis de la mesure dont témoignent Antigone et Œdipe Roi. Il s’abandonne à la facilité. Il croit moins aux légendes qu’il met en scène. Enfin et surtout, il laisse un peu la rhétorique prendre chez lui le pas sur la poésie ». » (p.132 > 135)
Ce discours est intéressant en ce sens qu’il parle de tout autre chose que de ce dont il est censé parler, la pièce elle-même.
Préoccupé par la seule psychologie des personnages (âme ardente. éclatante franchise du personnage… attachante noblesse…) et de Sophocle (goût instinctif… sans y mettre beaucoup de lui-même… Il croit moins aux légendes… ) qu’il n’hésite pas à juger (prétexte à déployer sa virtuosité… Il ne possède plus le sens exquis… Il s’abandonne à la facilité…) – c’en est presque comique – il est complètement étranger à la lecture des signes du discours – le savant qu’il est ne pouvait ignorer la sémiologie –, et focalise sa critique sur des critères qui permettent de repérer la « perfection technique » « le sens exquis de la mesure ».
Dans un second et dernier (?) article, je rappellerai l’essentiel de la lecture que j’ai proposée.