Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (9)

Pour comprendre ce commos (chant du deuil, interprété par le Chœur et Électre) et son rapport avec le discours de la pièce, il faut préciser les références proposées par Sophocle au spectateur. Pour l’Athénien, la référence culturelle première, en ce sens qu’elle constitue le premier apprentissage des enfants athéniens, est fournie par le « grammatistès » (il enseigne la lecture, l’écriture, le calcul – gramma : signe d’écriture -> grammaire) qui leur fait lire et apprendre par cœur les œuvres d’ Homère (l’Iliade et l’Odyssée) et d’Hésiode (Théogonie, Les travaux et les jours).

Au début du commos (824), Le Chœur évoque Halios : ce nom est utilisé par Homère (Iliade 5, 678), et, dans l’histoire des dieux (Hésiode), il désigne un Titan qui personnifie le soleil qui deviendra ensuite Hélios pour être finalement identifié à Apollon. Autrement dit, c’est un clin d’œil de Sophocle à ces deux auteurs de référence majeure dont le discours, celui de l’épopée, n’est pas de l’ordre de la tragédie du chant du bouc.

Un peu plus loin (838), Sophocle évoque par le Chœur le personnage mythique d’Amphiaraos – j’y reviendrai. Voici le commentaire de P. Mazon : « L’allusion à Amphiaraos peut paraître asse péniblement amenée. Il est question, dans cette légende, du châtiment d’Éryphile, épouse coupable d’Amphiaraos, par son propre fils Alcméon. C’est une habitude du poète de traiter dans ses chœurs des sujets qui rappellent, par allusions plus ou moins directes, les infortunes de se héros. » (p.167)

Cette lecture académique, hermétique au discours (pas seulement à celui des œuvre de l’antiquité grecque), n’hésite pas à porter un jugement critique (« péniblement amenée »… « c’est une habitude du poète… »), en l’occurrence débile, sur ce qui est regardé avec les lunettes de cet académisme comme un artifice de pédantisme littéraire. Elle est une illustration de la conception bourgeoise de la littérature, qui déteste la problématique.

Voici ce commos et l’analyse que j’en propose.

Le Chœur : Où sont les traits foudroyants de Zeus, où est le brillant Halios si, voyant cela, ils se dissimulent, tranquilles ?

Électre : Ah ! Ah ! hélas !

Le Chœur : Mon enfant, pourquoi pleures-tu ?

Électre : Ah !

Le Chœur : Ne va pousser pas de grands cris.

Électre : Tu vas me faire mourir.

Le Chœur : Comment ?

Électre : Si tu excites l’espérance [de l’aide] de ceux dont on sait qu’ils sont partis chez Hadès, tu me foules aux pieds davantage, alors que je suis en train de me consumer.

Le Chœur : Je sais que le puissant Amphiaraos a disparu par des colliers d’or de femmes; et maintenant, sous terre…

Électre : … Ah ! Ah !  Hélas !…

Le Chœur : … c’est  « tout âme » [panpsuchos  = pan : tout / psuchè : souffle, âme en tant que principe de vie -> psycho…]  qu’il règne.

Électre : Hélas !

Le Chœur : Hélas, oui ! Car la pernicieuse [son épouse, Éryphile]…

Électre : A été tuée.

Le Chœur : Oui.

Électre : Je sais, je sais ! En effet, s’est manifesté celui [Alcmion, le fils]. qui lui a apporté [à son père] son aide dans l’affliction. Mais pour moi il n’y a personne qui soit là. Car celui que j’avais [Oreste] est parti, complètement détruit.

Le Chœur : Tu as en partage d’être malheureuse entre les malheureuses.

Électre : Je le sais, moi aussi, je le sais trop bien,  par ce déferlement continuel de terreurs, de haines et de chagrins innombrables

Le Chœur : Nous connaissons tes cris.

Électre : Ne m’emmène plus maintenant là où … [= ne m’entraîne plus sur le terrain où]…

Le Chœur : De quoi parles-tu ?

Électre : … il n’y a pas l’aide espérée d’un enfant noble né de parents communs.[Oreste]

Le Chœur : La mort est le lot de tous les mortels.

Électre : Est-ce que c’est aussi le lot des mortels d’aller s’empêtrer, comme ce malheureux, dans des rênes divisibles, dans des luttes de courses de chevaux aux pieds agiles ?

Le Chœur : Une ruine immense.

Électre : En effet,  comment ne le serait-ce pas ?  Si, étranger, sans l’aide de mes mains…

Le Chœur : Ah !

Électre : … Il est sous terre, sans cérémonie de funérailles, sans mes lamentations.  

Le nombre de cris (Ah, Hélas) poussés par Électre dans la première partie du chant (8 en 22 vers – 824 > 846) rappellent les critiques de Chrysothémis,  de Clytemnestre et du Chœur dont la réaction, ici, est significative du problème que représente ce personnage : la question qu’il lui pose après trois de ses cris « Pourquoi pleures-tu ? » (829) pourrait paraître absurde en regard de l’annonce de la (prétendue) mort d’Oreste. Elle est à rapprocher de l’exhortation qui suit « Ne va pas pousser de grands cris » (830) qui souligne ce qui constitue le personnage d’Électre, à savoir le tragique que Sophocle met en cause, et que confirme sa question qui suit « Tu vas me faire mourir » (831, dont il faut noter qu’elle est sans rapport avec l’explication (« Si tu excites l’espérance de ceux qui sont partis chez Hadès… »)  demandée (« Comment ? »). Ce que lui fait dire Sophocle, c’est tu vas me faire mourir en me demandant de ne pas crier. « Nous connaissons tes cris » (853) et « Tu as en partage d’être malheureuse parmi les malheureuses » (849) en sont un autre témoignage.

Quant à l’évocation d’Amphiaraos, elle ne pouvait apparaître que comme incongrue : s’il est roi d’Argos, comme Agamemnon, c’est un trouillard qui se cache pour ne pas participer à la guerre contre Thèbes (cf. Les Sept contre Thèbes – Eschyle – ,  Antigone – Sophocle). Son épouse, Éryphile, soudoyée par un collier d’or, révèlera sa cachette et il mourra pendant la bataille. Rien à voir avec le père d’Électre.

À propos de Zeus, Halios et Amphiaraos et pour des références de nature différente (deux divinité, un héros),  Sophocle utilise le même verbe kruptein (se cacher) pour deux comportements d’indifférence et de couardise. Il correspond à « se planquer ».

La fin du commos revient sur la mort d’Oreste dans la course de chars.

D’abord la remarque inappropriée du Chœur à Électre qui déplore la mort de son frère en tant qu’elle la prive de toute aide  : « La mort est le lot de tous les mortels », ensuite le rappel par elle-même des conditions de sa mort « Est-ce que c’est aussi le lot des mortels d’aller s’empêtrer, comme ce malheureux, dans des rênes divisibles, dans des luttes de courses de chevaux aux pieds agiles ? »

Outre l’image peu glorieuse, dépréciative, les précisions (divisibles = on peut s’en défaire, aux pieds agiles), sont un clin d’œil au langage homérique riche en qualificatifs (Achille aux pieds légers).

La distanciation que produit la référence participe de la distanciation avec le tragique. Comme le reste, le commos a changé de nature.

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