La réponse d’Électre à la revendication de liberté de sa sœur est caricaturale :
« Pour toi, que soit dressée une table opulente et que coule une vie facile et abondante*. Pour moi, que ma seule nourriture soit de ne pas me chagriner** (lupein, le même verbe utilisé pour expliquer la relation d’Électre avec sa mère et Égisthe – cf. article précédent – 354 > 356) ; je n’aimerais pas avoir ta réputation, et toi tu ne devrais pas non plus, si tu étais sensée. Et pourtant il serait possible que tu sois appelée fille du plus noble des pères ; eh bien sois appelée fille de ta mère ; que tu apparaisses ainsi pour la plupart mauvaise, ayant trahi ton père mort et tes proches. » (361 > 368)
Même si elle est caricaturale, la vie de Chrysothémis est formulée par Électre de manière positive*, alors qu’elle évoque la sienne de manière négative**. La reprise de l’argument « fille de » associé à cette définition négative est une nouvelle fois le signe d’une mise en cause non seulement du tragique, mais encore d’un statut, en ce sens que Chrysothémis choisit de ne pas être conforme et n’est pas présentée comme une « fille de mauvaise vie », comme le confirme le Chœur – il n’est pas inutile de rappeler qu’il représente les jeunes femmes de Mycènes – en ne reprenant pas la critique d’Électre qu’il met en garde contre elle-même :
« [Littéralement] : Qu’il n’y ait rien [mèden = négation de subjectivité] qui concerne [pros, une préposition] le ressentiment [orgèn = agitation intérieure, ressentiment, colère ], au nom des dieux ! [= que ton discours ne soit en rien dicté par le ressentiment*] ; il y a un profit dans vos deux discours, si toi tu apprenais à tirer parti de ce qu’elle dit, et elle à tirer parti de ce que tu dis. » (372 > 374)
*ressentiment, et non colère, comme le traduit P. Mazon qui ne voit pas la frustration d’Électre.
Sophocle confirme son discours par la réponse « adulte » de Chrysothémis: « Quant à moi, ô femmes, je suis accoutumée à ce qu’elle raconte ; et je n’en aurais pas fait mention si je n’avais pas entendu parler d’un très grand malheur qui vient sur elle, et qui mettra un terme à ses grandes lamentations » (372 >375).
Adulte en ce sens qu’elle déresponsabilise Électre et qu’elle révèle sa sollicitude pour sa sœur : elle, a choisi d’être responsable de sa vie, et ce choix est aussi celui de l’amour de sa sœur.
Le malheur annoncé, imminent, est analogue à celui d’Antigone :
« Si tu n’arrêtes pas tes lamentations, ils vont t’envoyer dans un lieu où tu ne verras plus la lumière du soleil, vivant dans un lieu voûté, hors de ce pays, tu chanteras ton malheur. Mets-toi ça dans la tête et ne me le reproche pas plus tard quand tu en souffriras. C’est maintenant, en effet qu’il faut être sensée. » (379 > 384)
Électre-tragique ne peut être que sourde à ce discours : elle souhaite donc « normalement » qu’Égisthe revienne le plus vite possible (rappel : il est aux champs…) pour que la menace soit mise à exécution.
Chrysothémis : Tu ne dis rien de la vie que tu mènes ?
Électre : Oui, elle est belle, ma vie, au point que je l’admire !
Chrysothémis : Elle pourrait l’être si tu apprenais à penser de manière adéquate (littéralement : penser bien].
Une invitation inaudible, d’où la réponse d’évitement propre à la « mauvaise foi » tragique : « Ne m’enseigne pas à être mauvaise pour mes proches. » (392 > 395)
La scène se termine par un geste d’accommodement de Chrysothémis : après la demande d’Électre et sur les conseils du Chœur, elle accepte, par piété, de ne pas répandre sur la tombe de son père les libations que lui a confiées sa mère pour apaiser la terreur que lui a suscitée un rêve ; dans Les Choéphores, Clytemnestre rêvait d’un serpent ; ici, elle a vu son mari qu’elle a assassiné venir planter dans la maison son sceptre duquel a jailli un laurier gigantesque.
Le laurier est le symbole d’Apollon dont l’oracle a indiqué à Oreste la marche à suivre pour venger l’assassinat de son père. Le rêve dont l’interprétation est donc claire ramène le spectateur au récit dont il connaît la fin. Ce qui importe, c’est la manière dont Sophocle va la traiter.