C’est une notion régulièrement reprise en période de forte agitation sociale.
En mars 1968, les syndicats, les partis et les responsables politiques avaient considéré d’un œil ironique le début du mouvement étudiant de Nanterre. Ce n’est qu’après son amplification et les barricades du Quartier Latin qu’il fut rejoint en mai et juin par les organisations syndicales pour de grandes manifestations et une longue grève générale avec occupation d’usines. Le résultat politique fut le triomphe de la droite aux élections de juin.
Le projet d’une manifestation le 17 octobre 2026 pour protester contre « la vie chère » a d’abord été diffusé sur les « réseaux sociaux » avant d’être repris par les organisations syndicales et rejoint par le mouvement de protestation lycéenne contre la dégradation des conditions d’étude.
Le gouvernement, de droite, les partis de droite et l’extrême-droite mettent la focale de leur discours sur les débordements de la manifestation du 17 octobre – ils se sont poursuivis le 18 par des casses et des pillages notamment dans les beaux quartiers de la capitale – comme ils l’ont mise sur les débordements des manifestations lycéennes. Leur objectif est d’éviter que le plus grand nombre ne se sente concerné par le substrat de ces mouvements, autrement dit ce qui en constitue, de manière plus ou moins clairement perçue, le fond, la raison d’être : qu’est-ce que « la vie chère » si les causes n’en sont pas explicitées ? Et si elles ne le sont pas, quels mots d’ordre et pour quelle efficacité ?
Cet objectif a été atteint en juin 1968 par le général de Gaulle qui réussit à mettre la focale sur les deux menaces à la fois complémentaires et contradictoires que constituaient alors pour lui le chaos dont les barricades parisiennes avaient été l’expression spectaculaire (ce qu’il appela la « chienlit », mot dont l’origine est bien ce qu’on imagine) et le communisme (la grève générale, structurée, encadrée notamment par la CGT, suscitait des réactions ambivalentes et une manifestation du parti avait rassemblé une foule importante à Paris). Une réussite relative puisqu’il fut désavoué un an plus tard et que Jacques Duclos, le candidat communiste, réunit 21,3% des voix au premier tout de la présidentielle de la même année, manquant de peu l’accès au second tour qu’il ne pouvait de toute façon pas gagner, ce que tout le monde savait.
En mai 68, à la différence des grèves de 1936 (le Front populaire qui avait remporté les élections était au pouvoir et les revendications, exclusivement d’ordre social, pouvaient être entendues), l’enjeu n’était ni social ni politique mais existentiel. « La France s’ennuie » avait écrit le directeur du Monde, Pierre Viansson-Ponté, le 15 mars 1968, soulignant l’abîme qui séparait les préoccupations du monde de celle des Français, notamment celles de la jeunesse mondiale préoccupée par les questions graves alors que « les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme. »
L’ennui n’était pas celui qu’il imaginait, mais, à sa décharge, personne n’avait perçu la nature du problème, dont un grand nombre de ceux qui, dans les universités et les usines, participèrent au « mouvement », sans parler de ceux qui croyaient faire la révolution.
« Convergence des luttes » ne convient pas pour qualifier ce qui fut l’expression d’un « mal de vivre » mal identifié dans sa réduction aux conditions de travail et aux salaires. C’est ce dont témoigna la réception peu enthousiaste des accords de Grenelle qui apportaient pourtant de sensibles améliorations matérielles.
Aujourd’hui, quel substrat commun permettrait l’hypothèse d’une convergence entre les lycéens confrontés aux carences de l’enseignement et à la machine « Parcoursup », et les revendications de pouvoir d’achat à l’origine de la manifestation du 17 octobre qui a révélé la disparition du mouvement des gilets jaunes qu’aucun discours n’a jamais structuré ?
Si en mai 68, « l’imagination au pouvoir », « il est interdit d’ interdire » étaient les mots d’ordre d’une utopie d’un monde autre, et autre que celui du socialisme expérimenté « à l’est » que soutenait le parti communiste – l’un et l’autre ont disparu –, en octobre 2026, ce qui, par défaut, est inscrit sur les pancartes des lycéens, est l’absence d’utopie.
Le mal de vivre crié en mai 68 est toujours et encore ce qui constitue le substrat de la révolte lycéenne et celui d’un mouvement qui ne parvient pas à dire autre chose que « la vie chère ». Si cette expression recouvre bien une misère réelle, économique, matérielle, elle témoigne de la misère, voulue et entretenue, du discours du peuple.
Dans un temps où les 70000 liquidations annuelles d’entreprises ne suscitent plus de mouvements de protestation autres que locaux, et encore… et où la menace climatique ne suffit même pas à constituer un substrat commun explicite, « convergence des luttes » n’est qu’un slogan pour une mobilisation illusoire ou pour l’exploitation de la peur.