Euripide (480-406) avait 24 ans à la mort d’Eschyle (525-456) et il était le contemporain de Sophocle ( 495-406). Son Électre fut composée et jouée dans le même temps que celle de Sophocle – sans doute un peu après – , en pleine guerre du Péloponnèse (431-404), vingt-sept années d’affrontements, de massacres et de dévastations épisodiques sur l’ensemble du territoire grec (cf. Thucydide : La guerre du Péloponnèse).
Sa pièce raconte une histoire que connaissaient bien les spectateurs et dont certains avaient même dû voir l’interprétation qu’en avait proposé Eschyle une trentaine d’années auparavant lors des mêmes Dionysies, fêtes religieuses qui se tenaient chaque année au printemps en l’honneur de Dionysos (divinité de l’énergie vitale) et au cours desquelles se déroulaient les concours de théâtre.
D’Eschyle à Sophocle et Euripide, le discours change d’objet en ce sens que les deux premiers le construisent dans le cadre théâtral du tragique du Chant du bouc dont sort le troisième, d’où l’affirmation (cf. Nietzsche) qu’avec lui disparaît la tragédie. J’y reviendrai en conclusion.
La pièce commence dans un lieu qui n’est plus la façade habituelle du palais – représentation du pouvoir politique dans sa relation avec les dieux – mais la maison d’un « autourgos » (littéralement = celui qui travaille lui-même), un paysan qui n’a pas les moyens de disposer d’esclaves.
C’est à lui qu’Euripide donne la parole introductive. Il est seul sur la scène et c’est donc aux spectateurs qu’il s’adresse en leur rappelant l’histoire qu’ils connaissent, mais à laquelle il ajoute un fait nouveau imaginé par Euripide : Égisthe a contraint Électre à l’épouser pour éliminer le risque d’une vengeance que pourrait faire courir un mariage aristocratique ; il précise qu’il est d’origine mycénienne que « ses ancêtres sont d’extraction noble mais pauvres en richesses, ce qui tue la noblesse » et qu’il a décidé de ne pas avoir de relation sexuelle avec son épouse à cause de leur différence sociale.
Ce personnage, le premier qui apparaît, est hors tragédie : il ne fait pas partie du mythe et il occupe une place qui n’est pas marginale.
Euripide fait alors sortir Électre de la maison en lui faisait porter une cruche sur la tête, signe, explique-t-elle en précisant qu’elle n’y est pas contrainte, du témoignage de la déchéance où l’ont réduite la méchanceté Égisthe et le mépris de sa mère qui préfère les enfants qu’elle a eus avec lui à ceux dont Agamemnon et le père, Oreste et elle.
Cet extrait de l’échange qui suit définit le niveau où Euripide situe la pièce :
Le paysan : « Pourquoi, infortunée, prends-tu la peine de faire pour moi ces pénibles travaux, toi qui a été noblement éduquée ? Pourquoi, malgré mes paroles, ne t’en dispenses-tu pas ? »
Électre : « Je te considère en tant qu’ami égal aux dieux (… ) Il m’appartient de m’occuper de la maison. Au travailleur rentrant chez lui, il est agréable de trouver depuis la porte l’intérieur bien rangé. »
Ce n’est plus le monde du mythe des Atrides, mais celui de la vie sociale habituelle et banale : l’homme – s’il n’a que l’apparence de l’époux, il est « égal aux dieux » – travaille au-dehors, ici dans les champs, et sa femme s’occupe de l’intérieur qui doit lui être accueillant.
Le point tragique – dans le sens du non-maîtrisé du Chant du bouc – pourrait être, dans le registre de la métaphore, celui de la rupture imposée de la filiation, mais il est évacué par la non-consommation du mariage – donc l’exact opposé du couple Égisthe-Clytemnestre.
La réponse du paysan installe un peu plus le récit dans le quotidien ordinaire en rappelant au passage la dimension humaine de l’existence.
« Eh bien va, si bon te semble. Les sources, il est vrai, ne sont pas loin de la maison. Moi, après avoir poussé les bœufs au pré, j’ensemencerai la terre ; car aucun paresseux, même ayant les dieux à la bouche, ne pourrait amasser de quoi vivre sans un travail fatiguant. »
Le tragique revient avec l’entrée d’Oreste et Pylade.