Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (11)

Le passage qui suit a un double intérêt : celui de l’écriture de Sophocle, et la manière dont elle peut ne pas être comprise.              

Il y a une importante différence de traitement de la reconnaissance du frère et de la sœur dans les Choéphores (Eschyle) et dans Électre :  une vingtaine de vers dans la première, cent-vingt-cinq dans la seconde.

C’est cette longueur qu’il faut examiner en tant que message envoyé au spectateur en ce sens qu’elle n’apporte rien de nouveau au récit.

Oreste et Pylade entrent avec leurs esclaves dont l’un porte l’urne dont Électre a été informée qu’elle contenait les cendres de son frère.

 Oreste demande qui pourrait la porter à Égisthe, et Le Coryphée désigne Électre avec cette précision  « Celle-ci, si du moins il faut le plus proche parent pour porter le message. » (1105) N’importe quel frère comprendrait aussitôt que cette femme est sa sœur.

Oreste ne « comprend » pas. Il ne réalise toujours pas qui elle est quand, après avoir vu l’urne, elle exprime une vive douleur (1115) et dit qu’elle pleure sur sa famille entière. (1119 >1122).  Il demande donc que l’urne lui soit confiée à elle « qui qu’elle soit » parce qu’elle ne semble pas hostile ( !), qu’elle doit être une amie ou de la même famille qu’Oreste (!). (1123 >1125)

Cette invraisemblance psychologique n’est évidemment pas le signe d’une débilité d’Oreste qui concernerait le récit, mais une nouvelle expression théâtrale du discours de Sophocle relativement au tragique, et dont la longue déploration douloureuse d’Électre (34 vers) adressée à l’urne qu’elle tient dans ses bras est un autre signe.

Sous l’angle du récit, cette longue plainte est de l’ordre du scandale, puisqu’elle est sans objet : voici une femme souffrante, désespérée par la mort de son frère dont elle croit tenir les restes dans ses bras, un frère qui est devant elle, qui l’écoute exprimer son long et profond désarroi sans chercher à la détromper.

Les commentaires de P. Mazon (traducteur de l’Édition – de référence – des Belles Lettres) sont significatifs d’une gêne qu’il commence par évacuer au moyen de l’érudition censée valoir pour elle-même : « Au contraire, Antigone, avant de mourir, se flatte d’avoir pu rendre elle-même les derniers devoirs à son frère Polynice. » (p.179) écrit-il (citation grecque à l’appui…) à propos du regret d’Électre de n’avoir pas pu enterrer son frère. « Se flatte de » est ridicule et puis, loin d’être un détail, ce n’est pas « avant de mourir ». Quand Électre serre dans ses bras la « petite urne » (cf. articles précédents) : « Corneille s’est souvenu de ce vers dans La mort de Pompée (acte II, scène 11) : « Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre » (id), une manière de nous faire savoir qu’il a lu Corneille. Enfin: « Tous les commentateurs rappellent, à propos de la célèbre plainte d’Électre, l’anecdote du comédien Polos (Aulu-Gelle VII,5), qui, « après la perte d’un fils tendrement aimé, reparut au théâtre dans ce rôle d’Électre, et l’urne même de son enfant entre les mains, remplit toute la scène, non plus des accents que lui avait enseignés sont art, mais du cri véritable de sa douleur. »(id.)

Je ne sais pas qui sont « tous les commentateurs » mais je vois dans ce commentaire le même étalage d’érudition gratuite – quel rapport entre Polos et l’acteur qui joue Électre ? – autre illustration de la « tête bien pleine ».

Considérer cette plainte-récit en tant que discours de distanciation du tragique donne à sa grande longueur une fonction de questionnement plus que d’émotion, de même que le décalage de la remarque du Coryphée à la fin de la plainte : « Tu es née d’un père mortel, Électre, songes-y. Oreste aussi était mortel.  Alors, ne gémis pas trop. Nous tous devons supporter cela . » (1171 >1173)

Ce qui pourrait être l’expression d’un manque d’empathie, sinon de cynisme, est un rappel de ce qui constitue le personnage et qu’a déjà souligné le Chœur – la parole, dont la plainte continuelle – et un écho du mutisme d’Oreste dont sa question, étrange après qu’il a entendu la remarque du Coryphée, « Est-ce toi la célèbre Électre que je vois ? » (1177) ne peut que solliciter l’étonnement, donc le questionnement, sauf à avoir la réponse toute prête.  

Et il faudra une quarantaine de vers supplémentaires pour que le frère et la sœur se reconnaissent enfin.

Après avoir très brièvement exprimé son émotion (1/2 vers – 1124) la première chose qu’Oreste demande à sœur : « Attends en te taisant. » (1236) Puis, après une nouvelle plainte « ototototoi, totoi » [on peut laisser l’onomatopée] (1245), nouvelle incitation « Tant que l’occasion ne se présente pas, consens à ne pas parler longuement » (1259), et après avoir tenté de tempérer son exaltation ; « Laisse-là les paroles surabondantes et ne m’apprends pas que ma mère est mauvaise, ni qu’Égisthe dissipe les biens de notre père, les gaspille et les disperse inutilement. Ton discours t’empêcherait de saisir l’occasion propice. » (1188 > 1192).

Une nouvelle fois Sophocle indique que le problème d’Électre-tragique est la parole, et l’invraisemblance psychologique des exhortations d’Oreste (= tais-toi – son dernier mot avant le retour du Précepteur : « Consens à te taire») est à comprendre, une fois encore, comme l’expression du discours.

C’est ce que n’a pas compris P. Mazon qui s’en sort comme il peut en « oubliant » que les personnages ne sont pas des personnes mais des créatures théâtrales : « La reconnaissance d’Oreste par Électre, brusquée dans la pièce d’Eschyle, a été longuement retardée et ménagée par Sophocle. Oreste, après avoir fait durer, peut-être un peu trop longtemps ( !), les doutes et l’ignorance de sa sœur, se rend compte (!) que les épanchements de tendresse et les bruyantes démonstrations de joie ne peuvent que retarder l’action ( ?). Le poète n’a pas été dupe ( !) de ces « discours superflus ; il hâtera désormais les péripéties finales. » (p.185)

Sortant du palais, où Clytemnestre l’avait invité à entrer,  le Précepteur leur reproche de manière véhémente leurs discours sans fin et en le faisant conclure par ces mots « Tarder est un mal dans de telles circonstances, il est temps d’en finir. » (1337, 1338), Sophocle revient au récit.

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