Cahier de vacances : la grammaire en questions (24)

d- quatrième modalisation : le conditionnel et l’imaginaire

Pourquoi avons-nous besoin de dire si ? Nous verrons plus tard quelle réponse apporter à cette question qui constitue la problématique de cette modalisation. Pour commencer : que signifie Si Pierre vient je serai content ?

D’abord, je sais que Pierre n’est pas là.

Je posais la question de la signification. Pierre n’est pas là, oui, mais ce n’est pas l’objet de la phrase qui met en rapport la possibilité d’un événement, la venue de Pierre, avec le sentiment qui l’accompagnera s’il se réalise, la satisfaction. Sans contexte, vous ne pouvez pas savoir si je suis dans un état de tristesse qui me fait rêver à la venue de Pierre ou si je réponds à quelqu’un qui me demande comment je l’envisage. Ce qui est sûr, c’est que la modalisation conditionnel est un constituant de l’imaginaire. Rappelez-vous ce que se disaient les enfants qui jouaient au foot dans la cour de récréation : Toi, tu es Pelé, moi, je suis Kopa.

Dites… Vous êtes sûr que ce sont des enfants ?

Pourquoi cette question  ?

Pelé, Kopa… ce n’est pas d’hier ! Ni même d’avant-hier !

Ces enfants auraient des parents cultivés. Je vous vois perplexe.

Auraient… C’est la modalisation conditionnel ?

Hm, hm.

Bon, mais, Toi,  toi tu es Pelé, moi je suis Kopa, ça ne l’est pas !

Oui, ça ne l’est pas. C’est l’indicatif. Les enfants l’utilisent parce qu’ils jouent à faire comme si c’était réel ; ils savent très bien qu’ils ne sont ni Pelé ni Kopa, ils savent très bien aussi que l’un et l’autre sont morts, mais le temps de leur jeu, l’un est Pelé, l’autre Kopa.

Et s’ils utilisaient le conditionnel, ils diraient quoi ?

Toi, tu serais Pelé, moi, je serais Kopa. La différence entre les deux modalisations se situe dans le degré d’identification, plus forte avec l’indicatif, plus faible avec le conditionnel. Je reviens à mon exemple initial pour préciser les trois variations possibles : Si Pierre vient, je serai content.  Si Pierre venait, je serais content. Si Pierre était venu, j’aurais été content :

– première variation : indicatif présent dans la proposition dite subordonnée que j’appelle introduite, si Pierre vient, et indicatif futur dans la proposition dite principale que j’appelle introductive, je serai content,  l’un et l’autre pour simuler le réel ; la conjonction si est là pour rappeler qu’il s’agit d’un jeu, et c’est pour cette raison que si est toujours construit avec l’indicatif. La grammaire appelle ce type d’hypothèse, l’éventualité.

Du latin ?

Oui, du verbe evenire, arriver, se produire. Événement vient de là.

Vous écrivez événement, pas évènement ?

Les deux sont possibles.

Et vous prononcez évènement. Bizarre, non ?

Je vous avais prévenu. Et vous pouvez le dire encore de ce que nous sommes en train d’étudier. Je continue.

– deuxième variation : indicatif imparfait dans la proposition introduite, si Pierre venait, conditionnel présent dans la proposition introductive, je serais content. Sans contexte, je peux hésiter entre deux hypothèses : soit la venue de Pierre est possible parce qu’il habite à deux pas, soit elle ne l’est pas parce qu’il est à l’autre bout du monde ; dans le premier cas, la grammaire parle de potentialité, dans le second, d’irréalité dans le présent. Potentialité vient du verbe latin posse, pouvoir.

– troisième variation : mêmes modalisations, plus-que-parfait de l’indicatif dans la proposition introduite,  si Pierre était venu,  et conditionnel passé dans la proposition introductive, j’aurais été content,  sans ambiguïté cette fois ; il s’agit d’un événement qui ne s’est pas produit ; la grammaire l’appelle irréalité dans le passé.

Vous dites que si est toujours construit avec l’indicatif…. Ça me rappelle :  Si j’aurais su, j’aurais pas venu.  C’est mignon quand même, non ?

Aussi mignon que la spontanéité de l’enfant.

Donc, éventualité, potentialité, irréalité dans le présent et irréalité dans le passé. Vous êtes d’accord avec ça ?

Les deux irréalités, dans le présent et le passé, conviennent très bien parce qu’elles indiquent le sens. Les deux autres sont discutables dans la mesure où éventualité et potentialité signifient l’une et l’autre une possibilité. L’objectif, c’est rendre compte de la différence de degré d’identification entre réel et réalité, et pour ça, il faut considérer la réalité de celui qui parle : qu’est-ce qui me conduit à choisir la modalisation indicatif, Si Pierre vient je serai content, ou la modalisation conditionnel, Si Pierre venait je serais content ? Quelle différence de sens voyez-vous entre les deux ?

Je sens bien qu’il y en a une, mais je ne sais pas comment l’expliquer.

Quelle différence entre Voulez-vous et Voudriez-vous me passer le sel ?

D’abord, pourquoi le sel et pas le poivre ? Hm ?  Ou un savon ? Non, non, je ne dis pas ça pour me faire mousser. Voudriez-vous est plus… plus doux ?

Oui. On l’appelle conditionnel de politesse dans le sens où il atténue la demande et élargit l’espace du refus possible.

Comment ça ?

Vous pouvez entrer dans le jeu en limitant votre réponse à oui, je peux, mais vous ne faites rien, comme le simple oui quand on vous demande si vous avez l’heure, ou alors en répondant non, et là, le jeu sera déterminé par la tonalité.

Et pour la venue de Pierre ?

Je fais un détour par le jardin : S’il y a du soleil demain, je bêcherai le jardin et S’il y avait du soleil demain, je bêcherais le jardin. Question : dans quel cas ai-je consulté la météo dont on suppose que les prévisions sont certaines ?

Houlà ! Bon… Euh…. Dans le premier cas, non, vous ne l’avez pas consultée, sinon vous ne diriez pas si. Dans le second… Vous ne l’avez pas consultée non plus ?

Vous vous rappelez que la combinaison de l’imparfait de l’indicatif dans la proposition introduite, si tu venais, et du conditionnel présent dans l’introductive, je serais content, produit de l’ambiguïté selon que la venue est possible ou pas ?

Oui. Mais dans le cas du soleil… je ne vois pas.

Essayez en partant de la question : est-ce que j’ai envie ou pas de bêcher le jardin ?

J’essaie. Si vous n’avez pas envie et que vous dites que vous bêcheriez, c’est que vous savez qu’il n’y aura pas de soleil… donc que vous avez consulté la météo… donc vous ne voulez pas ou vous ne pouvez pas dire que vous n’avez pas envie. C’est ça ?

Hm hm.

Donc, vous êtes un hypocrite ou un trouillard… Si vous avez envie, vous n’avez pas consulté la météo puisqu’elle est sans ambiguïté… hm… non ça ne va pas… parce que vous diriez plutôt s’il y a du soleil… C’est ça ?

Hm hm.

Donc, pour dire s’il y avait, dans le cas où vous avez envie,  il faut supposer que vous n’avez pas consulté la météo, donc qu’il y a de gros nuages depuis plusieurs jours, peut-être même qu’il pleut, et qu’il n’y a aucune raison pour que ça change. C’est ça ?

Hm hm. Comment avez- vous fait pour trouver  ?

Je dirais que… hm… que j’ai laissé résonner.  C’est bizarre, non ?

J’aime bien.

C’est vrai ?

Mais oui.

Qu’est-ce que vous changez ?

Pour Si Pierre vient, je propose probabilité qui correspond à ce que signifie le présent, et pour Si Pierre venait, dans le cas où sa venue est envisageable, incertitude qui correspond à l’imparfait, en précisant que je serai et je serais indiquent le réel dans les deux cas. Je conserve irréalité dans le présent quand Pierre est à l’autre bout du monde, et irréalité dans le passé quand il n’est pas venu.

Donc probabilité à la place d’éventualité et incertitude à la place de potentialité.

Peut-être que le plus intéressant, dans tout ça, ce sont vos déductions qui ont fait de moi soit un hypocrite soit un trouillard.

Oui, mais je disais ça…

Je parle de ce que signifie ce besoin du si. C’est la question que je posais au début. Vous avez trouvé deux réponses, il y en a d’autres possibles, c’est pourquoi j’aime bien votre résonance, qui ont toutes en commun le masque. Jouer avec des si et des modalisations, est-ce autre chose que le désir, sans doute le besoin du masque ?

Mais pourquoi ce désir ou ce besoin du masque ?

Vous avez dit bizarre.

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