Le discours théâtral consiste dans cet instant à modifier le personnage d’Électre par la seule présence d’Oreste – c’est le sens de sa dissimulation aussi artificielle que son discours (cf. article précédent). Discours théâtral qui fait basculer le spectateur du monde humain immanent dans l’univers transcendant de la tragédie du Chant du bouc : celle qui était l’épouse porteuse d’eau d’un paysan, redevient la fille de la famille mythique et récupère ainsi la caractéristique du personnage tragique, la plainte, qu’il faut se représenter chantée et dansée et, depuis Sophocle, la jouissance associée.
Strophe 1 (= un pas de danse d’un côté – 115 > 126) : « Je suis née d’Agamemnon, Clytemnestre fille odieuse de Tyndare m’a mise au monde et les habitants m’appellent Électre la malheureuse. Hélas ! Hélas ! Cruelles souffrances et vie affreuse ! Ô père, tu gis dans l’Hadès, égorgé par ton épouse et Égisthe, ô Agamemnon ! Allons ! Éveille le même gémissement et la jouissance qui provoque des larmes abondantes ! »
Antistrophe 1 (= un pas de danse de l’autre côté – 127 > 139) : reprise en refrain du « « Hâte-toi, il est l’heure, presse le pas ! Ah, avance, avance, pleurant abondamment ! Hélas ! Hélas ! » initial avant l’invocation d’Oreste et de la vengeance.
Strophe 2 (140 >156) : s’adressant toujours à elle-même (sans doute plus une chanson qu’une aria), elle accomplit un geste théâtral qui finit de la distancier de sa situation d’épouse, [« Prends la cruche et ôte-là de ta tête ( …) ] pour l’identifier au personnage tragique : [(…) afin de pousser des cris de gémissements infernaux, le chant [melos > mélodie] de l’Hadès, de l’Hadès pour toi, père, je dis les plaintes souterraines, auxquelles sans cesse chaque jour je me livre, lacérant de mes ongles mon cou chéri, frappant ma tête rasée de mes mains à cause de ta mort. Ah ! Ah ! Déchire ta tête (…) »
Antistrophe 2 (157 > 167) : rappel des circonstances du meurtre d’Agamemnon, enveloppé d’un voile dans son lit par Clytemnestre tandis qu’Égisthe le frappe d’une hache à double tranchant.
Entre alors le Chœur, composé de paysannes argiennes : « Ô fille d’Agamemnon, je suis venue, Électre, dans ta maison rustique. Est arrivé, oui, est arrivé de Mycènes un homme buveur de lait qui court la montagne ; il annonce que le troisième jour à partir d’aujourd’hui, selon ce qui a été proclamé par un héraut, un sacrifice se tiendra à Argos, et que toutes les jeunes filles doivent se rendre au temple d’Héra [épouse de Zeus]. » (166 > 174)
Ce Chœur n’est pas le chœur tragique traditionnel : il ne reprend pas la plainte d’Électre, ne fait aucun commentaire de déploration et joue le rôle d’un simple intermédiaire pour une information inconvenante : Électre est mariée et elle n’est donc plus une jeune vierge. Si les spectateurs ont été informés par son époux qu’elle l’est encore, la cité d’Argos l’ignore, ce confirmera la suite. C’est donc une invraisemblance théâtrale voulue, d’autant plus qu’Électre non seulement ne relève pas l’inconvenance, mais l’accentue en donnant la raison qui lui fait décliner l’invitation : « Je ne formerai pas de chœur de danse avec les jeunes filles argiennes et je ne frapperai pas le sol de mon pied (ce que l’acteur qui l’interprète est en train de faire sur la scène) : je passe mes nuits à pleurer et les larmes sont chaque jour le souci de la malheureuse que je suis ; regarde ma chevelure crasseuse, mes vêtements en loques ; est-ce qu’ils conviennent à la fille d’Agamemnon, une princesse, et à Troie dont on se souvient qu’il l’a jadis conquise. » (181 > 187). Outre l’impudeur de la reconnaissance de sa virginité, si le rapport de convenance avec elle-même est cohérent, que vient faire ici la convenance avec Troie, qui n’existe plus ?
Le Chœur après avoir affirmé « grande est la déesse » (188) [Héra à qui sera offert le sacrifice] lui propose alors un riche manteau, des bijoux en or avec cet argument : « Crois-tu que par tes larmes tu respectes les dieux et domines les ennemis ? Ce n’est pas par des gémissements, mais en honorant les dieux par des prières que tu acquerras le bonheur, ô mon enfant ! »
Électre : « Aucun des dieux n’écoute les cris de l’infortunée ni ceux des anciens sacrifices de mon père ». Elle poursuit sa plainte en évoquant son frère qu’elle croit errant et déplore à nouveau sa situation : « Moi, j’habite dans une misérable maison, consumant ma vie dans le chagrin, exilée du palais paternel sur le sommet escarpé d’une montagne ; ma mère, elle, vit dans sa maison, partageant le lit souillé de sang avec un autre. »
Le Coryphée : Bien des maux a causés aux Grecs la sœur de ta mère, Hélène, et aussi à ta famille ! (188 > 213)
Si les gémissements d’Électre reconstruisent le cadre du tragique, c’est un cadre bancal en ce sens que le Chœur et le Coryphée n’y sont pas : le Chœur par sa proposition de vêtements et de parure pour aller danser en renonçant aux larmes, le Coryphée par la platitude pléonastique de sa conclusion.