Le tragique et la tragédie : Électre – Euripide (2)

Oreste complète le discours liminaire du paysan par des informations qu’il confie à son ami Pylade… qui les connaît, comme le public connaît l’artifice théâtral et aussi (cf. Eschyle et Sophocle) l’origine divine de la mission d’Oreste (tuer Clytemnestre et Égisthe pour venger l’assassinat d’Agamemnon) qu’Euripide rappelle mais avec cette différence qu’il ne nomme ni Apollon, ni l’oracle, ni Delphes :  « J’arrive sur la terre argienne à cause des mystères du dieu (…) », un mot qui invite à sourire du tragique du Chant du bouc – la fatalité de la mort infligée et subie  – produit par une parole absconse.  Sophocle met aussi en cause l’oracle (Œdipe Roi) mais dans le registre tragique.

La stratégie de cet Oreste est la même que celle des deux autres :  ne pas attaquer de front, mais créer les conditions d’un double assassinat sans risques. Une fois encore l’entreprise ne sera pas héroïque [Égisthe dans la pièce de Sophocle, demande à Oreste pourquoi il ne le tue pas publiquement devant le palais ]  : il se garde d’entrer à l’intérieur des remparts des villes et reste près de la frontière pour pouvoir s’échapper s’il est trahit par des espions. Dans un registre décalé et contrastant avec ces choix tactiques peu glorieux « Mais voici maintenant qu’Éôs (l’aurore) lève son visage radieux » est un clin d’œil à Homère dont l’« Eôs aux doigts de rose » est bien connue du public.

Oreste termine son discours par l’énoncé théâtral convenu : « Éloignons-nous de ce sentier. Un laboureur ou une domestique se montrera à nous et nous lui demanderons si ma sœur habite en ces lieux. Mais je vois une servante qui porte sur sa tête aux cheveux coupés une charge d’où coule de l’eau. Asseyons-nous et cherchons à savoir de cette femme esclave si nous recevrons une information au sujet de ce qui nous fait arriver dans ce pays. »

C’est ce faux dialogue qu’Hergé établira entre Tintin et Milou [Pylade est un personnage muet, un signe théâtral sur lequel je reviendrai], un procédé de distanciation par le jeu avec les codes du récit, comme le personnage qui « sort » de l’écran pour s’adresser au public( cf. Tex Avery, Woody Allen).

L’esclave aux cheveux coupés est Électre – le hasard théâtral fait bien les choses – mais elle n’est plus l’Électre que nous avons entendue dans la séquence précédente : elle est devenue la plaintive gémissante de Sophocle qu’Euripide met en scène dans un monologue, une longue séquence chantée et dansée de deux couples de strophes et antistrophes.

Euripide est vraisemblablement le compositeur de la musique de ses pièces. Il est fort possible que certains airs aient eu un succès comparable à celui de certaines de nos chansons et que les Athéniens les aient fredonnés. Témoignent de sa popularité ces faits rapportés par Plutarque (écrivain, philosophe grec du 1er siècle de notre ère, surtout connu pour ses Vies parallèles – biographies comparées de Grecs et Romains illustres). Réels ou légendaires, ils sont significatifs de la renommée d’Euripide. Dans Nicias (homme politique et général athénien) Plutarque décrit notamment le sort cruel réservé aux prisonniers athéniens après la défaite de Sicile, pendant la guerre du Péloponnèse : ils furent enfermés sans alimentation pendant plus de deux mois dans les latomies – carrières à ciel ouvert – où la plupart périrent de faim, de soif et de chaleur. Ceux qui ne moururent pas furent réduits en esclavage.

« Quelques-uns durent leur salut à Euripide; car, des Grecs de l’extérieur, ceux qui habitent dans la région de la Sicile, apprécient surtout,  semble-t-il, son art ; et chaque fois que des voyageurs leur [aux Siciliens] font voir et goûter des petits extraits de son œuvre, ils les apprennent par cœur et se les communiquent entre eux. On dit qu’alors, un grand nombre de ceux qui avaient eu la vie sauve allèrent saluer Euripide à leur retour en lui manifestant des sentiments de bienveillance, les uns racontant que, étant esclaves, ils avaient été libérés après avoir récité ce qu’ils avaient mémorisé de ses œuvres, les autres que, errant après la bataille, ils avaient reçu de la nourriture et de l’eau après avoir interprété ses chants. Il ne faut pas s’étonner qu’on raconte qu’ils [les Siciliens] n’accueillirent pas les Cauniens [Caunos était une vielle de Carie, en face de l’île de Rhodes, au sud-ouest de la Turquie actuelle] dont un bateau s’était approché des ports parce qu’il était poursuivi par les pirates, mais les chassèrent, puis, ayant demandé s’ils connaissaient des chants (ou des chansons) d’Euripide, sur leur réponse affirmative, ils portèrent secours au bateau et le laissèrent aborder. » (Plutarque – Vie de Nicias – 40, 29)

Voici, avant une analyse plus précise, les premières paroles qu’Électre se chante à elle-même, sans voir Oreste et Pylade opportunément cachés sous les feuillages :

« Hâte-toi, il est l’heure, presse le pas ! Ah,  avance, avance, pleurant abondamment !Hélas !  Hélas ! ».

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