Après la dialectique du tragique (Électre) et de son rejet (Chrysothémis) – on verra quelle résolution est proposée à la fin de la pièce – Sophocle reprend le chant du bouc avec la prestation – chant et danse – du Chœur : 41 vers pour expliquer le rêve de Clytemnestre : l’apparition d’Agamemnon, le sceptre planté dans la demeure et l’immense laurier qui en jaillit sont les signes de l’arrivée imminente de la Dikè [= Justice], avec la « vieille hache d’airain à double tranchant » (485) utilisée pour assassiner Agamemnon qui servira à assassiner ses assassins, et d’Érinys [=vengeance]. Autrement dit, les deux ingrédients habituels du tragique, l’oracle et le rêve : « Ou alors, oui, n’existent pas les interprétations que font les mortels dans [= en examinant] les rêves terrifiants ni dans les oracles, si cette apparition de nuit n’arrive pas à bon port [= ne se termine pas comme elle doit se terminer]. » (497 > 501). L’ensemble est mis en relation avec la faute première rappelée sur le mode de la désolation à la fin de la prestation, celle de Pélops, fils de Tantale et ancêtre des Atrides (Atrée, Thyeste, Agamemnon, Ménélas) qui ne cessent de perpétuer le malheur en tuant.
Après le dialogue entre les deux sœurs, comment ce retour au chant du bouc pouvait-il ne pas apparaître comme convenu, d’un autre temps, d’autant plus que celui qui suit, entre la mère et la fille, va reprendre la dialectique, et que le discours anti-tragique tenu par Chrysothémis (la liberté) –, le sera maintenant par celle qui a assassiné son mari ?
La superposition du personnage de la mère meurtrière sur celui de la sœur libre signifie que le discours prime désormais sur le récit dont l’issue, connue, n’a plus d’importance.
Discours remarquable en ce sens que l’argumentaire va se développer dans un registre autre que celui du tragique du récit mythologique.
C’est ce que signifie le registre des premiers mots de Clytemnestre :
« Tu es là encore à t’agiter, comme d’habitude. Égisthe n’est pas là qui t’empêchait, étant dehors, d’être une cause de honte pour la famille ; mais comme il n’est pas là, tu ne te soucies de moi en rien. » (516 > 518)
Ce n’est pas la reine de Mycènes qui parle, pas la fille de Tyndare, le roi de Sparte, c’est la mère qui gronde sa fille intenable avec le refrain bien connu : si ton père était là !
Le discours explicatif est vidée de toute transcendance tragique – en résumé : tu n’as que la mort de son père à la bouche, mais je l’ai tué avec l’aide de Dikè et tu devrais être de mon côté, puisqu’il a sacrifié ta sœur (Iphigénie) alors que la cause de la guerre était la trahison d’Hélène, l’épouse de Ménélas, et qu’ils avaient deux enfants qui auraient pu être sacrifiés.
Sophocle balaie l’épopée de la guerre de Troie, invalide Dikè – la même déesse est invoquée par le Chœur et Clytemnestre pour des justifications contradictoires – et réduit le problème à une banale affaire de famille, y compris dans la manière dont il enchaîne le dialogue :
Électre : Tu ne diras pas cette fois, que c’est moi qui ai commencé à être pénible, après avoir entendu ce que tu as dit ! Mais si tu étais d’accord, je te parlerais correctement sur le mort et sur ma sœur.
Clytemnestre : Eh bien, je suis d’accord. Si tu commençais toujours tes discours de cette manière, tu ne serais pas pénible à écouter. (552 > 558)
Le discours d’Électre sera tout sauf « correct » en ce sens qu’elle commence par s’ériger en juge moral : si sa mère a tué son mari, ce n’est pas par souci de justice mais par obéissance « au mauvais homme » (562) avec lequel elle vit.
Cette accusation liminaire fondée sur une intention ne peut que rendre inaudible la suite pour Clytemnestre ainsi déclarée d’emblée coupable de mensonge, mais aussi créer un malaise chez le spectateur qui entend celle qui avait annoncé une « parole correcte », commencer par faire le contraire.
Dès lors, le récit censé justifier le sacrifice d’Iphigénie – Agamemnon aurait provoqué la colère d’Artémis – tombe à plat, ce dont a conscience Électre qui essaie de s’en sortir avec l’argument de la vanité de la mort pour la mort (talion) : « Si nous tuons un homme en échange d’un autre, toi, tu devrais mourir la première, si tu recevais le châtiment juste. » (583, 584)
L’argument se retourne immédiatement contre elle puisque c’est précisément ce qu’elle veut faire.
Une fois encore (cf. Œdipe Roi), c’est l’absurdité de ce scénario qui est mise en évidence et dont le cœur du discours d’Électre montre qu’il est plus un prétexte qu’une explication vraie : « Si tu le veux, explique en échange de quoi tu accomplis les actes les plus infamants de tous, toi qui couches avec le meurtrier avec lequel tu as jadis tué mon père et fais des enfants, alors que tes autres enfants irréprochables, nés de parents irréprochables, tu les rejettes. Comment pourrais-je l’approuver ? Est-ce que tu diras que c’est pour venger la mort de ta fille ? Ce serait honteux si tu le disais ; car il n’est pas beau de se donner à des ennemis à cause de sa fille. Mais il ne m’est même pas permis de te le rappeler, toi qui cries partout que nous injurions* notre mère. Et moi, je te regarde plus comme une maîtresse que comme une mère pour nous*, moi qui vis une vie misérable, au milieu des malheurs sans nombre qui me viennent de toi et de ton amant. » (585 > 600)
Difficile en effet, de ne pas entendre entre les lignes de ces reproches l’expression d’une frustration qui pourrait susciter l’empathie… s’il n’y avait maintenant ces deux nous* qui visent à inclure Chrysothémis dans une victimisation qui lui est étrangère. P. Mazon en fait des pluriels de modestie – rien ne les justifie – qu’il traduit donc par la première personne du singulier.
La fin du discours concerne Oreste – dont elle ignore toujours la présence : « Cela [venger mon père] , si j’en avais la force, je le ferais, sache-le ! Pour cela, va crier à tout le monde que, s’il le faut, je suis soit mauvaise, soit bavarde, soit impudente. S’il est dans ma nature d’être habile en tout cela, peut-être que je ne déshonore pas la tienne. » (603 > 609)
Pour lever le doute, Sophocle met cette appréciation dans la bouche du Coryphée qui s’adresse non à Électre mais à sa mère [« Je la vois soufflant de la colère. Savoir si elle a le droit pour elle, je ne vois pas que ce soit sa préoccupation. » (610,611)], une manière de mettre en évidence une inconséquence infantile que souligne la mère : « Et moi, quelle doit être ma préoccupation pour celle qui manifeste une telle insolence à celle qui l’a mise au monde, et à son âge ! Ne te semble-t-il pas qu’elle serait prête à tout et sans honte ? » (611,612)
Après une réplique de l’Électre qui rappelle son tragique, ce qu’elle ne maîtrise pas [« Sache bien que j’éprouve de la honte de cela, si tu ne t’en rends pas compte : je sais que j’accomplis des choses déplacées et qui ne me conviennent pas. Mais cette hostilité vient de toi et tes actes me forcent à agir malgré moi : car pour des actes honteux enseignent les actes honteux. »] le dialogue entre la mère et la fille quitte le domaine du tragique proprement dit pour aborder la problématique de la parole, du langage.
Clytemnestre : Fille impudente, oui, c’est moi, mes paroles et tout ce que je fais qui font que tu parles trop.
Électre : C’est toi qui dis cela, ce n’est pas moi. C’est toi qui agis, et ce sont tes actes qui expliquent mes paroles.
Clytemnestre : Non, certes, par la puissante Artémis, tu n’échapperas pas à ton impudence, dès qu’Egisthe sera là.
Électre : Tu vois ? Tu te laisses emporter par la colère, alors que tu m’avais permis de dire ce que je désirais, mais tu ne sais pas écouter.
Clytemnestre : Est-ce que tu ne me permettras pas d’offrir mon sacrifice en t’abstenant de pousser des cris de mauvais augure, puisque je t’ai autorisée à tout dire ?
Électre : Je le permets, je t’exhorte vivement, fais ton sacrifice ; et n’accuse pas ma bouche : je ne pourrais parler davantage. (616 > 633)
Cet échange peut se résumer à ceci : laisse-moi vivre, et arrête de parler de la vie que j’ai choisie, dit la mère ; c’est la vie que tu as choisie qui produit ma parole, dit la fille.
La liberté de faire, demandée par la mère à la fille répond à la liberté de parole, demandée par la fille à la mère. L’une est dans l’action hors du tragique, l’autre dans la parole propre au tragique.
La prière finale de Clytemnestre à Apollon – elle accompagne une offrande de fruits – rappelle l’incompatibilité des deux choix de vie : elle ne peut pas tout dire parce que sa fille pourrait répandre une rumeur sans fondement (642). Elle demande donc au dieu de réaliser le rêve de sa nuit (le sceptre et le laurier luxuriant) s’il est favorable, et s’il lui est hostile, de le retourner contre ceux qui lui sont hostiles. Ce qu’elle souhaite, c’est continuer à vivre la vie tranquille qu’elle mène entourée de ses amis et de ceux des enfants qui n’éprouvent pour elle ni hostilité ni « chagrin aigu ». « Tout le reste, même si je le tais, je crois que la divinité que tu es le sait ; en effet, il est convenu qu’un enfant de Zeus voit tout. » (634 > 659)
Ce qu’elle ne dit pas, ne peut pas être précisé puisque c’est ce que la rumeur qu’Électre pourrait faire courir par sa parole dont on sait qu’elle ne la maîtrise pas. Autrement dit, le contraire de la vie qu’elle demande au dieu de pouvoir continuer.
Le moment est venu de revenir au récit.