Le rapprochement est apparemment d’ordre surréaliste. Pourtant, si, dans son encyclique Magnifica humanitas (c’est du latin), le pape ne parle pas de J-L Mélenchon, J-L Mélenchon, lui, évoque le pape dans son long discours de Clermont-Ferrand (11/10/2026).
Encyclique vient du grec qui signifie littéralement en cercle : elle écrite par une autorité ecclésiastique, aujourd’hui le pape, et adressée à ceux du cercle que constitue l’église catholique. Les deux premiers mots en constituent le titre. Magnifica humanitas, on le comprend même si on ignore le latin, c’est l’humanité magnifique et si elle est magnifique, c’est qu’elle est créée par Dieu, précise la suite de la phrase. Ce n’est pas une nouveauté (cf. le credo de la messe) ni une surprise : Dieu, sauf à ne pas être la perfection qu’il est par définition, ne peut créer que du « magnifique ». Et cette humanité par essence magnifique ne l’est pas dans ses actes, c’est à cause du péché originel.
Le point commun entre le pape et J-L Mélenchon est une contradiction majeure.
Dans l’encyclique, elle a la dimension d’un abîme, en ce sens que l’analyse proposée est, pour l’essentiel, un décalque du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels : non seulement le pape fonde son analyse sur le réel concret « Ce sont les personnes concrètes qui comptent » (58), non seulement il dépasse l’individu « Le développement est humain lorsqu’il place au centre les personnes et non l’accumulation de biens, mais aussi lorsqu’il concerne les peuples, et non seulement les individus. » (83, non seulement il distingue liberté réelle et liberté formelle, « il ne suffit pas de vanter la liberté individuelle ou l’initiative privée si l’on accepte ensuite qu’une multitude de personnes continue à vivre sans un travail décent, sans protection, sans accès aux biens fondamentaux » (58) mais, en mettant la focale sur l’Intelligence Artificielle, il met en cause le principe même du monopole « l’IA tend surtout à renforcer le pouvoir de ceux qui disposent déjà de ressources économiques, de compétences et de l’accès aux données. À la lumière du bien commun et de la destination universelle des biens, ce phénomène suscite de sérieuses préoccupations : de petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité entre les peuples. » (108) et prend la défense des « travailleurs » en dénonçant leur exploitation : « Depuis la naissance de la Doctrine sociale, avec Rerum novarum (1891) l’Église a attiré l’attention sur la protection des travailleurs et sur la nécessité de lutter contre toute forme d’exploitation. » (148)
Non, il ne reprend pas l’exhortation qui conclut le Manifeste « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! »
J-L Mélenchon, à la différence du pape qui a été élu, prononce son discours pour l’être, non en tant que pape, mais président de la République. Si l’analyse du pape est marxiste, non seulement celle de J-L Mélenchon ne l’est pas, mais elle évolue dans le cercle idéaliste du patriotisme en contradiction avec la proclamation de la presque fin du discours : « Vive l’humanité universelle ! » s’oppose radicalement à, par exemple, « Des élites irresponsables trahissent leur pays » , « La lutte des lycéens est fondamentale pour notre patrie. », « Plus nous sommes riches nous autres Français… »
S’il évoque le marxisme, c’est une seule fois, avec ce pauvre raccourci « c’est une bonne base pour comprendre la vie », et jamais il ne prononce le mot essentiel de capitalisme : ce qu’il met en cause et dont il annonce la fin, c’est « Le néolibéralisme. Ce monde vient de finir » en évitant de préciser – ce qu’il sait très bien – que le néolibéralisme n’est qu’un mode d’expression du capitalisme.
Le discours du pape et celui de Mélenchon sont le même signe d’expression différente de l’incapacité actuelle à résoudre la contradiction entre, d’une part, les deux critères opposés (idéalisme divin / matérialisme marxiste) utilisés jusqu’ici pour construire le sens de la vie humaine, et, d’autre part, le réel actuel qui leur échappe et plonge l’humanité dans un désarroi planétaire.
J-L Mélenchon a décidé de clore son discours par… La Marseillaise dont la vidéo indique clairement qu’elle est en décalage avec l’attente du public qui ne manifeste aucune ferveur. Ses exhortations patriotiques répétées – elles ne suscitent jamais l’enthousiasme de l’assemblée acquise à l’orateur – ne sont apparemment pas un procédé tactique visant à séduire une fraction « patriote » de l’électorat d’extrême-droite. Il y a dans la tonalité globale du discours quelque chose de malsain, qui sonne faux.
Le Pape choisit pour finir son encyclique le Magnificat, le chant de la Vierge Marie lorsqu’elle apprend de l’ange venu la visiter qu’elle enceinte du fils de Dieu par l’opération du Saint-Esprit. (J’invite à écouter ce qu’en a fait Monteverdi dans les Vêpres de la Vierge, un des sommets de la musique).
La référence aux fondamentaux de l’église à la suite de chaque paragraphe apparaît comme obligée ; elle vient rassurer, affirmer, contre le contenu de l’analyse, que l’édifice tient encore debout, même dans un « monde à l’envers » : « La culture et l’art, lorsqu’ils sont authentiques, préservent cette étincelle (celle de la fraternité), empêchant la normalisation du mal. Ainsi, certaines œuvres ont pris une valeur presque prophétique : la Neuvième Symphonie de Beethoven comme désir d’unité ; Guernica comme dénonciation de la déshumanisation ; La Liste de Schindler comme invitation à ne pas livrer le passé à l’oubli. » (122)
Sans insister sur la pauvreté du « désir d’unité », la récupération du tableau de Picasso, alors que l’église espagnole soutenue par le Vatican était du côté du fascisme, et le détournement de sens du film de Steven Spielberg sont les signes de l’effondrement des références religieuses.
La foule était là, pour l’un et pour l’autre.
Avait-elle conscience qu’elle applaudissait des discours pathétiques de dupes ?